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	<title>Ernest Mandel Archives</title>
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	<description>Archive/Archief/Archivo Ernest Mandel</description>
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		<title>Sur la strat&#233;gie r&#233;volutionnaire en Europe occidentale</title>
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		<dc:date>2025-09-26T09:44:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ernest Mandel</dc:creator>


		<dc:subject>Le parti r&#233;volutionnaire</dc:subject>
		<dc:subject>Interviews et d&#233;bats</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Interview d'Ernest MANDEL dans Critique Communiste n&#176;8-9 - Septembre-octobre 1976. &lt;br class='autobr' /&gt;
Henri WEBER : &lt;br class='autobr' /&gt;
Les directions du PDUPC en Italie, du PSU et de la CFDT en France, accusent l'extr&#234;me gauche r&#233;volutionnaire, et singuli&#232;rement la 4e Internationale, de plaquer m&#233;caniquement le &#171; mod&#232;le &#187; de la r&#233;volution russe (crise d'effondrement de l'&#201;tat, essor des soviets, dualit&#233; de pouvoir, marginalisation des r&#233;formistes, transcroissance insurrectionnelle de l'&#233;preuve de force entre pouvoir des (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://ernestmandel.org/Interviews-et-debats" rel="tag"&gt;Interviews et d&#233;bats&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Interview d'Ernest MANDEL dans &lt;i&gt;Critique Communiste&lt;/i&gt; n&#176;8-9 - Septembre-octobre 1976.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Henri WEBER :&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les directions du PDUPC en Italie, du PSU et de la CFDT en France, accusent l'extr&#234;me gauche r&#233;volutionnaire, et singuli&#232;rement la 4e Internationale, de plaquer m&#233;caniquement le &#171; mod&#232;le &#187; de la r&#233;volution russe (crise d'effondrement de l'&#201;tat, essor des soviets, dualit&#233; de pouvoir, marginalisation des r&#233;formistes, transcroissance insurrectionnelle de l'&#233;preuve de force entre pouvoir des conseils et pouvoir de la bourgeoisie), sur la r&#233;alit&#233; des soci&#233;t&#233;s capitalistes avanc&#233;es d'Europe occidentale.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Or la diff&#233;rence des formations sociales en cause est telle que plaquer ce sch&#233;ma bolch&#233;vik est aussi insens&#233; que de plaquer le mod&#232;le mao&#239;ste (guerre populaire prolong&#233;e), gu&#233;variste ou vietnamien&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La sp&#233;cificit&#233; des soci&#233;t&#233;s capitalistes d'Europe occidentale exige l'&#233;laboration d'une strat&#233;gie sp&#233;cifique de conqu&#234;te du pouvoir, dont on trouve les pr&#233;misses dans Gramsci. Qu'est-ce que tu en penses ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ernest MANDEL :&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas une question, ce sont beaucoup de questions, et comme c'est souvent le cas quand il y a beaucoup de questions elles s'entrem&#234;lent, ce qui ne facilite pas la clarification du d&#233;bat. Disons tout d'abord qu'il faut distinguer ce qu'il y a de sp&#233;cifiquement russe et ce qu'il y a d'universel dans le &#171; sch&#233;ma &#187;, ou le &#171; mod&#232;le &#187;, de la r&#233;volution russe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'il y a de sp&#233;cifiquement russe, ce n'est pas la dur&#233;e de la crise r&#233;volutionnaire, ce n'est pas la forme sovi&#233;tique de l'auto&#173;organisation de masse, ce n'est pas la tactique utilis&#233;e par les bolch&#233;viks pour gagner la majorit&#233; des soviets, ce n'est pas la forme concr&#232;te qu'a prise la d&#233;composition de l'&#201;tat bourgeois. Ce n'est pas l&#224; un parti pris dogmatique de la part des marxistes-r&#233;volutionnaires, mais c'est aujourd'hui une conclusion &#224; d&#233;gager d'une exp&#233;rience historique de plus d'un demi-si&#232;cle. Tous les traits que je viens d'&#233;num&#233;rer, et pas mal d'autres, se retrouvent dans la r&#233;vo&#173;lution allemande de 1917-1923, dans la r&#233;volution espagnole de 1936-1937 et dans la r&#233;volution portugaise, sous une forme plus embryonnaire. On peut en voir les signes avant-coureurs dans les &#233;v&#233;nements d'Italie en 1920, dans la mont&#233;e r&#233;volutionnaire italienne apr&#232;s la Seconde Guerre mondiale, et m&#234;me en Mai 1968 en France. C'est pourquoi nous consid&#233;rons ces formes comme les formes les plus probables que rev&#234;tiront les crises r&#233;volutionnaires en Europe occidentale. C'est notre hypoth&#232;se.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me, le degr&#233; de d&#233;composition de l'appareil d'&#201;tat bourgeois, ou de l'appareil d'&#201;tat tsariste-bourgeois qu'il y avait en Russie entre f&#233;vrier et octobre 1917, n'est absolument pas sp&#233;ci&#173;fique &#224; la formation sociale russe. C'est un ph&#233;nom&#232;ne qui s'est r&#233;p&#233;t&#233; sous des formes peut-&#234;tre diff&#233;rentes, mais avec la m&#234;me dynamique, ou quelquefois avec une dynamique encore plus prononc&#233;e, dans les crises r&#233;volutionnaires en Europe occidentale que je viens d'&#233;num&#233;rer. Ainsi, le degr&#233; de d&#233;composition de l'appareil d'&#201;tat bourgeois au Portugal pendant l'ann&#233;e 1975 a &#233;t&#233; plus avanc&#233;, les forces de r&#233;pression au Portugal ont &#233;t&#233; plus paralys&#233;es que ne l'a jamais &#233;t&#233; l'appareil d'&#201;tat tsariste-bourgeois entre f&#233;vrier et octobre 1917 en Russie&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'il y avait par contre de sp&#233;cifique en Russie, ce n'est pas &lt;i&gt;la facilit&#233;&lt;/i&gt; avec laquelle les bolch&#233;viks ont pu prendre le pouvoir, mais c'est au contraire &lt;i&gt;les difficult&#233;s&lt;/i&gt; beaucoup plus grandes qu'ils ont rencontr&#233;es &#224; la veille et surtout au lendemain de la prise du pouvoir en Russie, par rapport &#224; ce qui peut se produire dans les pays capitalistes avanc&#233;s aujourd'hui. Ce n'est pas l&#224; un paradoxe que j'essaie de d&#233;velopper, mais c'est l'aspect le plus &#233;tonnant dans la pol&#233;mique que nous font aujourd'hui les anti-l&#233;ninistes ou les centristes, leur tentative d'ignorer ou d'effacer ce fait &#233;vident.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'il y avait de sp&#233;cifique en Russie c'&#233;tait avant tout le poids r&#233;duit de la classe ouvri&#232;re dans la population active globale, ce qui impliquait notamment qu'on pouvait avoir la majorit&#233; absolue dans les soviets et rester une minorit&#233; politique dans le pays, ce qui est une situation inconcevable dans un pays capitaliste avanc&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne vois pas, en Angleterre, en France ou encore en Italie, un parti avoir 65 % des voix dans les conseils ouvriers, &#233;lus au suffrage universel dans toutes les villes, et en m&#234;me temps avoir 20 % ou 30 % de voix de la nation enti&#232;re ! Quelle serait la base sociale de cette diff&#233;rence ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'il y avait de sp&#233;cifique dans la formation sociale russe, c'&#233;tait la possibilit&#233; pour une arm&#233;e contre-r&#233;volutionnaire de se reconstituer sur la base d'un immense arri&#232;re-pays paysan et de tenter de reconqu&#233;rir les villes &#224; partir de la campagne contre-r&#233;volutionnaire. &#199;a, c'est aussi une chose inconcevable dans la plupart des pays d'Europe occidentale, vu la structure sociale de ces pays. Ce qu'il y avait de sp&#233;cifique dans la formation sociale russe, c'&#233;tait un degr&#233; d'impr&#233;paration technique et culturelle, et aussi politique, de la classe ouvri&#232;re &#224; l'exercice direct du pouvoir &#233;conomique et politique &#8211; qui n'existe pas &#224; ce point dans les pays capitalistes avanc&#233;s. J'ajouterai &#8211; et c'est encore une condition de sp&#233;cificit&#233; de la situation historique &#8211; que la r&#233;volution russe est arriv&#233;e &#224; un moment o&#249; le capitalisme international &#233;tait incomparablement plus solide, disposait d'infiniment plus de r&#233;serves &#233;conomiques, sociales, politiques et m&#234;me id&#233;ologiques, qu'il disposait &#224; l'&#233;chelle internationale de points d'appui et de cr&#233;dits incomparablement plus &#233;tendus et incontest&#233;s qu'il n'en dispose aujourd'hui. Ce qui a fait que la r&#233;volution russe s'est trouv&#233;e d&#232;s le d&#233;but submerg&#233;e par une contre-r&#233;volution s'appuyant au d&#233;part sur la passivit&#233; de la majorit&#233; de la nation, et sur une minorit&#233; qui n'&#233;tait pas beaucoup plus r&#233;duite que la minorit&#233; qui appuyait la r&#233;volution. &#192; quoi s'ajoutait une contre-r&#233;volution internationale arm&#233;e, pr&#234;te &#224; intervenir militairement, en envoyant des arm&#233;es d'invasion de six, sept, huit pays diff&#233;rents, presque instantan&#233;ment sur le territoire de la Russie&#8230; Ce sont des ph&#233;nom&#232;nes qui sont, aujourd'hui, &#171; l&#233;g&#232;rement &#187; plus difficiles&#8230; Je n'ai pas remarqu&#233; au Portugal une &#171; descente &#187; de l'arm&#233;e r&#233;guli&#232;re espagnole, pour ne pas dire de l'arm&#233;e r&#233;guli&#232;re fran&#231;aise ou allemande ou am&#233;ricaine &#8211; et je ne crois pas qu'une r&#233;volution victorieuse en Espagne, en Italie ou en France aura &#224; faire face &#224; cela, dans les premiers trois ou six mois. Le monde est aujourd'hui tr&#232;s diff&#233;rent de ce qu'il &#233;tait en 1917. J'en conclus donc que, si on fait le bilan, on peut dire paradoxalement que ce que tu appelles le sch&#233;ma l&#233;niniste et ce que j'appellerai la strat&#233;gie qui combine (parce que c'est &#231;a le l&#233;ninisme) &lt;i&gt;L'&#201;tat et la R&#233;volution&lt;/i&gt;, les documents des &lt;i&gt;Quatre premiers congr&#232;s de l'Internationale communiste&lt;/i&gt; et la partie valable de &lt;i&gt;la Maladie Infantile&lt;/i&gt;, cette strat&#233;gie est beaucoup plus applicable dans les pays industriellement avanc&#233;s d'Europe qu'elle ne l'a jamais &#233;t&#233; en Russie. Vraisemblablement, cette strat&#233;gie qui n'a pas &#233;t&#233; appliqu&#233;e enti&#232;rement, et m&#234;me pas dans une tr&#232;s grande mesure, en Russie, le sera pour la premi&#232;re fois dans l'histoire en Europe occidentale aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H. W. : &#192; l'encontre de toutes les strat&#233;gies gradualistes, la notion de crise r&#233;volutionnaire joue un r&#244;le cl&#233; dans la conception des marxistes r&#233;volutionnaires. Mais toutes les crises de la soci&#233;t&#233; bourgeoise ne sont pas des crises r&#233;volutionnaires, ni m&#234;me pr&#233;-r&#233;volutionnaires. Peux-tu expliquer ce que tu entends pr&#233;cis&#233;ment par crise r&#233;volutionnaire dans un pays capitaliste avanc&#233; ? Peut-on qualifier juin 1936 en France de crise r&#233;volutionnaire ? et la Lib&#233;ration ? et Mai 1968 ? et la r&#233;cente crise portugaise ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. M.&lt;/strong&gt; : Il y a sur ce sujet une certaine impr&#233;cision dans les concepts utilis&#233;s par les classiques du marxisme. Au sein de la 4e Internationale, malgr&#233; les modestes progr&#232;s qu'a faits notre &#233;laboration ces derni&#232;res, ann&#233;es nous n'avons pas encore effac&#233; totalement cette impr&#233;cision. Je crois donc que la question est pertinente. La r&#233;ponse que je vais lui donner ne sera qu'une approximation, parce que nous manquons encore de points de r&#233;f&#233;rence pratiques, pour pouvoir vraiment &#233;puiser ce d&#233;bat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je commencerai par me r&#233;f&#233;rer &#224; ce qui para&#238;t &#234;tre l'essentiel, et qui vient encore de L&#233;nine. Pour qu'il y ait crise r&#233;volutionnaire, il &lt;i&gt;ne suffit pas qu'il y ait mont&#233;e imp&#233;tueuse du mouvement de masse.&lt;/i&gt; Pareille mont&#233;e cr&#233;e une situation ou mieux un processus &lt;i&gt;pr&#233;-r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt;, qui peut aller tr&#232;s loin, mais ce n'est pas encore une situation r&#233;volutionnaire. Pour qu'il y ait une situation ou crise r&#233;volutionnaire (mettons que les deux concepts s'identifient pour l'heure &#8211; ce qui est d'ailleurs la preuve de l'impr&#233;cision dont je viens de parler) il &lt;i&gt;faut que s'ajoute &#224; la mont&#233;e imp&#233;tueuse du mouvement de masse, l'incapacit&#233; de fait de gouverner de la classe poss&#233;dante, de la bourgeoisie&lt;/i&gt;. Pour reprendre la formule brillante de L&#233;nine, il y a une crise r&#233;volutionnaire &lt;i&gt;&#171; lorsque ceux d'en bas ne veulent plus &#234;tre gouvern&#233;s, et lorsque ceux d'en haut ne peuvent plus gouverner comme pr&#233;c&#233;demment. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;&#171; ne peuvent plus gouverner &#187;&lt;/i&gt; doit &#233;videmment &#234;tre interpr&#233;t&#233; non pas dans le sens historique, mais &#171; imm&#233;diatiste &#187; du terme, c'est-&#224;-dire que &lt;i&gt;&#171; ceux d'en haut &#187;&lt;/i&gt; sont incapables, dans les faits, d'exercer le pouvoir. Dans ce sens, je prendrai un exemple tout &#224; fait &#171; provocateur &#187; (mais c'est un vieux d&#233;bat que nous avons d&#233;j&#224; men&#233; ensemble, du m&#234;me c&#244;t&#233; de la barricade id&#233;ologique). En Mai 1968, il n'y a pas eu de situation r&#233;ellement r&#233;volutionnaire, parce qu'on ne peut pas dire que le degr&#233; de paralysie du r&#233;gime gaulliste a &#233;t&#233; tel qu'il y ait eu pour lui impossibilit&#233; de gouverner. &#192; aucun moment on peut dire que De Gaulle ait perdu la capacit&#233; d'initiative politique. Il a &#233;t&#233; d&#233;rout&#233;, paralys&#233;, en raison de la modification des rapports de forces, il a &#233;t&#233; assez malin pour ne pas attaquer de front et d'une mani&#232;re provocatrice &#8211; et qui aurait pu provoquer une situation r&#233;volutionnaire ! &#8211; un mouvement de masse trop puissant. Mais il n'a jamais perdu la capacit&#233; de man&#339;uvre et d'initiative politiques. Il a attendu son heure (ou plus exactement presque sa minute !). Et lorsqu'il l'a eue, on a vu tout de suite, en raison de la complicit&#233; de la direction r&#233;formiste du PCF, qu'il avait la possibilit&#233; d'imposer une certaine orientation du pouvoir &#224; l'ensemble du pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Il y a crise r&#233;volutionnaire lorsque la bourgeoisie perd cette capacit&#233; d'initiative et d'autorit&#233; politique.&lt;/i&gt; &#199;a provient de quoi ? C'est &#233;videmment tout le fond de la difficult&#233;, il est difficile aujourd'hui, avec l'exp&#233;rience que nous avons, de ramener &#231;a &#224; un seul commun d&#233;nominateur. Les exp&#233;riences de crises r&#233;volutionnaires que nous avons v&#233;cues en Europe &#8211; Russie 1917, Allemagne 1918-1919 et 1923, Hongrie 1919, Espagne 1936-1937, Yougoslavie 1941-1945, Portugal 1975 &#224; la limite, et j'en passe quelques-unes &#8211;, il est difficile de leur trouver un seul d&#233;nominateur commun. On pourrait ramener &#231;a &#224; deux ou trois facteurs : &lt;i&gt;primo&lt;/i&gt;, d&#233;composition tr&#232;s avanc&#233;e du secteur &#171; appareil de r&#233;pression &#187; de l'appareil d'&#201;tat. Je crois que c'est un facteur tout &#224; fait d&#233;cisif, pour l'absence d'autorit&#233; et d'initiatives de la bourgeoisie. &#199;a peut &#234;tre l'effet d'une guerre ou d'un coup d'&#201;tat partiellement rat&#233; comme dans le cas de l'Espagne, faisant &#233;clater l'arm&#233;e sur une partie importante du territoire ; &#231;a peut &#234;tre aussi l'effet direct d'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, d'un soul&#232;vement ouvrier tellement puissant sur le plan moral et politique qu'il d&#233;compose politiquement l'arm&#233;e de l'int&#233;rieur (c'est ce qui est arriv&#233; les premiers jours apr&#232;s le putsch Kapp en 1920 en Allemagne). &lt;i&gt;Secundo&lt;/i&gt;, le corollaire du premier facteur positif, c'est-&#224;-dire la g&#233;n&#233;ralisation, ou du moins une extension suffisamment large, des organes de pouvoir ouvrier et populaire, donc une situation de double pouvoir qui aboutit au m&#234;me r&#233;sultat. S'il y a suffisamment de conseils ouvriers et de conseils populaires avec lesquels une partie suffisante des services publics s'identifient, il y a manifestement paralysie totale de l'appareil d'&#201;tat bourgeois. Si les employ&#233;s de banque, y compris de la Banque Centrale, ne suivent plus les ordres du ministre des Finances ou du gouverneur, mais du conseil ouvrier du secteur bancaire, il y a paralysie ; idem pour les cheminots, les employ&#233;s du m&#233;tro&#8230; Il suffit d'&#233;tendre le ph&#233;nom&#232;ne, en y incluant m&#234;me des secteurs de la police, pour comprendre qu'une telle hypoth&#232;se conduit &#224; une paralysie compl&#232;te de l'appareil d'&#201;tat bourgeois et de la capacit&#233; d'initiatives politiques centralis&#233;es de la bourgeoisie. &lt;i&gt;Tertio :&lt;/i&gt; nous atteignons l&#224; ce qui nous int&#233;resse le plus dans la crise qui monte parce que cela a &#233;t&#233; le moins &#233;tudi&#233; jusqu'&#224; maintenant : c'est la dimension politico-id&#233;ologique du ph&#233;nom&#232;ne. &lt;i&gt;C'est-&#224;-dire qu'il faut qu'il y ait une crise de la l&#233;gitimit&#233; des institutions de l'&#201;tat, aux yeux de la grande majorit&#233; de la classe ouvri&#232;re. Il faut qu'il y ait une identification de cette majorit&#233; avec une autre l&#233;gitimit&#233;, une nouvelle l&#233;gitimit&#233; qui monte&lt;/i&gt;, sans laquelle le caract&#232;re r&#233;volutionnaire de la crise est peu probable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne dis pas que c'est exclu &#8211; car il faut tenir compte, nous y reviendrons, du d&#233;veloppement in&#233;gal de la conscience de classe qui n'exclut pas des combinaisons &#233;tranges et surprenantes &#8211; mais si l'on use du terme &#171; l&#233;gitimit&#233; &#187; dans son sens le plus g&#233;n&#233;ral, il para&#238;t &#233;vident que la pr&#233;sence d'un gouvernement issu du suffrage universel, d'un suffrage universel qui peut m&#234;me refl&#233;ter la majorit&#233; d'il y a deux ou trois ans, voire d'il y a six mois, et dans lequel les masses ne se reconnaissent plus, ne suffit pas pour cr&#233;er une crise r&#233;volutionnaire. C'est une crise gouvernementale, minist&#233;rielle, dans le pire des cas une crise de r&#233;gime, mais ce n'est pas encore une crise r&#233;volutionnaire. Il faut donc une dimension id&#233;ologico-morale suppl&#233;mentaire pour qu'il y ait vraiment une crise r&#233;volutionnaire, c'est-&#224;-dire &lt;i&gt;un d&#233;but de rejet par les masses de la l&#233;gitimit&#233; des institutions de l'&#201;tat bourgeois&lt;/i&gt;. Et &#231;a ne peut venir que d'exp&#233;riences de lutte tr&#232;s profondes, d'un affrontement tr&#232;s profond &#8211; pas n&#233;cessairement violent ou sanglant &#8211; entre les aspirations r&#233;volutionnaires imm&#233;diates des masses et ces institutions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mani&#232;re dont nait une crise r&#233;volutionnaire est intimement li&#233;e &#224; des ph&#233;nom&#232;nes de ce genre. L&#224; on peut prendre un exemple (on me fera sans doute le reproche d'&#234;tre r&#233;visionniste &#224; ce propos, mais &#231;a me laisse froid : le marxisme &#233;tant une science, des questions de ce genre, il faut apprendre &#224; en d&#233;battre de fa&#231;on scientifique, et non de les trancher p&#233;remptoirement par des arguments d'autorit&#233;) sur lequel Trotsky s'est exprim&#233; de mani&#232;re non pas fausse, mais incompl&#232;te. Prenons toute la complexit&#233; de juin 1936. Peut-on dire qu'il y avait adh&#233;sion sans r&#233;serve des masses par rapport &#224; l'&#233;lection du gouvernement de Front Populaire ? C'est &#233;videmment faux. S'il y avait eu seulement &#231;a, il n'y aurait pas eu gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, les gens auraient fait confiance au gouvernement Blum pour qu'il r&#233;alise son programme. Y avait-il un &#233;l&#233;ment de m&#233;fiance dans le fait de faire gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale ? Manifestement. M&#234;me ceux qui voulaient seulement appuyer le gouvernement Blum, lui donner un coup de main, un coup de pouce de l'ext&#233;rieur, ce coup de pouce a pris une ampleur telle que &#231;a refl&#233;tait une d&#233;fiance quant aux rythmes, si ce n'est quant &#224; la volont&#233; des ministres qu'on venait d'&#233;lire d'appliquer le programme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Y avait-il une tendance objective au d&#233;bordement des directions PS-PC-CGT ? Manifestement la forme des occupations d'usine, qui exprime spontan&#233;ment le rejet du syst&#232;me capitaliste, d&#233;bordait tr&#232;s largement le programme du Front Populaire, d'ailleurs plus mod&#233;r&#233; que le programme de l'Union de la Gauche actuellement en ce qui concerne la remise en question de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais tout cela, qui se trouve dans l'analyse de Trotsky, reste quand m&#234;me incomplet. Car il y a eu un autre facteur, qu'on ne peut nier, c'est que Juin 1936 ne s'est pas seulement fait, mais aussi d&#233;fait, avec une facilit&#233; assez d&#233;routante. Quand on voit des millions d'ouvriers occuper leurs usines, des millions d'ouvriers poser dans les faits la suppression de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e et du droit des patrons de disposer des moyens de production, et ensuite la fa&#231;on dont, apr&#232;s les accords de Matignon, ils ont accept&#233;, &#224; quelques exceptions pr&#232;s, ce qui &#233;tait seulement une combinaison entre des r&#233;formes &#233;conomiques imm&#233;diates et la r&#233;alisation du programme de Front Populaire, il faut un facteur suppl&#233;mentaire pour expliquer ce repli. L&#224;, le facteur des illusions parlementaires, l'&#233;l&#233;ment des illusions &#233;lectoralistes et l'absence d'une autre issue politique cr&#233;dible, jouent un r&#244;le absolument d&#233;cisif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a vu un progr&#232;s par bonds de la spontan&#233;it&#233; ouvri&#232;re. On a vu, un progr&#232;s partiel de la conscience ouvri&#232;re. Mais on n'a pas enregistr&#233; un progr&#232;s de la conscience ouvri&#232;re tel qu'il puisse amener la classe ouvri&#232;re &#224; remettre en question la l&#233;gitimit&#233; des institutions de la d&#233;mocratie bourgeoise, et &#224; opposer &#224; ces Institutions, des Institutions que la classe ouvri&#232;re cr&#233;erait elle-m&#234;me. Ce n'est pas par hasard, d'ailleurs, qu'il n'y a pas eu de soviets g&#233;n&#233;ralis&#233;s en juin 1936.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux qui veulent identifier automatiquement des organes syndicalistes de direction de gr&#232;ve, des comit&#233;s de gr&#232;ve, etc., avec des soviets, commettent une grave erreur. Ils identifient ce qui aurait pu &#234;tre l'embryon d'un mouvement de conseils avec l'aboutissement de ce mouvement, une phase pr&#233;alable et pr&#233;paratoire &#224; une situation de double pouvoir largement &#233;tendu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; un essai d'analyse. Je ne crois pas qu'il soit enti&#232;rement satisfaisant. Il y a encore de l'impr&#233;cision dans nos concepts, m&#234;me si nous commen&#231;ons &#224; approcher une rigueur plus grande. Encore une fois, il faut &#233;tudier tout cela &#224; la lumi&#232;re des exp&#233;riences historiques depuis 1917 en Europe occidentale, et faire tout le bilan des situations pr&#233;r&#233;volutionnaires, r&#233;volutionnaires, en classant, classifiant, comparant. Je crois que par la m&#233;thode historico-g&#233;n&#233;tique on y arrivera &#8211; mieux qu'en voulant, dans l'abstrait, pr&#233;ciser des concepts qui risquent une nouvelle fois d'&#234;tre remis en question, par les prochaines exp&#233;riences historiques. Sur ce point, il n'y a que la pratique r&#233;volutionnaire, que le bilan de l'histoire, qui nous enseignera et nous apprendra &#224; mieux penser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H. W. : Tu consid&#232;res donc que Trotsky en &#233;crivant &#224; propos de Juin 1936, &#171; la r&#233;volution fran&#231;aise a commenc&#233; &#187;, s'est, pour parler grossi&#232;rement, foutu le doigt dans l'&#339;il&lt;/strong&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. M.&lt;/strong&gt; : Trotsky a lui-m&#234;me r&#233;vis&#233; son jugement, en disant plus tard que Juin 1936 n'a &#233;t&#233; qu'une caricature de notre r&#233;volution de f&#233;vrier. C'&#233;tait donc un jugement partiel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque monte une situation pr&#233;-r&#233;volutionnaire, les r&#233;volutionnaires &#8211; c'est le probl&#232;me que nous avons connu en Mai 1968 &#8211;, sont confront&#233;s &#224; un double imp&#233;ratif et &#224; une double t&#226;che. Ils doivent d'une part, d'une mani&#232;re aussi objective, aussi froide que possible, faire un jugement correct sur ce qui se passe. En second lieu, ils ne sont &#233;videmment pas des observateurs passifs, ils interviennent dans la situation pour la transformer ! Une organisation r&#233;volutionnaire qui se respecte, qui n'est pas une simple secte marginalis&#233;e, se doit d'essayer de transformer la situation pr&#233;-r&#233;volutionnaire en situation r&#233;volutionnaire. Son but est de d&#233;velopper ce qui existe potentiellement dans une telle situation, comme conseils ouvriers, comme formes d'auto-organisation de la classe. Entre cette t&#226;che organisationnelle et politique d'une part, et disons &#171; le m&#233;tier d'analyste et d'historien &#187; d'autre part, il y a &#233;videmment une certaine contradiction. L'une est dynamique, essaye de d&#233;bloquer, de changer. L'autre est descriptive, purement analytique et donc plus statique. Quand le Vieux a dit : &lt;i&gt;&#171; La r&#233;volution fran&#231;aise a commenc&#233; ! &#187;&lt;/i&gt;, il n'a pas seulement dit : &#171; Je voudrais bien que la r&#233;volution fran&#231;aise ait commenc&#233; &#187;, mais il a dit aussi : &#171; Il faut que les r&#233;volutionnaires agissent dans une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale de ce genre pour la transformer en r&#233;volution, parce que c'est possible de le faire &#187;. Nous approuvons ce jugement. C'&#233;tait possible en Juin 1936, comme &#231;a l'&#233;tait en Mai 1968. Nous accusons donc les r&#233;formistes, les staliniens et les centristes, de ne pas l'avoir fait, eux qui en avaient les moyens, infiniment plus que nous, vu les rapports de force politiques et organisationnels. Apr&#232;s coup, le fait qu'ils ne l'ont pas fait modifie l&#233;g&#232;rement le jugement sur ce qui s'est produit. On ne peut pas d&#233;duire du fait que la r&#233;volution n'avait pas commenc&#233;, la conclusion qu'elle n'&#233;tait pas possible. Parce que pour nous, dans le d&#233;veloppement in&#233;gal de la conscience de classe, il n'y a pas seulement l'aspect purement spontan&#233;, ind&#233;pendant de l'intervention du facteur subjectif, il y a aussi toute une possibilit&#233; d&#233;termin&#233;e par les forces politiques du mouvement ouvrier, les rapports de force entre les directions et les minorit&#233;s r&#233;volutionnaires, et la responsabilit&#233; de ceux qui peuvent donner un coup de pouce et ne le font pas. Cette responsabilit&#233;, nous ne voulons pas la faire dispara&#238;tre par des analyses par trop objectivistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H. W. : Et la Lib&#233;ration ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. M.&lt;/strong&gt; : C'est plus complexe. Tout d'abord, je crois qu'on ne peut pas mettre sur le m&#234;me plan la Lib&#233;ration, la Yougoslavie, la Gr&#232;ce, l'Italie, la France, la Belgique &#8211; pour ne pas parler du Danemark, de la Hollande et d'autres pays. Il y a des rapports de force fort diff&#233;rents, vu ce qui s'est fait sous la R&#233;sistance, sous l'Occupation. En deuxi&#232;me lieu, je crois que le jugement qu'on peut avoir sur le niveau de conscience des masses, c'est-&#224;-dire cette imbrication extraordinairement complexe qui fait perdre pied aux dogmatiques, doit &#234;tre formul&#233; par les marxistes r&#233;volutionnaires avec beaucoup de prudence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est vrai &#8211; c'est une exp&#233;rience personnelle que j'ai eue pendant l'Occupation, lors de d&#233;bats avec des sociaux-d&#233;mocrates ou des centristes &#8211; qu'il &#233;tait difficile de soulever les masses ouvri&#232;res occidentales imm&#233;diatement contre les imp&#233;rialistes alli&#233;s, vu toute la politique de trahison men&#233;e par les dirigeants sociaux-d&#233;mocrates et staliniens, et les dirigeants des centrales syndicales reconstitu&#233;es, qui, dans le cadre de l'id&#233;ologie d'alliance des &#171; nations d&#233;mocrates &#187; contre les &#171; pays totalitaires &#187;, avait provoqu&#233; une certaine identification entre les imp&#233;rialismes anglo-saxon et fran&#231;ais, et la cause d&#233;mocratique, sinon la cause d'une certaine transition au Socialisme. Mais il est vrai aussi qu'il y avait une certaine logique interne dans les mobilisations de masse tr&#232;s imp&#233;tueuses, tr&#232;s larges, dans certains pays, en particulier en Yougoslavie, en Gr&#232;ce et en Italie, un peu moins en France, logique, qui permettait de mettre en question le capitalisme et l'&#201;tat bourgeois, et qui permettait surtout des initiatives de constitution d'un pouvoir populaire &#224; partir de la base, qui auraient pu conduire &#224; une g&#233;n&#233;ralisation de situations r&#233;volutionnaires de double pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne crois pas que ce soit juste, &#224; l'exception possible de la Yougoslavie et de la Gr&#232;ce &#8211; dont je ne connais pourtant pas assez pr&#233;cis&#233;ment la situation &#8211;, de dire qu'on aurait pu connaitre une lutte imm&#233;diate pour le pouvoir, d&#232;s l'effondrement du front nazi dans des pays comme la France. Je ne crois pas non plus que la question de la pr&#233;sence des forces am&#233;ricaines qui a &#233;t&#233; utilis&#233;e comme un argument passe-partout par les staliniens, et que les r&#233;volutionnaires avaient tendance &#224; r&#233;cuser un peu trop &#224; la l&#233;g&#232;re, soit un argument qui puisse &#234;tre consid&#233;r&#233; comme insignifiant. La formule la plus correcte serait celle-ci : il y avait la possibilit&#233; de d&#233;velopper, lors des luttes de la lib&#233;ration, des organes de pouvoir populaire, des occupations et des saisies d'usines, la constitution d'organes de pouvoir locaux et surtout l'armement g&#233;n&#233;ral des masses, de mani&#232;re telle &#224; g&#233;n&#233;raliser des situations de dualit&#233; de pouvoir, qui auraient pu d&#233;boucher sur une possibilit&#233; de conqu&#234;te du pouvoir plus tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne faut pas oublier que la pr&#233;sence des troupes am&#233;ricaines a &#233;t&#233; limit&#233;e dans le temps, qu'il y a eu de fortes pressions de la part des soldats am&#233;ricains pour le retrait de ces troupes, et que les fluctuations de la situation politique avaient ouvert, m&#234;me sans situation pr&#233;alable de dualit&#233; de pouvoir, des crises politiques extr&#234;mement explosives. La plus importante a &#233;t&#233; celle du 14 juillet 1948, en Italie, quand, en r&#233;ponse &#224; l'attentat contre Togliatti, les masses sont spontan&#233;ment all&#233;es beaucoup plus loin qu'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale de protestation : occupations d'usines, des gares, des centrales &#233;lectriques, etc., montrant ainsi qu'elles posaient instinctivement le probl&#232;me du pouvoir. Si pareille explosion avait pu se produire dans une situation o&#249; il y avait d&#233;j&#224; des conseils ouvriers, o&#249; une partie du prol&#233;tariat &#233;tait arm&#233;, alors Juillet 1948 aurait pu ouvrir une crise r&#233;volutionnaire extr&#234;mement profonde en Italie. L'&#233;quivalent en France aurait &#233;t&#233; &#233;galement possible, bien qu'&#233;videmment avec des &#171; si &#187; on peut mettre Bruxelles en bouteille&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans cet esprit-l&#224; qu'il faut r&#233;fl&#233;chir. Cette ligne d'interpr&#233;tation des &#233;v&#233;nements de la Lib&#233;ration, ce pressentiment de ce qui &#233;tait possible correspond &#224; l'analyse avanc&#233;e par mon organisation, la section belge de la Quatri&#232;me Internationale durant la guerre m&#234;me. Elle a &#233;t&#233; appliqu&#233;e objectivement avec un succ&#232;s formidable dans un pays, la Yougoslavie. La transformation d'un mouvement de r&#233;sistance de masse anti-imp&#233;rialiste, contre l'oppression et la surexploitation introduites par l'imp&#233;rialisme nazi, en une authentique r&#233;volution socialiste, par la destruction de l'appareil d'&#201;tat bourgeois et la cr&#233;ation d'un &#201;tat ouvrier, f&#251;t-il bureaucratiquement d&#233;form&#233; d&#232;s sa naissance, a &#233;t&#233; r&#233;alis&#233; par le Parti Communiste Yougoslave &#224; la t&#234;te d'une formidable mobilisation des masses laborieuses. Certes, ce fut fait de mani&#232;re bureaucratique, manipulatrice, avec &#233;norm&#233;ment de relents staliniens, mais ce fut fait de mani&#232;re fondamentalement r&#233;volutionnaire. Et quand on voit que le PC yougoslave n'&#233;tait pas tellement puissant en 1940-1941, quand on voit que l'insurrection a &#233;t&#233; d&#233;clench&#233;e par quelques milliers de militants seulement, essentiellement de la Jeunesse Communiste Yougoslave, l'appr&#233;ciation n'est pas sans appeler une admiration certaine. Ces quelques milliers de communistes de 1941 sont devenus une arm&#233;e de partisans arm&#233;s d'un demi-million de r&#233;volutionnaires en 1945. Ils ont entra&#238;n&#233; l'immense majorit&#233; du prol&#233;tariat et de la moyenne et pauvre paysannerie derri&#232;re eux. Ils ont r&#233;ussi gr&#226;ce &#224; cette mobilisation de masse, cette force organis&#233;e, &#224; d&#233;truire toutes les tentatives de la bourgeoisie et de l'imp&#233;rialisme de reconstituer un appareil d'&#201;tat bourgeois. Ils ont, comme l'a dit un commentateur occidental malveillant, &lt;i&gt;&#171; introduit la guerre civile jusque dans le plus petit village &#187;&lt;/i&gt;. Il me para&#238;t que r&#233;sumer cette lutte sociale formidable par la seule formule &#171; nationalisme petit-bourgeois &#187;, n'en retenir qu'un aspect id&#233;ologique, d'ailleurs partiel ! (car les partisans yougoslaves ont consciemment cr&#233;&#233; aussi des brigades prol&#233;tariennes &#8211; &#224; la grande fureur de Staline &#8211; ainsi que des brigades internationalistes r&#233;unissant des milliers de combattants italiens et allemands) c'est faire preuve d'un sectarisme aveugle et quitter le terrain du marxisme, du mat&#233;rialisme historique, qui juge des mouvements par leurs effets objectifs sur des structures sociales et des classes sociales dans leur ensemble, et non &#224; la lumi&#232;re de quelques id&#233;es qu'ils charrient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H. W. : Tu ne crois pas qu'&#224; cette &#233;poque, le poids des facteurs internationaux, de l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain, &#233;tait surd&#233;terminant, et que m&#234;me si une situation de double pouvoir s'&#233;tait constitu&#233;e en Europe occidentale dans un pays d'une autre importance strat&#233;gique pour l'imp&#233;rialisme que la Yougoslavie, elle n'aurait pu se solder que par une d&#233;faite sensible de la classe ouvri&#232;re ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. M.&lt;/strong&gt; : Je n'en suis pas convaincu. &#201;videmment &#224; la base de ce type d'interrogation se trouvent tellement d'inconnues qu'il est difficile de donner une r&#233;ponse enti&#232;rement satisfaisante. On entre dans le domaine de l'hypoth&#232;se et de la contre-hypoth&#232;se. Mais je crois qu'on sous-estime g&#233;n&#233;ralement dans les milieux issus des Partis Communistes de ces ann&#233;es-l&#224; (et pour lesquels il y a une solide n&#233;cessit&#233; de surmonter un complexe de culpabilit&#233;), des facteurs tels que la crise dans l'arm&#233;e am&#233;ricaine, les mutineries dans cette arm&#233;e, le d&#233;sir des soldats am&#233;ricains de rentrer chez eux au plus vite, la pression de la guerre dans le Pacifique qui n'&#233;tait pas finie, la n&#233;cessit&#233; pour l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain d'un contr&#244;le total sur le Pacifique et sur le Japon pour asseoir son h&#233;g&#233;monie mondiale, ce qui ne lui permettait pas de maintenir le gros de ses troupes en Europe occidentale. Je crois qu'on sous-estime aussi le prestige &#233;norme de l'Union Sovi&#233;tique et de l'Arm&#233;e Rouge, qu'on sous-estime la terrible faiblesse, vraiment terrible, de la bourgeoisie europ&#233;enne : politique, militaire, morale&#8230; Je r&#233;p&#232;te que la question de savoir si on pouvait ou si on ne pouvait pas prendre le pouvoir &#224; tel ou tel moment, &#231;a me para&#238;t une question fausse. Il &lt;i&gt;aurait pu y avoir des rapports de force infiniment plus favorables pour le mouvement ouvrier s'il y avait eu une direction communiste pas pr&#234;te &#224; liquider les acquis de la r&#233;sistance de masse, pas pr&#234;te &#224; reconstruire l'&#201;tat bourgeois, pas pr&#234;te &#224; capituler devant la reconstruction &#233;conomique : voil&#224; ce qui me para&#238;t &#233;vident.&lt;/i&gt; Et une telle situation aurait d&#233;bouch&#233; sur une situation de double pouvoir, qui aurait pu donner des fruits m&#251;rs &#224; un moment post&#233;rieur : 1947, 1948 ou 1949, le moment est plus difficile &#224; pr&#233;ciser, voil&#224; ce qui me para&#238;t probable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La responsabilit&#233; de la direction stalinienne en 1944-1947 est donc &#233;crasante, m&#234;me abstraction faite de l'&#233;tat d'esprit des masses &#8211; car sur ce point les vrais &#171; gauchistes &#187; font la partie belle au PC, en disant qu'une classe ouvri&#232;re qui &#233;tait tellement patriotarde et nationaliste &#233;tait de toute mani&#232;re incapable de lutter pour le pouvoir, etc. (Au fond &#231;a permet aux dirigeants du PC de&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;se d&#233;gager de leurs responsabilit&#233;s). Les appels au &#171; produire d'abord &#187;, les formules telle &#171; la gr&#232;ve, arme des trusts &#187;, les appels de Maurice Thorez &#171; Une seule Arm&#233;e, un seul &#201;tat, une seule Police &#187;, le d&#233;sarmement des partisans, la participation gouvernementale, toute cette politique criminelle des directions des PC en France, en Italie, en Gr&#232;ce, en Belgique, a liquid&#233; des possibilit&#233;s de d&#233;veloppement r&#233;volutionnaire qui &#233;taient manifestes, surtout en fonction d'une crise tr&#232;s profonde de l'ordre bourgeois. D'un point de vue objectif, c'est un fait que la crise de la bourgeoisie &#233;tait beaucoup plus profonde en 1944 qu'elle ne l'est maintenant : l'Europe occidentale de l'&#233;poque, c'&#233;tait un ensemble de pays &#233;conomiquement d&#233;sorganis&#233;s, exsangues, o&#249; rien ne fonctionnait. C'est quelque chose qu'il est tr&#232;s difficile de s'imaginer maintenant ; une telle situation rappelait beaucoup plus l'Allemagne de 1918-1919 que la situation actuelle. Je ne dis &#233;videmment pas que ce genre de crises est le &#171; plus utile &#187; pour amener une situation r&#233;volutionnaire, pour une conqu&#234;te de pouvoir &#171; classique &#187; de la classe ouvri&#232;re, mais on ne peut pas oublier cette donn&#233;e-l&#224;. La crise de l'ordre bourgeois &#233;tait tr&#232;s profonde, ce qui aurait pu compenser un niveau de conscience et de pr&#233;paration de la classe ouvri&#232;re, beaucoup plus bas que maintenant, s'il y avait eu une direction r&#233;volutionnaire ad&#233;quate et audacieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H. W. : Et le Portugal ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. M.&lt;/strong&gt; : La situation au Portugal est une situation que notre mouvement a bien d&#233;crit. Je rappelle le livre des camarades Rossi, Udry, Bensa&#239;d et les &#233;crits des camarades de la LCI qui ont d&#251; utiliser la formule de transcroissance, de transformation progressive d'une situation pr&#233;-r&#233;volutionnaire en une situation r&#233;volutionnaire qui n'&#233;tait pas encore arriv&#233;e &#224; maturit&#233;. La difficult&#233; d'une d&#233;finition pr&#233;cise s'exprime plus nettement dans le fait que nous &#233;tions jusqu'au 25 novembre 1975 dans une situation o&#249; il y avait d&#233;j&#224; &lt;i&gt;un d&#233;but&lt;/i&gt; d'organes de pouvoir populaire, &lt;i&gt;un d&#233;but de dualit&#233; de pouvoir, mais pas encore une situation de dualit&#233; de pouvoir g&#233;n&#233;ralis&#233;e. &lt;/i&gt;Nous avons &#233;t&#233;, au Portugal comme &#224; l'&#233;chelle internationale, les premiers &#224; comprendre quels &#233;taient les devoirs des marxistes-r&#233;volutionnaires dans une telle situation : le devoir d'extension, de g&#233;n&#233;ralisation et de centralisation de ces organes. &lt;i&gt;Mais quand on est dans une situation o&#249; il y a d&#233;j&#224; un d&#233;but de soviets, mais pas encore des soviets partout,&lt;/i&gt; on est tr&#232;s exactement dans une situation interm&#233;diaire, et la d&#233;finition pr&#233;cise de la &#171; crise r&#233;volutionnaire &#187; est extr&#234;mement difficile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'ailleurs m&#234;me aujourd'hui, la situation est difficile &#224; pr&#233;ciser, dans la mesure o&#249; le recul, la d&#233;faite tactique, du 25 novembre, n'a pas connu d'&#233;quivalents dans les usines, et m&#234;me au niveau politique, le r&#233;sultat des &#233;lections ne refl&#232;te aucun recul. Les partis ouvriers continuent &#224; repr&#233;senter 54 % du corps &#233;lectoral dans un pays o&#249; la classe ouvri&#232;re repr&#233;sente &#224; peine un tiers de la population active. Tenant compte de toutes les d&#233;formations d'&#233;lections l&#233;gislatives bourgeoises (&#233;lecteurs atomis&#233;s, etc.) on peut dire que les rapports de force dans les pays sont m&#234;me plus favorables que ces 54 %. Dans ces conditions, il est difficile de dire qu'il n'y a plus de reste(s) de ce qui &#233;tait une situation pr&#233;-r&#233;volutionnaire au Portugal. La situation n'est donc pas &#171; redress&#233;e &#187; pour la bourgeoisie, il n'y a pas de &#171; stabilisation &#187;, nous sommes toujours en situation pr&#233;-r&#233;volutionnaire, et il y a toujours des possibilit&#233;s de retournement extr&#234;mement rapide de cette situation. On peut de nouveau &#234;tre amen&#233; tr&#232;s rapidement au bord d'une crise r&#233;volutionnaire presque du jour au lendemain. C'est difficile &#224; pr&#233;ciser d'une mani&#232;re tout &#224; fait exacte. Nous n'avons connu que deux situations du m&#234;me genre, et il y a une le&#231;on plus g&#233;n&#233;rale &#224; en tirer &#8211; nous rejoignons l&#224; des &#233;l&#233;ments de la premi&#232;re question : d'abord en Allemagne, entre 1918 et 1923, et ensuite en Espagne, entre 1931 et 1937. Ce sont des p&#233;riodes d'instabilit&#233; tellement grande du r&#233;gime, qu'on ne peut pas parler de &#171; normalisation &#187;. &#201;videmment, on ne peut pas non plus parler de crise r&#233;volutionnaire : une crise r&#233;volutionnaire qui dure six ans, ce serait absurde ! &#8211; Il faut comprendre une telle p&#233;riode comme une succession de phases de mont&#233;e des luttes r&#233;volutionnaires, entrecoup&#233;e de crises r&#233;volutionnaires ponctuelles, auxquelles peuvent succ&#233;der des reculs partiels du mouvement et m&#234;me des succ&#232;s partiels de la contre-r&#233;volution. On utilise ici le terme &lt;i&gt;partiel&lt;/i&gt; dans la mesure o&#249; il n'y a pas de renversement de la &lt;i&gt;tendance historique. &lt;/i&gt;La tendance historique a &#233;t&#233; renvers&#233;e en Espagne seulement apr&#232;s mai 1937, en Allemagne apr&#232;s octobre 1923.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H. W. : Dans tous les pays capitalistes avanc&#233;s, l'attachement des masses &#224; la d&#233;mocratie repr&#233;sentative bourgeoise, &#224; la &#171; d&#233;mocratie formelle &#187;, s'est r&#233;v&#233;l&#233; tr&#232;s fort. Tout se passe comme si les masses populaires faisaient leur la maxime bourgeoise : &#171; La R&#233;publique d&#233;mocratique est peut-&#234;tre un r&#233;gime ex&#233;crable, mais c'est s&#251;rement le moins ex&#233;crable de tous&#8230; &#187;, Cet attachement est particuli&#232;rement fort en France, o&#249; le r&#233;gime parlementaire et les conqu&#234;tes d&#233;mocratiques ne constituent pas d'habiles concessions octroy&#233;es aux masses, mais sont le r&#233;sultat des luttes r&#233;volutionnaires du peuple. Cette adh&#233;sion des masses aux principes de la d&#233;mocratie bourgeoise repr&#233;sentative, voire aux institutions et proc&#233;dures qui l'incarnent, constitue un obstacle majeur sur la voie de la destruction de l'&#201;tat bourgeois et l'instauration d'une d&#233;mocratie socialiste. Peux-tu expliquer quelle est la racine de ces illusions d&#233;mocra&#173;tiques des masses et comment peuvent-elles &#234;tre d&#233;pass&#233;es ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. M.&lt;/strong&gt; : Il y a un aspect ambigu de la d&#233;mocratie parlementaire bourgeoise, sur lequel la bourgeoisie a r&#233;ussi &#224; jouer &#224; fond, avec la complicit&#233;, &#233;videmment essentielle, des directions r&#233;formistes, qui ont une responsabilit&#233; historique &#233;crasante en la mati&#232;re. Petit &#224; petit elle a transform&#233; cette ambigu&#239;t&#233; en l'une de ses armes id&#233;ologiques principales pour maintenir sa domination dans les pays o&#249; la classe ouvri&#232;re est devenue la grande majorit&#233; de la nation. Cette ambigu&#239;t&#233; est la suivante :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les masses ont commenc&#233; &#8211; c'est un ph&#233;nom&#232;ne relativement r&#233;cent, qui date souvent de la p&#233;riode succ&#233;dant &#224; la Premi&#232;re Guerre mondiale, et quelquefois m&#234;me plus tard, des ann&#233;es 1930 ou 1940 &#8211; &#224; identifier un &lt;i&gt;acquis absolu&lt;/i&gt;, que nous voulons non seulement d&#233;fendre mais consolider et renforcer dans l'&#201;tat ouvrier, &#224; savoir leurs &lt;i&gt;libert&#233;s d&#233;mocratiques&lt;/i&gt;, avec les &lt;i&gt;institutions d'&#201;tat bourgeoises d&#233;mocratiques-parlementaires&lt;/i&gt;. Si j'ai dit que la responsabilit&#233; des directions r&#233;formistes &#233;tait &#233;crasante, elle n'aurait pu toutefois avoir les cons&#233;quences qui ont &#233;t&#233; les siennes s'il n'y avait pas eu un certain concours de circonstances historiques : je crois que le fascisme y est pour beaucoup, et aussi le stalinisme, non seulement par le tournant r&#233;formiste de l'Internationale Communiste apr&#232;s 1934, mais aussi par l'exemple-repoussoir des r&#233;gimes d'Europe orientale et de l'URSS.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un certain m&#251;rissement politique y est d'ailleurs aussi pour quelque chose, dans ce sens o&#249; il y a eu transformation de la probl&#233;matique politique avec laquelle le mouvement ouvrier a &#233;t&#233; confront&#233;. Cette probl&#233;matique s'est enrichie. Il n'y a plus seulement les revendications sur la r&#233;duction de la journ&#233;e de travail ou sur la protection des travailleurs devant le ch&#244;mage ou la maladie ou la question g&#233;n&#233;rale du suffrage universel et de la libert&#233; d'association. Il y a toute une s&#233;rie de questions de politique commerciale, financi&#232;re, d'infrastructure, d'emploi, d'&#233;ducation, etc., pour lesquelles le mouvement ouvrier organis&#233; et des secteurs importants de la classe ouvri&#232;re se sentent concern&#233;s. Vu le vide de plus en plus grand qui r&#232;gne au sein du mouvement ouvrier en mati&#232;re d'&#233;ducation de classe, de d&#233;mocratie prol&#233;tarienne, ce vide, c'est la politique bourgeoise qui l'a rempli, et qui a permis d'articuler des options, des variantes, auxquelles les masses sont confront&#233;es et qui les int&#233;ressent. Si elles se d&#233;sint&#233;ressaient de la politique, &#231;a n'aurait pas eu tellement d'effets ; par exemple dans un pays comme les &#201;tats-Unis, &#231;a a eu beaucoup moins d'effets. Mais dans des pays o&#249; les masses sont beaucoup plus int&#233;ress&#233;es &#224; la politique, vu que ces questions ne se posent nulle part ailleurs et n'aboutissent nulle part ailleurs que dans le champ politique bourgeois du parlement ou des &#233;lections bourgeoises, incontestablement, cette politisation a contribu&#233; &#224; l'identification mentionn&#233;e plus haut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a l&#224; incontestablement un &#233;l&#233;ment n&#233;gatif &#8211; sur lequel j'ai d&#233;j&#224; insist&#233; dans d'autres &#233;crits. Ce qui est le propre de la d&#233;mocratie bourgeoise, c'est la tendance &#224; l'atomisation de la classe ouvri&#232;re. Ce sont des &#233;lecteurs individuels qui sont compt&#233;s, et non pas des groupes ou des classes sociales qui sont consult&#233;s. &lt;i&gt;La croissance &#233;conomique des vingt-cinq derni&#232;res ann&#233;es a d'ailleurs introduit au sein de la classe ouvri&#232;re des habitudes de consommation, surtout symbolis&#233;es par l'automobile et la t&#233;l&#233;vision, qui conduisent &#224; une reprivatisation des loisirs qui renforce &#233;videmment cette atomisation&lt;/i&gt;. Nous ne vivons plus l'&#233;poque o&#249; l'on discutait &lt;i&gt;collectivement&lt;/i&gt; des questions politiques dans les Maisons du Peuple, ce que j'ai encore connu dans les ann&#233;es 1930. Ce n'est plus l'&#233;poque o&#249; l'on lisait et discutait &lt;i&gt;collectivement&lt;/i&gt; les journaux ouvriers. &#201;videmment, par un d&#233;tour historique, cette reprivatisation des loisirs peut ramener &#224; un niveau plus &#233;lev&#233; de conscience de classe. Les ouvriers lisent beaucoup plus &#8211; surtout les jeunes ouvriers &#8211;, ils sont beaucoup plus cultiv&#233;s. Cela peut renforcer les possibilit&#233;s futures de rendre r&#233;elle la d&#233;mocratie prol&#233;tarienne. Mais durant un long intervalle, cette reprivatisation a contribu&#233; &#224; l'identification entre d&#233;mocratie bourgeoise et d&#233;fense des libert&#233;s d&#233;mocratiques. Je crois que c'est l&#224; l'ambigu&#239;t&#233; de base.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors, la r&#233;ponse &#224; la premi&#232;re question indique d&#233;j&#224; une orientation quant &#224; la seconde ; comment lever cet obstacle ? Notre orientation g&#233;n&#233;rale doit &#234;tre celle de provoquer un clivage qui permet aux masses de faire sauter la confusion entre la d&#233;fense des libert&#233;s d&#233;mocratiques, la d&#233;fense de l'auto-activit&#233; de la classe ouvri&#232;re, entre tout ce qui est activit&#233; aussi libre, aussi large, aussi spontan&#233;e, aussi autod&#233;termin&#233;e des masses que possible, et les Institutions de l'&#201;tat bourgeois. C'est un peu l'&#339;uf de Christophe Colomb : je crois que le propre d'une situation r&#233;volutionnaire, c'est pr&#233;cis&#233;ment de rendre ce clivage non seulement possible, mais relativement facile et in&#233;vitable. C'est ce que nous enseigne de nouveau l'exp&#233;rience de la R&#233;volution portugaise de l'ann&#233;e pass&#233;e. C'est ce qui va s'affirmer dans les r&#233;volutions espagnole, italienne et fran&#231;aise &#224; venir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est donc irresponsable, voire criminel, pour des r&#233;volutionnaires, de vouloir opposer le concept de &#171; dictature du prol&#233;tariat &#187; ou le concept de &#171; pouvoir populaire &#187; aux libert&#233;s d&#233;mocratiques. Il &lt;i&gt;est au contraire hautement utile, indispensable m&#234;me, de mettre en &#339;uvre toute tactique, toute initiative, qui permettent de faire faire l'exp&#233;rience aux masses que l'&#233;largissement de leur propre libert&#233; se heurte aux institutions restrictives de la d&#233;mocratie bourgeoise&lt;/i&gt;. Je prends l'exemple de la libert&#233; de la presse, qui est le plus symbolique et le plus synth&#233;tique, et parce que c'est l'un des exemples o&#249; la r&#233;volution portugaise a mal vir&#233;, o&#249; il y a eu une grande confusion que la bourgeoisie et la social-d&#233;mocratie ont r&#233;ussi &#224; exploiter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que faut-il d&#233;montrer par des initiatives comme celles prises par les travailleurs de &lt;i&gt;R&#233;publica&lt;/i&gt; ou les travailleurs de &lt;i&gt;Radio&#173; Renaissance&lt;/i&gt; ? Non pas que sous le r&#233;gime de la D&#233;mocratie des Conseils on veut supprimer le droit d'un quelconque parti politique &#224; publier ses journaux. Nous ne mettons absolument pas en question cette libert&#233; de la presse. Mais qu'on veut &lt;i&gt;&#233;largir&lt;/i&gt; la libert&#233; de la presse aux travailleurs, ceux des imprimeries, ceux de la radio, et &#224; toutes les commissions et collectifs de travailleurs de toutes les entreprises. Qu'on veut leur donner le droit de pouvoir s'exprimer, eux aussi, librement dans la presse &#8211; m&#234;me s'ils ne poss&#232;dent pas de journal, m&#234;me s'ils ne poss&#232;dent pas l'argent pour cr&#233;er un journal, m&#234;me s'ils n'ont pas les moyens propres de s'exprimer d'une mani&#232;re aussi r&#233;guli&#232;re que les partis politiques. En d'autres termes, on veut BRISER UN MONOPOLE qui est le monopole de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e, ou m&#234;me le monopole de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e plus celui des partis politiques, le briser non pas dans le sens d'enlever &#224; qui que ce soit le droit de s'exprimer qu'il d&#233;tient d&#233;j&#224;, mais dans le sens &lt;i&gt;d'&#233;tendre &#224; d'autres&lt;/i&gt; ce droit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce sens, malgr&#233; toutes les erreurs commises par les dirigeants centristes et ultra-gauches de ces deux exp&#233;riences, le fait qu'il y a eu un poste-&#233;metteur qui a pu rendre compte de toutes les luttes ouvri&#232;res sans passer par une censure quelconque du gouvernement ou d'un &#233;tat-major politique, un poste-&#233;metteur o&#249; n'importe quel collectif ouvrier pouvait faire lire ses revendications et ses r&#233;solutions, c'est un fait hautement positif, hautement d&#233;mocratique, &#231;a va dans le m&#234;me sens que la cr&#233;ation des &lt;i&gt;lzvestia&lt;/i&gt; au cours de la r&#233;volution russe, et qui n'&#233;taient d'ailleurs au d&#233;but que cela : un organe o&#249; tous les soviets, ind&#233;pendamment de leur affiliation ou de leur majorit&#233; politique, pouvaient s'exprimer librement. C'est un art politique qui n&#233;cessite un parti d'avant-garde qui a une autorit&#233; politique et un savoir-faire suffisant, que d'utiliser des exemples de ce genre, pour montrer en pratique aux masses que la r&#233;volution est en train &lt;i&gt;d'&#233;largir&lt;/i&gt; les libert&#233;s d&#233;mocratiques, et que les d&#233;fenseurs de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e, de l'autorit&#233; absolue du parlement, du monopole des partis politiques, &lt;i&gt;veulent en r&#233;alit&#233; restreindre les libert&#233;s d&#233;mocratiques&lt;/i&gt;, ne veulent pas permettre que les masses aient plus de libert&#233;, de poids et de pouvoir qu'elles ne l'ont dans une R&#233;publique d&#233;mocratique bourgeoise. Si cette d&#233;monstration peut &#234;tre faite, et pour cela il faut une p&#233;riode de dualit&#233; de pouvoir suffisamment longue pour que des exp&#233;riences pareilles commencent &#224; rentrer dans la conscience des masses, et puissent &#234;tre pour ainsi dire int&#233;rioris&#233;es par suffisamment de travailleurs &#8211; alors le clivage mentionn&#233; comme possible devient un clivage r&#233;el. Ce n'est plus du tout un projet utopique, &lt;i&gt;c'est quelque chose qui va cr&#233;er une l&#233;gitimit&#233; sovi&#233;tique, plus profonde dans la conviction et dans la conscience des masses que la l&#233;gitimit&#233; de la d&#233;mocratie bourgeoise&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ajouterai que pour que cela puisse se faire, il faut que cette exp&#233;rience soit une &lt;i&gt;exp&#233;rience v&#233;cue&lt;/i&gt;. Les exp&#233;riences v&#233;cues ne sont pas des exp&#233;riences de r&#233;solutions ou d'articles de journaux, ou de discours de propagande. La &lt;i&gt;pratique&lt;/i&gt; de la D&#233;mocratie prol&#233;tarienne d&#233;bordant les limites de la D&#233;mocratie bourgeoise doit devenir une pratique v&#233;cue par des milliers et des milliers de travailleurs, par des secteurs suffisants de la classe ouvri&#232;re. Cela ram&#232;ne une fois de plus &#224; la question de &lt;i&gt;la dur&#233;e&lt;/i&gt; de la p&#233;riode de dualit&#233; de pouvoir. &#192; la lumi&#232;re de l'exp&#233;rience historique, ce qui s'est pass&#233; en Russie doit &#234;tre consid&#233;r&#233; comme exceptionnel. Une p&#233;riode de six ou sept mois est beaucoup trop &lt;i&gt;courte&lt;/i&gt; pour un prol&#233;tariat comme celui de l'Europe occidentale pour pouvoir se d&#233;gager progressivement de cette l&#233;gitimit&#233; de la D&#233;mocratie bourgeoise, pour assimiler la nouvelle l&#233;gitimit&#233;, sup&#233;rieure, de la D&#233;mocratie prol&#233;tarienne. &lt;i&gt;Vraisemblablement nous aurions besoin d'une p&#233;riode plus longue de dualit&#233; de pouvoir, de l'ordre de plusieurs ann&#233;es &#8211; et qui sera peut-&#234;tre interrompue, qui ne sera pas lin&#233;aire, qui sera partielle&lt;/i&gt;. Par exemple en Allemagne, les conseils ouvriers en tant qu'organes de pouvoir politique ont disparu tr&#232;s vite, en quelques mois. Par contre, les conseils d'entreprise ont surv&#233;cu partiellement, avec des comp&#233;tences d&#233;passant les comp&#233;tences l&#233;gales, pendant plusieurs ann&#233;es. Et les communistes &#233;taient presque unanimes en 1923 pour juger que ce restant des conqu&#234;tes de la r&#233;volution de 1918-1919 &#233;tait devenu de nouveau l'organe privil&#233;gi&#233; dans lequel les progr&#232;s de la conscience de classe se r&#233;alisaient lors de la mont&#233;e r&#233;volutionnaire de 1923, et que c'&#233;tait autour de ces organes qu'allait s'agencer une tentative de remise &#224; l'ordre du jour du probl&#232;me de la conqu&#234;te du pouvoir par la classe ouvri&#232;re allemande. Il y a toutes sortes de variantes et de combinaisons de ce type qui paraissent probables pour les pays industriellement avanc&#233;s d'Europe occidentale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais terminer en mettant l'accent sur l'importance absolument d&#233;cisive du contr&#244;le ouvrier &#224; ce sujet. Il ne faut en effet pas oublier que si les probl&#232;mes de la d&#233;mocratie, ou bien bourgeoise ou bien prol&#233;tarienne, c'est-&#224;-dire le probl&#232;me de l'&#201;tat, apparaissent aux r&#233;volutionnaires et aux th&#233;oriciens du marxisme comme des probl&#232;mes &#233;minemment politiques, dans la vie de tous les jours les m&#233;diations qui sont vraiment &#171; p&#233;dagogiques &#187; pour la classe ouvri&#232;re ne sont pas purement politiques. M&#234;me la libert&#233; de la presse n'est jamais pour la classe ouvri&#232;re une abstraction purement politique. C'est une libert&#233; pour pouvoir dire certaines choses qui int&#233;ressent dans l'imm&#233;diat les travailleurs. Cela tourne presque toujours autour de leurs pr&#233;occupations imm&#233;diates, de leur vie quotidienne, de leurs revendications, de leurs luttes, de leur exp&#233;rience. Ce n'est pas la &#171; libert&#233; de la presse &#187; pour &#233;crire ce qu'on a dans la t&#234;te, dans l'absolu et dans l'abstrait. C'est une libert&#233; concr&#232;te pour &lt;i&gt;rendre compte&lt;/i&gt; de choses concr&#232;tes des luttes, des revendications, des objectifs de combat. Nous sommes ramen&#233;s l&#224; au r&#244;le-clef que joue le contr&#244;le ouvrier dans une p&#233;riode de dualit&#233; de pouvoir, parce que, par son interm&#233;diaire, la classe fait son apprentissage de l'exercice du pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le contr&#244;le ouvrier, c'est le d&#233;but d'un exercice du pouvoir, certes embryonnaire, fragment&#233;, insuffisant et donc presque utopique &#8211; nous ne sommes ni des &#233;conomistes ni des spontan&#233;istes &#8211; mais, tout de m&#234;me, &lt;i&gt;l'apprentissage pratique. &lt;/i&gt;Il ne faut pas r&#233;duire le contr&#244;le ouvrier aux petits probl&#232;mes de l'entreprise. D&#232;s qu'on l'&#233;tend &#224; certains secteurs vitaux, notamment les services publics, le potentiel r&#233;volutionnaire devient &#233;norme ! Le contr&#244;le ouvrier sur les banques, sur les transports en commun, sur les centrales &#233;lectriques, sur la t&#233;l&#233;vision, pour ne prendre que ces quatre exemples &#8211; cela bouleversera pratiquement toute la vie quotidienne d'une nation moderne. &#192; travers ce biais-l&#224;, les travailleurs qui font leur apprentissage de ce genre de contr&#244;le ouvrier, qui s'y heurtent &#224; chaque pas &#224; l'autorit&#233; de l'&#201;tat bourgeois, et au caract&#232;re restrictif et r&#233;pressif de l'&#201;tat bourgeois-d&#233;mocratique m&#234;me quand il est &#171; gouvern&#233; &#187; par des partis ouvriers, ces travailleurs peuvent faire l'exp&#233;rience des limites, et donc du d&#233;clin de l&#233;gitimit&#233;, de cette d&#233;mocratie bourgeoise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'extr&#234;me gauche portugaise a laiss&#233; &#233;chapper une chance id&#233;ologique &#233;norme. Ce n'est tout de m&#234;me pas par hasard que Soar&#232;s, quand il a jet&#233; son masque, apr&#232;s avoir pouss&#233; des cris fr&#233;n&#233;tiques en faveur de la libert&#233; de la presse, a d&#251; commencer &#224; attaquer l'anarcho-populisme, &#171; l'anarcho-spontan&#233;isme &#187;, les initiatives des masses. En bref, il commen&#231;a &#224; pr&#244;ner le renforcement de l'autorit&#233; de l'&#201;tat et de la discipline, c'est-&#224;-dire &#224; pr&#244;ner &lt;i&gt;la r&#233;pression&lt;/i&gt;, car c'est bien de cela qu'il s'agissait. Dans une situation r&#233;volutionnaire, il faut faire comprendre aux travailleurs que le d&#233;bat r&#233;el n'est pas un d&#233;bat entre la d&#233;mocratie et la dictature, mais entre le caract&#232;re limit&#233; et r&#233;pressif de la d&#233;mocratie bourgeoise et l'extension des libert&#233;s d&#233;mocratiques par l'initiative et l'autorit&#233; des masses. Une fois qu'on a gagn&#233; ce d&#233;bat-l&#224;, la rupture des masses avec les institutions bourgeoises n'est plus une question aussi difficile et aussi irr&#233;alisable qu'on ne le pense &#224; premi&#232;re vue. Mais &#224; cette fin-l&#224;, il faut &#233;videmment une p&#233;riode r&#233;volutionnaire intelligente, et non pas les attaques ultra-gauchistes stupides contre le &#171; social-fascisme &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H. W. : &lt;strong&gt;L'une des raisons des illusions d&#233;mocratiques dont on a parl&#233; r&#233;side peut-&#234;tre aussi dans le fait que, ni dans la propagande ni dans la pratique, la d&#233;monstration n'a &#233;t&#233; faite de fa&#231;on probante aux yeux de l'avant-garde ouvri&#232;re, de la sup&#233;riorit&#233; de la d&#233;mocratie directe sovi&#233;tique sur la d&#233;mocratie repr&#233;sentative bourgeoise. Nous avons tendance, dans notre propagande, &#224; pr&#233;senter la d&#233;mocratie sovi&#233;tique comme &#171; mille fois sup&#233;rieure aux formes les plus d&#233;mocratiques de d&#233;mocratie bourgeoise &#187; (L&#233;nine), mais &#231;a peut souvent apparaitre comme une p&#233;tition de principe. Dans quelle mesure la critique qu'on fait de la d&#233;mocratie repr&#233;sentative bourgeoise, de son formalisme, ne vaut pas, d'un autre point de vue, pour la d&#233;mocratie sovi&#233;tique : parce que tant qu'existe une certaine division sociale et technique du travail, cela implique des formes de repr&#233;sentations, de d&#233;l&#233;gations.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Si l'on regarde en clair l'exp&#233;rience russe des tout premiers mois de 1917-1918, on constate, primo, une d&#233;saffection extr&#234;mement rapide des d&#233;l&#233;gu&#233;s de base par rapport aux assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales des principaux soviets, y compris le soviet de Petrograd (cf. les appels constants de la presse sovi&#233;tique pour venir aux assembl&#233;es, etc.), deuxio, une formidable concentration du pouvoir vers les ex&#233;cutifs et vers le sommet ; en bref, on constate toute une s&#233;rie d'indices qu'on peut reprendre dans le d&#233;tail, mais qui montrent qu'une d&#233;mocratie sovi&#233;tique fond&#233;e sur une forme de d&#233;l&#233;gations de pouvoir sp&#233;cifique se pr&#234;te remarquablement aussi &#224; l'expropriation politique des masses, &#224; l'usurpation du pouvoir et &#224; la manipulation. Donc, dans quelle mesure sommes-nous conscients, nous, du fait que cette d&#233;mocratie sovi&#233;tique pr&#233;sente des aspects formels, dangereux, et quels sont les types de r&#233;ponses qu'on apporte &#224; ce niveau-l&#224; pour assurer que cette d&#233;mocratie soit aussi r&#233;elle que possible ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. M.&lt;/strong&gt; : Tout d'abord, l'argument &#171; la d&#233;monstration pratique n'a jamais &#233;t&#233; faite &#187; est un argument l&#233;g&#232;rement anachronique. &#201;videmment, la g&#233;n&#233;ration pr&#233;sente de travailleurs n'a pas v&#233;cu d'exp&#233;riences de ce genre. Quelquefois, la juxtaposition entre ce qui existe &#8211; m&#234;me si c'est imparfait &#8211; et ce qui n'est pas mat&#233;rialis&#233; devant les yeux, peut paraitre une juxtaposition artificielle. Je voudrais quand m&#234;me rappeler que la classe ouvri&#232;re internationale a v&#233;cu plusieurs exp&#233;riences concr&#232;tes de d&#233;mocratie directe tr&#232;s avanc&#233;e qui ont fait leur preuve, et qui ont montr&#233; en pratique leur sup&#233;riorit&#233;. Je ne veux en citer qu'une seule (et ce n'est pas la seule !) : l'exp&#233;rience des comit&#233;s espagnols, et surtout catalans, entre juillet 1936 et mai 1937, qui, dans toute une s&#233;rie de domaines, notamment dans celui de l'administration et de l'industrie, du ravitaillement et de la sant&#233; publique, ont fait avancer la d&#233;mocratie directe au-del&#224; de tout ce qu'on a connu en r&#233;gime bourgeois, et ont &#233;t&#233; ressenties comme de grandes r&#233;ussites par les masses espagnoles. Signalons notamment, parce que c'est une chose peu connue, que sous administration ouvri&#232;re la production industrielle a fortement augment&#233;, et que la mani&#232;re dont fonctionnaient notamment les restaurants, les th&#233;&#226;tres, l'enseignement, la sant&#233; et la justice, sous l'impulsion entre autres de notre ex-camarade Andr&#232;s Nin, &#224; Barcelone au lendemain de juillet 1936, ont &#233;t&#233; des exemples remarquables de participation des larges masses &#224; l'ex&#233;cution de t&#226;ches &#233;tablies. C'est un des exemples les plus avanc&#233;s de D&#233;mocratie prol&#233;tarienne. La litt&#233;rature qui existe &#224; ce sujet n'est pas seulement une litt&#233;rature semi-mythologique d'auteurs anarchistes. Tirer argument de l'absence d'exemples pr&#233;sents pour conclure qu'une orientation est difficile sinon impossible, c'est en r&#233;alit&#233; argumenter contre toute &lt;i&gt;innovation&lt;/i&gt; r&#233;volutionnaire : il faut bien qu'il y ait des gens qui soient les premiers pour commencer quelque chose de neuf ! Si on rejette cela, on rejette en r&#233;alit&#233; la possibilit&#233; de toute r&#233;volution qui est toujours &#233;minemment r&#233;novatrice ! Quel &#233;tait donc le pr&#233;c&#233;dent devant lequel les masses russes ont pu lever les yeux en 1917 ? Quel &#233;tait le pr&#233;c&#233;dent pour la Commune de Paris ? Il ne faut pas trop s'effrayer de ces choses-l&#224;. La vraie continuit&#233;, celle qui compte, celle qui rend notre projet r&#233;aliste, c'est la continuit&#233; entre la lutte de classes quotidienne, dans le capitalisme m&#251;r et dans le capitalisme d&#233;cadent, d'une part, et la situation r&#233;volutionnaire d'autre part. Disons que les masses se pr&#233;parent &#224; la crise r&#233;volutionnaire moins dans l'&#233;tude des exp&#233;riences historiques pr&#233;c&#233;dentes ou la comparaison d'avec ce qui se passe dans d'autres pays, et plus dans le d&#233;veloppement des formes sup&#233;rieures de revendications anticapitalistes et d'auto-&#173;organisation, dans les gr&#232;ves, dans les occupations d'usine qui se d&#233;roulent d&#233;j&#224; maintenant avant la crise r&#233;volutionnaire. C'est dans la prolongation de cela que nous aurons la d&#233;mocratie directe des conseils, plus que par des comparaisons historiques, qui sont plut&#244;t d'ordre th&#233;orique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'en viens &#224; l'objection qui est plus pertinente, selon laquelle la d&#233;mocratie sovi&#233;tique elle-m&#234;me, bien que d&#233;mocratie directe, charrie avec elle des &#233;l&#233;ments de d&#233;mocratie indirecte, puisqu'elle est &#224; la fois fond&#233;e sur la d&#233;l&#233;gation et sur une structure pyramidale. Je crois qu'&#224; ce propos les r&#233;ponses qui sont pr&#233;sentes d&#233;j&#224; en puissance dans &lt;i&gt;L'&#201;tat et la r&#233;volution&lt;/i&gt; de L&#233;nine doivent &#234;tre &#233;tendues maintenant, sur la base des exp&#233;riences historiques du dernier demi-si&#232;cle, et sur la base de l'&#233;laboration politique qui a progress&#233;, &#224; ce sujet. Je donnerai trois m&#233;canismes de garanties qui r&#233;duisent cette objection.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne dis d'ailleurs pas : qui la suppriment. Il faut peut-&#234;tre rappeler que, en derni&#232;re analyse, ce &#224; quoi se r&#233;f&#232;re cette objection, c'est une &lt;i&gt;contradiction r&#233;elle&lt;/i&gt; : l'&#201;tat ouvrier est la derni&#232;re forme historique de l'&#201;tat. C'est une forme d'&#201;tat qui commence &#224; d&#233;p&#233;rir d&#232;s qu'elle na&#238;t. Mais c'est tout de m&#234;me une forme &lt;i&gt;d'&#201;tat. &lt;/i&gt;Et qui dit &#201;tat, dit &#171; groupe d'hommes s&#233;par&#233;s exer&#231;ant des fonctions r&#233;pressives &#187;. Si nous pensions que le projet anarchiste n'est pas utopique, qu'il est possible de sauter des deux pieds de la soci&#233;t&#233; bourgeoise &#224; la soci&#233;t&#233; sans &#201;tat, nous serions anarchistes &#224; 100 % ! C'est &#233;vident que n'importe quel &#201;tat contient un &#233;l&#233;ment bureaucratique, autoritaire, r&#233;pressif. Nous ne sommes pas anarchistes parce que nous pensons que les anarchistes sont des utopistes, et qu'il n'est pas possible, pour des raisons objectives et subjectives, d'&#233;viter la dictature du prol&#233;tariat, d'&#233;viter la phase de l'&#201;tat ouvrier. Nous croyons en outre, comme l'exp&#233;rience espagnole nous le confirme, que si l'on veut &lt;i&gt;artificiellement&lt;/i&gt; refuser de centraliser le &lt;i&gt;pouvoir ouvrier&lt;/i&gt;, la seule chose qu'on fait, ce n'est pas cr&#233;er une situation sans Pouvoir, mais c'est maintenir ou reconstituer le &lt;i&gt;pouvoir bourgeois&lt;/i&gt;, qui est encore dix fois plus bureaucratique, r&#233;pressif et autoritaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, nous ne sommes pas dupes des limites de la d&#233;mocratie prol&#233;tarienne. Je crois que L&#233;nine n'&#233;tait pas dupe. Pour autant que l'&#201;tat ne d&#233;p&#233;rit pas tout de suite totalement, pour autant qu'il subsiste, le droit bourgeois subsiste, et des &#233;l&#233;ments bureaucratiques subsistent. L'exp&#233;rience de la r&#233;volution russe, le cauchemar du stalinisme, la compr&#233;hension plus profonde du ph&#233;nom&#232;ne de la bureaucratie, doivent nous enseigner &#224; mettre un nombre suppl&#233;mentaire de garde-fous par rapport &#224; ceux que Marx et L&#233;nine avaient d&#233;j&#224; pr&#233;vus. Je signalerai donc trois groupes de mesures pour renforcer ces &#171; garde-fous classiques &#187;, qui sont l'&#233;ligibilit&#233; de toutes les fonctions d'&#201;tat et la r&#233;vocabilit&#233; de tous les &#233;lus, la r&#233;duction de leurs revenus au salaire moyen des ouvriers et la rotation plus ou moins rapide de ces &#233;lus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Primo, et c'est peut-&#234;tre le plus important : l'&#201;tat de la dictature du prol&#233;tariat doit &#234;tre, d&#232;s le d&#233;part, un &#201;tat en voie d'&#233;clatement. &#171; L'&#233;clatement &#187; de l'&#201;tat est la forme concr&#232;te de son d&#233;p&#233;rissement. &lt;i&gt;Cela signifie que la centralisation du pouvoir ne se justifie que pour un certain nombre, &#233;troitement circonscrit, de probl&#232;mes&lt;/i&gt;. Il est juste que ce soit le congr&#232;s des conseils de travailleurs qui prenne les d&#233;cisions quant &#224; la r&#233;partition des ressources de la nation. C'est la classe ouvri&#232;re qui fait le sacrifice de ne pas consommer une partie de ce qu'elle produit. C'est &#224; la classe ouvri&#232;re de d&#233;cider quel est le degr&#233; de sacrifices qu'elle est pr&#234;te &#224; assumer. Cela dit, une fois que l'on a d&#233;cid&#233; de fournir par exemple, 7, 10 ou 12 % de la production nationale &#224; l'enseignement et &#224; la sant&#233;, il est absolument inutile de faire g&#233;rer ces budgets de l'instruction et de la sant&#233; publiques par l'&#201;tat. Il est inutile de le faire g&#233;rer par le Congr&#232;s des Conseils des travailleurs. L&#224; il y a une d&#233;l&#233;gation &#224; un niveau plus d&#233;mocratique, c'est-&#224;-dire que c'est aux conseils d'&#233;cole, aux conseils d'enseignement, aux conseils du personnel m&#233;dical, aux conseils des malades, de g&#233;rer ces budgets. Ce seront d'autres personnes qui si&#233;geront dans ces conseils que dans le congr&#232;s des conseils ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet &#233;clatement des fonctions de l'&#201;tat central aboutit &#224; des dizaines de congr&#232;s qui se r&#233;uniront parall&#232;lement, dans lesquels seront impliqu&#233;es des dizaines de milliers de personnes &#224; l'&#233;chelle nationale ou continentale. Et comme le m&#234;me ph&#233;nom&#232;ne doit se produire non seulement au niveau des grandes entit&#233;s g&#233;ographiques mais aussi au niveau d'entit&#233;s beaucoup plus r&#233;duites (r&#233;gions, communes&#8230;), cet &#171; &#233;clatement &#187; permet d'associer &#224; l'exercice direct du pouvoir des centaines de milliers, voire des millions de gens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Deuxi&#232;me garde-fou important : Il faut se pencher sur les probl&#232;mes de la rotation de mani&#232;re beaucoup plus attentive que ne l'ont fait les bolch&#233;viks en Russie, qui &#233;taient confront&#233;s &#224; une classe ouvri&#232;re minoritaire et arri&#233;r&#233;e culturellement. Dans les pays industriels avanc&#233;s, on pourra appliquer le principe de rotation d'une mani&#232;re beaucoup plus radicale que &#231;a n'a &#233;t&#233; le cas en Yougoslavie. Si on applique ce principe de la rotation d'une mani&#232;re tr&#232;s stricte (par exemple, interdiction de renouveler plus de deux fois un mandat de d&#233;l&#233;gation), au bout d'un certain nombre d'ann&#233;es, et vu la multiplication des congr&#232;s et des instances d&#233;lib&#233;rantes, &#231;a fait un tr&#232;s grand nombre de personnes qui sont associ&#233;es &#224; l'exercice du pouvoir. L'id&#233;e de l'association de &lt;i&gt;tous&lt;/i&gt; les travailleurs &#224; l'exercice direct du pouvoir devient ainsi concr&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Troisi&#232;mement : Que signifie la formule : la division sociale du travail reste in&#233;vitable ? J'ai toujours eu beaucoup de doutes sur cette formule. Il y a l&#224; encore un ph&#233;nom&#232;ne d'impr&#233;cision conceptuelle que nous ne ma&#238;trisons pas encore tout &#224; fait, tr&#232;s souvent, nous m&#233;langeons le terme &#171; division sociale du travail &#187; et ce que j'appellerai &#171; division professionnelle du travail &#187;, ou &#171; professionnalisation &#187;, ou &#171; activit&#233;s professionnelles diff&#233;rentes &#187;. Or, ce n'est pas du tout la m&#234;me chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La division sociale du travail se r&#233;f&#232;re &#224; des &lt;i&gt;fonctions sociales qualitativement diff&#233;rentes&lt;/i&gt;, qu'en derni&#232;re analyse on peut r&#233;duire aux fonctions de production et d'administration (d'accumulation). La division professionnelle du travail est impossible &#224; surmonter dans la premi&#232;re phase du socialisme. Mais pour surmonter la division &lt;i&gt;sociale&lt;/i&gt; du travail, que nous voulons commencer &#224; surmonter imm&#233;diatement &#8211; c'est tout le sens du terme &#171; autogestion &#187; &#8211;, il faut essentiellement assurer les &lt;i&gt;conditions mat&#233;rielles&lt;/i&gt; propices &#224; ce d&#233;passement, plut&#244;t que de sp&#233;culer sur la maturit&#233;, la pr&#233;paration ou l'impr&#233;paration, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, ces conditions mat&#233;rielles sont tr&#232;s pr&#233;cises. D'abord, une r&#233;duction radicale du temps de travail. Donner aux travailleurs le temps d'aller dans les soviets et dans les congr&#232;s. S'ils travaillent huit ou neuf heures par jour, s'ils ont deux ou trois heures de d&#233;placements suppl&#233;mentaires, cela veut dire qu'ils n'ont pas le temps de g&#233;rer ou d'administrer. Maintenir une longue journ&#233;e de travail, c'est maintenir la division de la soci&#233;t&#233; entre ceux qui produisent et ceux qui g&#232;rent, c'est rendre in&#233;vitable la survie des &#171; professionnels de la politique &#187; dans les soviets. Seule la demi-journ&#233;e de travail cr&#233;e les conditions d'une v&#233;ritable gestion d&#233;mocratique, d'une participation de centaines de milliers, voire de millions de travailleurs &#224; la gestion de l'&#233;conomie et de l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autre condition mat&#233;rielle, c'est rompre le monopole de l'information, qui n'est qu'un des multiples aspects du monopole de la culture. C'est plus facile aujourd'hui qu'&#224; l'&#233;poque de L&#233;nine, gr&#226;ce &#224; l'informatique, aux machines &#224; calculer &#233;lectroniques et &#224; la t&#233;l&#233;vision. Il est aujourd'hui tr&#232;s facile de mettre les informations &#224; la disposition de tout le monde, pour la gestion ouvri&#232;re. Avec la prolongation de la scolarit&#233;, la r&#233;volution de l'enseignement, l'&#233;limination de cette division entre la jeunesse pass&#233;e &#224; l'&#233;cole et &#171; l'&#226;ge m&#251;r &#187;, etc., l'effort de faciliter mat&#233;riellement la participation des travailleurs &#224; la gestion de l'&#233;conomie, de l'&#201;tat et de la Soci&#233;t&#233;, implique toutes les mesures n&#233;cessaires pour faire sauter les barri&#232;res culturelles qui entravent cette participation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autre condition encore, et l&#224; il est n&#233;cessaire d'innover. Dans la Constitution socialiste, il faudra r&#233;server la majorit&#233; des postes, au moins dans les organes qui exercent le pouvoir politique central, &#224; des personnes &#8211; pas seulement les travailleurs, mais aussi les femmes &#8211; qui restent dans l'activit&#233; productive. C'est une garantie indispensable. En derni&#232;re analyse, la bureaucratisation commence avec la professionnalisation de l'exercice des fonctions de gestion. Pour freiner cette professionnalisation, il faut qu'il y ait une majorit&#233; de gens exer&#231;ant le pouvoir politique central qui continuent &#224; travailler dans la production. Cela implique de nouveau, pour &#234;tre coh&#233;rent, l'&#233;clatement des fonctions de gestion dont je parlais tout &#224; l'heure. D&#232;s lors, si ces mesures sont toutes mises en &#339;uvre, la base de la bureaucratisation est fortement r&#233;duite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a peut-&#234;tre une remarque additionnelle. Un des gros probl&#232;mes qu'on retrouve dans le d&#233;bat entre bolch&#233;viks et mench&#233;viks, et, depuis cinquante-cinq ans, entre r&#233;volutionnaires, centristes et gauchistes, est de savoir si une r&#233;volution socialiste peut s'accompagner, non pas d'une baisse mais au contraire d'un essor des forces productives. Beaucoup de th&#233;orisations dogmatiques de ce qui s'est pass&#233; en Russie en 1917-1918-1919, notamment par Boukharine, mais aussi par Bordiga et d'autres dirigeants r&#233;volutionnaires de l'&#233;poque, reposent sur ce dogme de l'in&#233;vitabilit&#233; de la chute des forces productives lors d'une r&#233;volution socialiste. Si l'on devait garder cette hypoth&#232;se, pas mal de cons&#233;quences en d&#233;couleraient. Je n'ose pas me prononcer au niveau &#171; lois absolues de l'Histoire &#187;, mais au niveau de la conjoncture actuelle (c'est une raison suppl&#233;mentaire pour laquelle il s'agit d'une situation particuli&#232;rement favorable pour la r&#233;volution socialiste en Europe occidentale), une telle hypoth&#232;se n'est pas probable. Il n'y a aucune raison de supposer, sauf &#233;clatement d'une guerre nucl&#233;aire ou intervention militaire avec bombardements massifs, etc., qu'une r&#233;volution socialiste en Espagne, en Italie ou en France serait accompagn&#233;e ou suivie d'une chute de la production mat&#233;rielle. Au contraire, il y a des arguments nombreux qui laissent supposer que le syst&#232;me industriel construit par la bourgeoisie, surtout depuis l'essor des forces productives des 25 derni&#232;res ann&#233;es, rec&#232;le d'innombrables r&#233;serves d'augmentation de la production.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce sens, il n'est pas utopique du tout d'esp&#233;rer &#224; la fois une r&#233;duction radicale de la journ&#233;e de travail et une augmentation de la production mat&#233;rielle. Je suis persuad&#233; que la gestion ouvri&#232;re, que le d&#233;veloppement de l'initiative ouvri&#232;re, que l'essor de l'esprit d'auto-organisation et de cr&#233;ativit&#233; des larges masses dans le domaine de la technologie et de l'organisation du travail, que tout cela va fortement faciliter la r&#233;alisation de ces t&#226;ches. Il y a dans la th&#233;orie bourgeoise de la firme et de l'unit&#233; industrielle une dimension optimum &#8211; et les capitalistes l'ont appris &#224; leurs d&#233;pens &#8211; qui n'est jamais la dimension maximum. Dans l'organisation industrielle, d&#232;s que cet optimum est d&#233;pass&#233;, d&#232;s que les unit&#233;s deviennent trop grandes, les faux frais croissent davantage que les co&#251;ts de production ne se r&#233;duisent. Les erreurs de d&#233;cision, l'incapacit&#233; d'avoir une vue d'ensemble et donc de prendre des d&#233;cisions &#224; bon escient, se d&#233;veloppent par bonds. Le principe de l'autogestion planifi&#233;e permettra d'appliquer ces enseignements m&#234;mes de la gestion bourgeoise de mani&#232;re beaucoup plus efficace que ne le font les capitalistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H. W. : En deux mots, est-ce que tu penses que dans la Chine de 1949 les conditions d'un fonctionnement d'une d&#233;mocratie de type sovi&#233;tique &#233;taient r&#233;unies&lt;/strong&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. M.&lt;/strong&gt; : La Chine &#233;tant un pays encore plus arri&#233;r&#233; que la Russie, &#231;'aurait &#233;t&#233; une gageure ou un miracle qu'on y d&#233;veloppe une forme de d&#233;mocratie sovi&#233;tique sup&#233;rieure &#224; celle de la r&#233;volution russe. Mais entre dire qu'une certaine forme de bureaucratie &#233;tait sans doute in&#233;vitable en Chine, et justifier le syst&#232;me mao&#239;ste, qui n'a pas permis la moindre &#233;closion de d&#233;mocratie directe et de pouvoir direct des travailleurs, il y a une grande marge. D'ailleurs on peut enregistrer une contradiction manifeste. Si les dirigeants mao&#239;stes ont syst&#233;matiquement voulu emp&#234;cher toute forme d'auto-administration de la classe ouvri&#232;re dans les villes, ils ont &#233;t&#233; beaucoup plus prudents &#224; la campagne. &#192; la campagne, dans la forme administrative actuelle qui est celle des communes populaires, il y a incontestablement des &#233;l&#233;ments de d&#233;mocratie directe, qui &#233;pousent les caract&#233;risations de la paysannerie chinoise : &#233;l&#233;ments d&#233;centralis&#233;s, &#233;clat&#233;s, non f&#233;d&#233;r&#233;s&#8230; ce qui est beaucoup moins dangereux pour la bureaucratie, et aussi, il faut le dire, in&#233;vitable pour l'administration d'un pays de la superficie de la Chine, qui compte plus de 600 000 villages. Mais il y a un choix social &#233;vident dans cette dichotomie : moindre crainte de l'initiative des paysans que de celle des ouvriers. &#199;a reste une constance, y compris dans les deux phases successives de la R&#233;volution Culturelle. D&#232;s que l'auto-organisation touche aux entreprises et &#224; la classe ouvri&#232;re, &#224; chaque fois, les bureaucrates attrapent une peur bleue. Aussi longtemps que &#231;a reste au niveau des &#233;tudiants ou des paysans, ils croient que c'est plus contr&#244;lable et manipulable&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H. W.&lt;/strong&gt; : &lt;strong&gt;Les bolch&#233;viks, L&#233;nine en t&#234;te, n'ont pas toujours oppos&#233; institutions sovi&#233;tiques et institutions d&#233;mocratiques repr&#233;sentatives (Assembl&#233;e nationale &#233;lue au suffrage universel, sur une base territoriale). Apr&#232;s les Th&#232;ses d'avril, malgr&#233; la g&#233;n&#233;ralisation et la centralisation de l'Assembl&#233;e Constituante, contre les tergiversations du gouvernement bourgeois, il se prononce (T 24, p. 101&lt;/strong&gt; ; &lt;strong&gt;T 26, p. 174) pour un syst&#232;me politique articulant les soviets &#224; la base, l'Assembl&#233;e Constituante au sommet, et ce, jusqu'&#224; la victoire de la r&#233;volution d'Octobre.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C'est aussi la position de Zinoviev-Kamenev, qui soulignent de surcroit qu'un tel syst&#232;me b&#233;n&#233;ficierait au niveau national d'un organisme jouissant d'une l&#233;gitimit&#233; que le Conseil Ex&#233;cutif Central des soviets ne poss&#232;de pas. Ce sera la position de Rosa Luxemburg, apr&#232;s le renversement.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. M.&lt;/strong&gt; : La question me parait fort abstraite au niveau des principes g&#233;n&#233;raux. Je ne connais aucune &#233;tude marxiste &#8211; pas m&#234;me celle de Rosa Luxemburg &#224; laquelle tu te r&#233;f&#232;res &#8211; qui r&#233;ponde &#224; la question sous cette forme abstraite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le v&#233;ritable probl&#232;me me semble ailleurs &#8211; et c'est cela la probl&#233;matique de Rosa Luxemburg : c'est&lt;i&gt; l'articulation des libert&#233;s d&#233;mocratiques avec la forme d'organisation sovi&#233;tique&lt;/i&gt;. L&#224; je suis d'avis, sur la base d'exp&#233;riences historiques, que non seulement les deux sont compatibles, mais qu'elles doivent &#234;tre combin&#233;es. Il est impossible de concevoir une forme sovi&#233;tique de l'&#201;tat qui implique l'exercice du pouvoir par les travailleurs eux-m&#234;mes &#8211; et non pas par le parti se substituant aux travailleurs &#8211;, il est impossible de concevoir la d&#233;mocratie prol&#233;tarienne y compris au sein d'un seul parti r&#233;volutionnaire pour ne pas dire avec un syst&#232;me pluraliste de partis tel que nous le concevons nous, dans la 4e Internationale, depuis le &lt;i&gt;Programme de transition&lt;/i&gt;, sans le maintien et la d&#233;fense des libert&#233;s d&#233;mocratiques, sous la dictature du prol&#233;tariat, au-del&#224; de ce qu'elles &#233;taient en r&#233;gime capitaliste. &lt;i&gt;Sur ce plan-l&#224;, nous devons comprendre que dans l'&#233;volution des partis communistes au cours de ces derni&#232;res ann&#233;es, il y a un &#233;l&#233;ment n&#233;gatif.&lt;/i&gt; En r&#233;alit&#233;, l'&#233;volution des PC se fait sous une double pression contradictoire. Sous la pression de la bourgeoisie et de la social-d&#233;mocratie, les PC font des concessions avec lesquelles nous sommes en complet d&#233;saccord. Il en va ainsi de l'abandon du concept de &#171; dictature du prol&#233;tariat &#187;. Nous continuons &#224; &#233;pouser toute la pol&#233;mique marxiste-l&#233;niniste classique contre les insuffisances, le formalisme, le caract&#232;re de classe, le caract&#232;re indirect, oppressif et largement tronqu&#233; de la d&#233;mocratie parlementaire bourgeoise. &lt;i&gt;Mais il y a une seconde dimension dans cette &#233;volution des partis communistes, qui est une concession &#224; la classe ouvri&#232;re d'Europe occidentale qui est devenue profond&#233;ment anti-bureaucratique, qui est profond&#233;ment marqu&#233;e par l'exp&#233;rience stalinienne&lt;/i&gt;, qui ne veut pas d'une r&#233;p&#233;tition du stalinisme et l&#224; nous disons &#171; bravo &#187; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand Marchais dit qu'il rejette le mot &#171; dictature &#187; parce que &#231;a &#233;voque Hitler et P&#233;tain, c'est &#233;videmment de l'hypocrisie. Personne en France ni dans aucun pays d'Europe n'identifie un Parti Communiste avec Hitler ou P&#233;tain. Ce qu'il veut dire en r&#233;alit&#233; et n'ose pas encore avouer franchement pour ne pas trop indisposer ses ex-amis de la bureaucratie sovi&#233;tique, c'est que lorsque les masses en Europe occidentale entendent le mot &#171; dictature communiste &#187; elles pensent non pas &#224; Hitler ou &#224; P&#233;tain, mais &#224; Staline, &#224; la Hongrie, &#224; la Tch&#233;coslovaquie, et de cette dictature-l&#224;, la dictature de la bureaucratie, elles n'en veulent pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous affirmons donc que la dictature du prol&#233;tariat telle que nous la concevons dans la tradition de Marx par rapport &#224; la Commune de Paris, dans la tradition de L&#233;nine de &lt;i&gt;L'&#201;tat et la r&#233;volution&lt;/i&gt;, c'est une dictature du prol&#233;tariat qui maintient, qui consolide et qui &#233;largit toutes les libert&#233;s d&#233;mocratiques. &#199;a veut dire la libert&#233; de la presse, le droit de manifestation, d'association, le droit de constituer des partis politiques, le droit de gr&#232;ve, l'ind&#233;pendance syndicale. &#201;videmment, l&#224; il y a un progr&#232;s d'&#233;laboration y compris par rapport au mod&#232;le de l'Union Sovi&#233;tique sous L&#233;nine et sous Trotsky. Jamais ces camarades n'ont &#233;rig&#233; en dogmes leurs r&#233;alisations en URSS qui &#233;taient celles de pionniers, qui ont fait la premi&#232;re tentative de dictature du prol&#233;tariat dans des conditions extr&#234;mement d&#233;favorables, en mod&#232;le et en norme. L&#233;nine a au contraire r&#233;p&#233;t&#233; des dizaines de fois qu'il ne fallait pas &#233;riger en dogmes, et que les travailleurs d'Europe centrale et occidentale feraient beaucoup mieux que les bolch&#233;viks. C'est de ce L&#233;nine mat&#233;rialiste, r&#233;aliste et lucide qu'il faut s'inspirer, et non pas des formules qu'on trouve aussi chez lui, qui tendent &#224; faire l'apologie de mesures temporaires que la r&#233;volution russe a &#233;t&#233; oblig&#233;e de prendre pour se d&#233;fendre, en vue de les &#233;riger en th&#233;or&#232;mes ou m&#234;me en axiomes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je prendrai un exemple concret qui est un exemple provocateur (j'attends mon grand et cher ami St&#233;phane Just pour me lancer des vol&#233;es de bois vert ! et des bord&#233;es d'injures) tout en falsifiant les textes et qui me semble particuli&#232;rement important, et d'actualit&#233; : celui des partis politiques. Je rappelle d'abord ce que L&#233;nine en a dit : dans &lt;i&gt;La dictature du prol&#233;tariat et le ren&#233;gat Kautsky&lt;/i&gt;, il dit textuellement que ce n'est pas par hasard que la suppression du droit de vote de la bourgeoisie ne se trouve pas dans le programme bolch&#233;vik ni dans &lt;i&gt;L'&#201;tat et la r&#233;volution&lt;/i&gt;. Ce n'est pas une question de principe de la dictature du prol&#233;tariat. Il ajoute une boutade : d'ailleurs les cadets ont eux-m&#234;mes quitt&#233; les soviets, ils sont partis d'eux-m&#234;mes. Ce qui implique bien autre chose : les cadets &#233;taient dans les soviets, et on ne les en a pas chass&#233;s, aussi longtemps qu'ils y restaient. Quand ils sont partis pour d&#233;clencher la guerre civile, c'est &#233;videmment une autre affaire. Quand on vous tire dessus, vous vous d&#233;fendez, y compris avec les fusils ! Commencez &#224; ne pas tirer, messieurs les cadets, et on ne vous chassera de nulle part ! : telle est la conclusion qu'on pourrait tirer de ce passage de L&#233;nine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parlons plus clairement. Si on voulait introduire, dans la Constitution sovi&#233;tique de demain, la clause suivante : &#171; Seront tol&#233;r&#233;s ou admis l&#233;galement seulement les partis ouvriers, seront interdits les partis bourgeois &#187;, quelle est la dynamique qui va s'enclencher ? Regardons autour de nous. Pas seulement les staliniens &#8211; c'est d&#233;j&#224; pas mal &#8211; pas seulement les maos-stals &#8211; c'est pas mal aussi ! &#8211; mais m&#234;me quelques pseudos-trotskystes qui distribuent les &#233;tiquettes &#171; petit-bourgeois &#187;, et &#171; bourgeois &#187; &lt;i&gt;tr&#232;s&lt;/i&gt; &#224; la l&#233;g&#232;re autour d'eux, sans parler de nombreux gauchistes, commenceront par dire que les sociaux-d&#233;mocrates, sont un parti bourgeois et le PSU aussi. Le PC, parti du &#171; social-imp&#233;rialisme &#187;, est par d&#233;finition un parti bourgeois. Quant aux organisations trotskystes, ils trouveront beaucoup d'accusateurs, y compris quelques-uns affubl&#233;s de masques&#8230; &#171; trotskystes &#187;, pour les appeler &#171; petits-bourgeois &#187; voire &#171; tra&#238;tres contre-r&#233;volutionnaires &#187;. Conclusion : seule l'organisation s'autoproclamant &#171; r&#233;volutionnaire &#187;, voire seule celle qui est d'accord avec la pens&#233;e du pr&#233;sident Mao Ts&#233;-toung est &#171; authentiquement &#187; prol&#233;tarienne, m&#234;me si elle est minoritaire&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors la dynamique est terrifiante. On ne pourra pas r&#233;ellement, constitutionnellement, institutionnellement d&#233;fendre le principe pluripartiste, si on y introduit des crit&#232;res qui sont absolument subjectifs et subjectivistes. Le seul crit&#232;re objectif, c'est celui de la &lt;i&gt;l&#233;galit&#233; sovi&#233;tique&lt;/i&gt;. Sont admis tous les partis qui &lt;i&gt;dans les faits&lt;/i&gt; respectent la Constitution socialiste. &#199;a veut dire qu'ils peuvent avoir un programme contre, ils peuvent faire de la propagande contre. Mais qu'ils ne peuvent ni jeter des bombes ni organiser la guerre civile. S'ils la d&#233;clenchent, alors ils sont hors-la-loi. S'ils se contentent de discuter, de convaincre, la classe ouvri&#232;re d'Europe occidentale est suffisamment puissante et nous avons suffisamment confiance dans son bon sens pour esp&#233;rer qu'elle ne rendra pas les usines qu'elle a arrach&#233;es aux patrons par suite de la propagande intelligente de partis bourgeois. Nous disons d'ailleurs que la lutte efficace contre l'id&#233;ologie bourgeoise, il faut la mener avec des id&#233;es. Combattre cette id&#233;ologie &lt;strong&gt;par ???&lt;/strong&gt; des moyens administratifs, c'est en d&#233;finition la renforcer. Il faut utiliser les armes de la propagande, de l'&#233;ducation de la classe ouvri&#232;re et pas les armes de l'interdiction pour combattre les id&#233;es bourgeoises. La notion des libert&#233;s d&#233;mocratiques &#224; maintenir et &#224; &#233;tendre sous la dictature du prol&#233;tariat ne s'arr&#234;te donc qu'&#224; une seule limite : la limite d'emp&#234;cher toute tentative de restaurer par la force, contre la volont&#233; de la majorit&#233; des travailleurs, le r&#233;gime d'exploitation de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e, du pouvoir bourgeois. La dictature reste dictature dans la mesure, comme le dit &lt;i&gt;le Manifeste communiste&lt;/i&gt;, o&#249; elle prend des &#171; mesures despotiques &#187; contre la propri&#233;t&#233; priv&#233;e, contre l'&#201;tat bourgeois, brisant la violence et le pouvoir de la bourgeoisie. Mais elle n'intervient pas de mani&#232;re despotique contre les id&#233;es bourgeoises, contre les partis bourgeois qui se limitent &#224; la propagande et &#224; la &#171; contre-&#233;ducation &#187;. Sur ce plan-l&#224;, la sup&#233;riorit&#233; politique du marxisme, du peuple en armes et en possession du pouvoir &#233;conomique, me para&#238;t largement suffisante pour &#233;viter un retour au capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai pas r&#233;pondu &#224; la question des organes parlementaires. &lt;i&gt;Je n'y ai pas r&#233;pondu car je crois qu'il s'agit l&#224; essentiellement d'une question tactique.&lt;/i&gt; Dans le cadre de tout ce que j'ai dit, s'il faut ou s'il ne faut pas un organe de type parlementaire, &#231;a me para&#238;t &#234;tre une question tactique, qui, peut-&#234;tre, ne trouvera pas la r&#233;ponse dans chaque pays. Nous n'avons pas &#224; en faire une question de principe absolu. S'il y a une tentative de r&#233;primer, de refouler l'aut&#173;o-organisation des masses en s'appuyant sur un organe parlementaire, alors il s'agit d'une initiative clairement contre-r&#233;volutionnaire (c'&#233;tait le cas au Portugal l'ann&#233;e pass&#233;e, comme &#231;a l'&#233;tait en Allemagne en 1918 ou en Russie au lendemain d'Octobre 1917). L&#224; nous devons prendre position. Il ne faut pas oublier que Rosa Luxemburg elle-m&#234;me s'est prononc&#233;e tr&#232;s tr&#232;s clairement contre la passation des pouvoirs &#224; l'Assembl&#233;e Constituante en Allemagne. Elle s'est m&#234;me oppos&#233;e, et les spartakistes se sont battus, lors du premier congr&#232;s des conseils d'ouvriers et de soldats allemands, contre la convocation de la Constituante, pour le maintien de la souverainet&#233; du Congr&#232;s des conseils, comme seul organe de pouvoir repr&#233;sentatif de la classe ouvri&#232;re allemande. &lt;i&gt;Mais une fois que cette souverainet&#233; est acquise, qu'il y ait un organe parlementaire pour s'occuper de questions secondaires dont on ne voit pas tr&#232;s clairement l'utilit&#233;, il ne faut pas en faire une question de principe. &lt;/i&gt;Si c'est une question de tradition politique nationale dans certains pays, si c'est le lieu pour la confrontation des grands courants culturels ou id&#233;ologiques, je ne crois pas que ce soit une question essentielle, d&#232;s lors que le pouvoir politique et &#233;conomique est fermement et r&#233;ellement dans les mains de la classe ouvri&#232;re arm&#233;e, organis&#233;e en soviets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a dans la pens&#233;e de Trotsky elle-m&#234;me une &#233;volution incontestable &#224; ce sujet, que nous devons prolonger. Chez Trotsky, il y a eu comme chez L&#233;nine, dans les ann&#233;es 1920-1921, un m&#233;lange de deux choses. Des d&#233;cisions et de r&#233;solutions prises avec une &#233;nergie de fer, qu'on ne peut qu'approuver, pour maintenir le pouvoir des soviets dans des conditions extr&#234;mement difficiles et dangereuses, qui les amenaient &#224; prendre des mesures qui &#233;taient en pratique en rupture avec la d&#233;mocratie sovi&#233;tique &#8211; et ils l'ont assum&#233; pleinement. L&#233;nine allant plus loin que Trotsky affirme d&#232;s 1920 que l'&#201;tat n'&#233;tait plus un &#201;tat ouvrier &#8211;, mais un &#201;tat ouvrier bureaucratiquement d&#233;form&#233;. Il &#233;tait tr&#232;s lucide et ne trompait personne. On peut discuter du bien-fond&#233; conjoncturel de telle ou telle mesure, mais l&#224; n'est pas l'essentiel. Mais il y avait un second &#233;l&#233;ment, infiniment plus dangereux : la tentative de th&#233;oriser et de g&#233;n&#233;raliser certaines de ces mesures par des consid&#233;rations th&#233;oriques qui sont proprement inadmissibles. Quand Trotsky &#233;crit en 1921 que la D&#233;mocratie sovi&#233;tique n'est pas un f&#233;tiche et que le parti peut exercer le pouvoir non seulement au nom de la classe ouvri&#232;re, mais m&#234;me contre la majorit&#233; de la classe ouvri&#232;re dans certaines circonstances, alors nous devons &#234;tre infiniment plus prudents avant de reprendre des formules de ce genre, parce que l'exp&#233;rience nous enseigne que, dans une telle situation, c'est bien plut&#244;t une bureaucratie qu'une minorit&#233; r&#233;volutionnaire qui exerce le pouvoir contre la majorit&#233; de la classe, choses que L&#233;nine et Trotsky eux-m&#234;mes ont comprises un an plus tard. L'ann&#233;e 1921 est, je crois, l'ann&#233;e la plus mauvaise du point de vue de l'&#233;laboration th&#233;orique dans l'histoire des bolch&#233;viks et L&#233;nine et Trotsky eux-m&#234;mes ont commis un certain nombre d'erreurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il suffit de lire les &#233;crits post&#233;rieurs pour comprendre qu'apr&#232;s coup, Trotsky a eu conscience de ces erreurs. Quand Trotsky dit &#224; la fin de sa vie qu'il ne veut pas discuter pour savoir si l'interdiction des fractions &#233;tait oui ou non in&#233;vitable, mais qu'il ne peut que constater qu'elle a aid&#233; l'&#233;tablissement du r&#233;gime stalinien et de la dictature de la bureaucratie en URSS, il s'agit l&#224; d'une auto&#173;critique de fait. Et quand, dans le &lt;i&gt;Programme de transition&lt;/i&gt;, Trotsky dit qu'il est pour un syst&#232;me de libert&#233; de multiples partis sovi&#233;tiques, c'est incontestablement qu'il a tir&#233; la conclusion que lorsqu'il n'y a pas, dans la Constitution, le droit de constituer plusieurs partis, on va utiliser l'argument &#171; tu repr&#233;sentes un parti en puissance &#187; contre n'importe quelle fraction, et &#171; tu es une fraction en puissance &#187; contre n'importe quel courant ou tendance&#8230; De cette mani&#232;re, on &#233;touffe non seulement la d&#233;mocratie socialiste mais encore la d&#233;mocratie dans le parti. Il y a une logique interne dans cette affaire, que le Trotsky de 1936-1938 assume pleinement. Nous devons prolonger cette r&#233;flexion, sans nous laisser limiter par des consid&#233;rations de d&#233;fense &#224; tout prix de chacune des d&#233;cisions prises sous la direction de L&#233;nine et Trotsky. Je crois d'ailleurs que dans la formule de &#171; libert&#233; des partis sovi&#233;tiques &#187;, il y a une auto&#173;critique beaucoup plus s&#233;rieuse de la part de Trotsky.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois que les bolch&#233;viks ont commis une erreur en 1921. Il ne fallait pas interdire le parti mench&#233;vik, il ne fallait pas interdire les organisations anarchistes, il ne fallait pas supprimer les listes diff&#233;rentes dans les &#233;lections sovi&#233;tiques, lorsque la guerre civile &#233;tait termin&#233;e. Il y a paradoxe saisissant : durant la guerre civile, les bolch&#233;viks se sont permis le luxe d'avoir une presse d'opposition, une opposition dans les soviets, et, la guerre civile termin&#233;e, il y a une erreur de jugement qui intervient. &#192; ce moment, L&#233;nine et Trotsky pensent qu'avec la NEP le danger n&#176; 1 est la reprise politique de la petite et de la moyenne bourgeoisie, donc un risque de restauration capitaliste &#224; court terme. C'est une erreur conjoncturelle, mais c'est une erreur. La paysannerie &#233;tait beaucoup trop dispers&#233;e et d&#233;moralis&#233;e pour pouvoir, dans l'imm&#233;diat, menacer le pouvoir des soviets (&#233;videmment, &#224; plus long terme, une telle analyse &#233;tait juste, l'opposition de gauche l'a montr&#233;, et en 1927, six ans plus tard, le danger devient m&#234;me aigu). Mais en 1921, le danger n&#176; 1 n'est pas la contre-r&#233;volution bourgeoise, mais la d&#233;politisation de la classe ouvri&#232;re et les dangers de bureaucratisation acc&#233;l&#233;r&#233;e. Les mesures prises &#224; ce moment-l&#224; ont encourag&#233; et d&#233;velopp&#233; le processus de bureaucratisation. C'&#233;tait une erreur, et il faut avoir le courage de le dire. Le mot d'ordre &#171; &#233;largissement et non r&#233;duction de la d&#233;mocratie sovi&#233;tique &#187;, que l'Opposition a lanc&#233; en 1923, &#233;tait valable d&#232;s 1921.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H. W. : Est-ce que tu penses que la dualit&#233; de pouvoir dans les pays capitalistes avanc&#233;s aujourd'hui doit prendre la forme sovi&#233;tique, compte tenu premi&#232;rement que cette classe ouvri&#232;re, contrairement &#224; la classe ouvri&#232;re russe, a des organisations de masse, syndicales et autres, a une tradition organisationnelle, a des institutions dans lesquelles elle se reconna&#238;t, deuxi&#232;mement que les r&#233;formistes de tout poil, sociaux-d&#233;mocrates et staliniens, vont refuser et combattre la forme des soviets, est-ce que tu penses que raisonnablement cette forme va s'imposer malgr&#233; tout ou que la dualit&#233; de pouvoir peut prendre d'autres formes &#224; travers les cartels ou m&#234;me les syndicats comme le pensait Monatte pour la France ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. M.&lt;/strong&gt; : &#192; ce propos, nous pouvons maintenant nous appuyer sur une longue exp&#233;rience historique. La tendance historique fondamentale est tout &#224; fait claire, nette et non contradictoire. Chaque fois que nous avons assist&#233; &#224; une crise r&#233;volutionnaire dans un pays industriellement avanc&#233;, avec une classe ouvri&#232;re en pleine possession de sa maturit&#233; sociale, politique et &#233;conomique, nous avons vu surgir des organes de type sovi&#233;tique. Le d&#233;bat sur leur nom ou sur leurs origines est un d&#233;bat &#224; part. Mais quant &#224; la nature des organes eux-m&#234;mes, il n'y a pas l'ombre d'un doute. Dans la r&#233;volution espagnole de 1936-1937, il est vrai qu'au niveau des villes et des organes de pouvoir politique, le cartel d'organisations s'est impos&#233;, mais au niveau des entreprises, absolument pas : l&#224; il y a eu auto-organisation des masses. Vu le caract&#232;re &#233;clat&#233; des organisations de masse, vu le fait de leur multiplicit&#233;, de leurs contradictions, et vu le fait qu'&#224; quelques exceptions pr&#232;s la majorit&#233; (ou une tr&#232;s forte minorit&#233;) des masses &lt;i&gt;ne se trouve pas&lt;/i&gt; dans ces organisations, un mouvement aussi puissant et imp&#233;tueux qu'un mouvement r&#233;volutionnaire du prol&#233;tariat d'un pays occidental dans son ensemble doit trouver une forme d'auto-repr&#233;sentation dans laquelle la totalit&#233; de la classe est pr&#233;sente. L'histoire n'a rien trouv&#233; de mieux que la forme des soviets, qui est une forme n&#233;e de l'exp&#233;rience historique r&#233;elle, et non pas &#171; invent&#233;e &#187; par les bolch&#233;viks ou par les trotskystes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout autre est la question du point de naissance, de l'articulation avec les organisations de masse existantes, et de la repr&#233;sentation en leur sein des organisations politiques syndicales. L&#224; l'histoire a d&#233;j&#224; r&#233;v&#233;l&#233; une vari&#233;t&#233;, et ces variations sont multiples. M&#234;me entre les deux exp&#233;riences en Russie, il y a des diff&#233;rences consid&#233;rables. Les premiers soviets, ceux de 1905, naissent de comit&#233;s de gr&#232;ves. En 1917, c'est l'inverse qui se produit : c'est le comit&#233; ex&#233;cutif des soviets de Petrograd qui se constitue avant que ne se constituent, sur tout le territoire, des soviets. La variante espagnole de 1936, c'est encore autre chose. L&#224; nous avons d'abord des comit&#233;s de base, qui sont coiff&#233;s par un cartel d'organisations. Ce qui me para&#238;t le plus important pour les r&#233;volutionnaires, et &#231;a recoupe des d&#233;bats passionn&#233;s et passionnants au sein de la 4e Internationale{}, et au sein de la gauche r&#233;volutionnaire dans son ensemble en Europe aujourd'hui, c'est de rejeter &lt;i&gt;tout sch&#233;matisme&lt;/i&gt; et tout parti pris &#224;-prioriste. Il ne faut pas croire qu'il n'y a qu'un seul mot d'ordre, ou qu'il n'y a qu'une seule forme d'apparition de ces conseils ouvriers qui soit possible dans la situation pr&#233;sente. Dans certaines circonstances, par exemple des circonstances d&#233;fensives pour la classe ouvri&#232;re (par exemple, mont&#233;e du fascisme), il est fort possible sinon probable que les organes de pouvoir ouvrier ne na&#238;tront que d'organes de front unique-cartel de partis et de syndicats. Tel &#233;tait le sch&#233;ma de Trotsky pour l'Allemagne de 1933, et je crois qu'il &#233;tait vraisemblable. Mais il y a d'autres circonstances o&#249; &#231;a n'est plus vrai du tout. Par exemple, pour la France de 1934-1936, Trotsky rejette cette id&#233;e. Il accuse les centristes, et certains pseudo-trotskystes, de d&#233;fendre l'id&#233;e qu'il faut d'abord que Blum et Thorez se mettent d'accord pour qu'il puisse y avoir des comit&#233;s d'action. Il rejette l'hypoth&#232;se selon laquelle il faut subordonner l'apparition d'organes de double pouvoir &#224; la r&#233;alisation d'un accord au sommet entre appareils. Il est fort possible et m&#234;me probable, dit-il, que c'est l'inverse qui va se produire, d'abord la base constituera ces comit&#233;s, ensuite les bureaucrates se mettront d'accord au sommet pour les accepter. L'exp&#233;rience du Portugal nous a suffisamment inocul&#233;s contre tout sch&#233;matisme &#224; ce propos. La t&#226;che n&#176; 1 sur laquelle L&#233;nine et Trotsky insistent d'ailleurs dans tous leurs &#233;crits concernant les situations r&#233;volutionnaires, c'est de garder les yeux et les oreilles ouverts pour comprendre ce qui se passe au sein de la classe ouvri&#232;re, quelle est la tendance r&#233;elle d'organisation de la classe, et ne pas plaquer un sch&#233;ma th&#233;orique quelconque sur cette tendance r&#233;elle des travailleurs &#224; trouver leurs formes d'auto-organisation. Les r&#233;formistes vont-ils combattre in&#233;vitablement et partout cette naissance spontan&#233;e des conseils de travailleurs ? Si j'&#233;tais sectaire, je r&#233;pondrais : &#171; malheureusement &#8220;non&#8221; ! &#187;. Comme je ne suis pas sectaire, je dis simplement &#171; non &#187;. Le noyau rationnel de ce sectarisme, c'est que la t&#226;che des r&#233;volutionnaires serait &#233;videmment beaucoup plus facile s'il en &#233;tait ainsi, si les bureaucrates agissaient &#171; courageusement &#187;, &#224; contre-courant. Vous voyez &#231;a d'ici : des millions de travailleurs qui s'identifient avec des conseils ; de petits appareils bureaucratiques qui les combattent, ce serait si facile d'isoler les appareils ! Malheureusement, ce n'est pas comme &#231;a que &#231;a se passe. Les bureaucrates sont beaucoup plus malins. Ce qu'on voit g&#233;n&#233;ralement, dans la phase d'essor et d'expansion des conseils de travailleurs, c'est que les bureaucrates y entrent, s'identifient avec eux, collent au mouvement r&#233;el. Il n'est que de relire ce qu'ont &#233;crit les Ebert, Noske, Scheidemann en Allemagne en novembre 1918 pour s'en convaincre. Je crois que le v&#233;ritable probl&#232;me sera la confrontation politique avec les r&#233;formistes au sein de ces conseils.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne les relations entre conseils et organisations de masse, l&#224; encore, il faudra ne pas &#234;tre sch&#233;matique, et garder les yeux ouverts sur toutes les variantes multiples qui peuvent se produire. L&#224;, &#233;videmment, joue &#224; fond la tradition historique et la sp&#233;cificit&#233; de la classe ouvri&#232;re occidentale, notamment le poids du mouvement syndical qui est infiniment plus lourd dans les pays d'Europe occidentale qu'il ne le fut en Russie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a deux &#233;cueils qu'il faudra &#233;viter. Le premier, c'est de se laisser entrainer dans la confusion et le magma centriste, qui essaye de faire une soupe de tout &#231;a, avec laquelle plus personne ne pourra se nourrir. Une soupe indigeste, qui voudra concilier l'irr&#233;conciliable, le maintien de l'institution parlementaire avec l'affirmation de la souverainet&#233; des conseils, l'affirmation de la souverainet&#233; et de l'ind&#233;pendance des syndicats, avec la pluralit&#233; des partis et l'acceptation seulement limit&#233;e du droit de tendance, etc., etc. La ligne de clivage entre r&#233;volutionnaires et r&#233;formistes est claire et nette. Nous sommes pour la destruction de l'appareil d'&#201;tat bourgeois. Nous disons qu'il est absolument impossible de faire une r&#233;volution socialiste en respectant, tol&#233;rant ou r&#233;conciliant l'appareil d'&#201;tat bourgeois. Nous sommes pour le transfert de l'exercice du pouvoir aux organes d'auto-repr&#233;sentation des masses laborieuses. Nous sommes pour un Congr&#232;s des conseils ouvriers souverain qui exerce le pouvoir. Les centristes voudront biaiser, mais l'histoire confirme chaque fois de nouveau, lorsque la crise r&#233;volutionnaire s'exacerbe, que l'espace pour cette h&#233;sitation se r&#233;tr&#233;cit &#224; n&#233;ant. &#201;videmment, ayant r&#233;pondu &#224; cette question-cl&#233;, il reste une fonction r&#233;elle des syndicats l&#224;-dedans. Quelles seront leurs comp&#233;tences r&#233;elles ? Quelle sera l'articulation entre les syndicats et les soviets ? Il faut laisser la vie trancher &#224; ce propos, suivant les conditions particuli&#232;res. Si nous disons que les cartels d'organisations sont moins d&#233;mocratiques que les organes &#233;lus directement, nous n'allons pas commettre la b&#234;tise sectaire de rejeter les cartels d'organisations lorsqu'ils existent, au nom de quelque chose qui n'existe pas encore. Je rappelle que malgr&#233; toutes les critiques, justifi&#233;es, qu'adressait Trotsky au caract&#232;re de cartel qu'avait le comit&#233; central des milices &#224; Barcelone en 1936, il a consid&#233;r&#233; que la dissolution de ce comit&#233; central a &#233;t&#233; le crime principal des r&#233;formistes et des centristes, y compris d'Andr&#232;s Nin, et le point de retournement de la mont&#233;e r&#233;volutionnaire en Espagne vers une descente&#8230; Je rappelle aussi que dans ce comit&#233; de milices, il y avait aussi les repr&#233;sentants d'un parti bourgeois, l'Esquerra Catalan, et que Trotsky n'a jamais pos&#233; la question : &#171; Expulsons d'abord les partis bourgeois avant de reconnaitre ce Comit&#233; Central des milices comme l'organe de pouvoir des travailleurs &#187;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H. W : On s'achemine en Europe du Sud vers une situation caract&#233;ris&#233;e par la venue au pouvoir des partis ouvriers, vers des situations de type pr&#233;-r&#233;volutionnaire o&#249; l'h&#233;g&#233;monie r&#233;formiste va s'exercer assez durablement, mais o&#249; existe d&#233;j&#224; une avant-garde ouvri&#232;re importante&#8230; C'est une situation qui est &#224; la fois extr&#234;mement stimulante, mais aussi extr&#234;mement dangereuse, dans la mesure o&#249; de la part des r&#233;formistes il n'y a pas volont&#233; de transcro&#238;tre cette situation en r&#233;volution victorieuse, et o&#249; de la part de la bourgeoisie, il y a par contre volont&#233; de la faire r&#233;gresser en contre-r&#233;volution victorieuse. Dans la mesure o&#249; les r&#233;volutionnaires ne peuvent pas raisonnablement esp&#233;rer conqu&#233;rir la majorit&#233; dans les masses, quand bien m&#234;me elles se donneraient une organisation sovi&#233;tique, quels sont exactement les objectifs r&#233;els que nous poursuivons&lt;/strong&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. M.&lt;/strong&gt; : Il y a une id&#233;e-clef dans ta question, que tu as sans doute formul&#233;e en avocat du diable et que je r&#233;cuse. Moi je nie que l'avant-garde r&#233;volutionnaire soit incapable de conqu&#233;rir la majorit&#233; des travailleurs dans la p&#233;riode r&#233;volutionnaire qui va s'ouvrir en Europe m&#233;ridionale. L'essentiel de la transformation qui s'est produite de 1968 &#224; maintenant &#8211; ce fut la fonction historique de cette p&#233;riode, si l'on peut dire &#8211; est qu'elle a permis un renforcement de l'extr&#234;me gauche tel qu'elle entrera dans cette p&#233;riode r&#233;volutionnaire avec des forces suffisantes pour pouvoir se poser de mani&#232;re r&#233;aliste et audacieuse la question de la conqu&#234;te de la majorit&#233; de la classe ouvri&#232;re. Mais il faut &#233;videmment pr&#233;ciser pas mal de choses. D'abord, il faut partir du d&#233;veloppement in&#233;gal de la conscience de classe. C'est une id&#233;e que les r&#233;formistes et les centristes ont du mal &#224; comprendre. Pourtant, elle est confirm&#233;e par chaque exp&#233;rience r&#233;volutionnaire. On a d&#233;j&#224; cit&#233; le cas de Juin 1936, celui de la Lib&#233;ration&#8230; Il n'est absolument pas &lt;i&gt;contradictoire de dire que l'immense majorit&#233; des masses peut voter pour les partis r&#233;formistes, et se comporter simultan&#233;ment en pratique en rupture partielle avec les r&#233;formistes&lt;/i&gt;. Il n'y a l&#224; aucune contra&#173;diction. La conscience de classe avance par bonds en situation r&#233;volutionnaire, mais pas sur tous les terrains &#224; la fois. Les masses peuvent penser que sur le plan parlementaire, &#233;lectoral, voter utile c'est voter PC-PS. Et en m&#234;me temps, ces m&#234;mes masses peuvent penser que dans les entreprises, contre la r&#233;action, dans les facult&#233;s, agir utile c'est agir de plus en plus ind&#233;pendamment du PC et du PS. Si l'on analyse minutieusement l'attitude du prol&#233;tariat portugais, qui est pourtant un des moins m&#251;rs politiquement d'Europe, tout au long de l'ann&#233;e 1975, on aura une nouvelle confirmation de cette in&#233;galit&#233; dans le processus de croissance de la conscience de classe. Nous sommes en train de vivre d'une mani&#232;re spectaculaire le m&#234;me ph&#233;nom&#232;ne en Espagne. Je crois que nous le vivrons &#233;galement en France et en Italie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'irai m&#234;me plus loin : il n'est pas exclu que la majorit&#233; absolue de la classe ouvri&#232;re vote pour la prise du pouvoir par les conseils des travailleurs dans les conseils, et en m&#234;me temps s'appr&#234;te encore &#224; voter pour les partis r&#233;formistes dans des &#233;lections de type parlementaire. M&#234;me le r&#233;sultat d'&#233;lections de consultations, de formulations de la volont&#233; politique, est diff&#233;rent selon qu'il se passe dans l'isoloir ou dans l'assembl&#233;e, de mani&#232;re atomis&#233;e ou collective. Les bureaucrates syndicaux et les patrons le savent fort bien, qui connaissent les diff&#233;rences de r&#233;sultats de votes sur le d&#233;clenchement ou l'arr&#234;t de gr&#232;ves selon qu'ils se passent en assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales ou en r&#233;f&#233;rendum, ou par correspondance. De cette premi&#232;re id&#233;e s'en d&#233;gage une seconde : l'id&#233;e du d&#233;bordement des directions r&#233;formistes. Il est parfaitement possible et m&#234;me probable que nous assisterons, beaucoup plus encore qu'en Juin 1936, et au moins autant qu'au Chili pendant le gouvernement Allende, &#224; un &lt;i&gt;double processus&lt;/i&gt;. D'une part il y aura une confiance relative, r&#233;serv&#233;e, m&#233;fiante &#8211; c'est une formule contradictoire qui exprime bien la r&#233;alit&#233; &#8211; par rapport &#224; la majorit&#233; parlementaire ou au gouvernement de gauche. En m&#234;me temps, il y aura la tendance &#224; d&#233;border les cadres pr&#233;alablement fix&#233;s &#224; l'action par le programme r&#233;formiste de collaboration de classe, et la volont&#233; de ne pas rompre avec le r&#233;gime bourgeois. Ce qui d&#233;termine la dynamique de ce d&#233;bordement, ce n'est pas tant une lucidit&#233; th&#233;orique des masses, qu'une logique in&#233;vitable d'exacerbation de la lutte des classes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La grande faiblesse analytique des r&#233;formistes et des centristes, qui a pourtant &#233;t&#233; tellement mise en lumi&#232;re par les exp&#233;riences r&#233;volutionnaires que nous avons v&#233;cues dans les pays industrialis&#233;s, y compris celle, marginale, du Chili, r&#233;side dans l'in&#173;compr&#233;hension de cette logique. Il est inconcevable dans le monde d'aujourd'hui, avec le poids du prol&#233;tariat du point de vue social, &#233;conomique et politique, avec la crise des rapports de production capitalistes, avec la crise de tous les rapports sociaux bourgeois, il est inconcevable qu'une nouvelle accentuation qualitative de l'activit&#233;, de la combativit&#233; et des revendications de masse, n'aboutisse pas &#224; une surexcitation, &#224; une v&#233;ritable exacerbation des conflits de classes qui mettent pratiquement en paralysie le fonctionnement de l'&#233;conomie capitaliste et le fonctionnement de l'&#201;tat bourgeois. N'importe quel socialiste ou communiste qui croit qu'il est possible aujourd'hui, avec un prol&#233;tariat qui repr&#233;sente 60 &#224; 70 % de la nation au moins, de lui dire &#171; Vous &#234;tes au pouvoir. C'est &#224; vous l'usine, on peut augmenter le niveau de vie, r&#233;duire le temps de travail, &#233;largir les nationalisations et la l&#233;gislation sociale progressiste &#187;, et qui croit en m&#234;me temps pouvoir obtenir une augmentation des investissements capitalistes, une augmentation de la masse ou m&#234;me du taux de profit pour rendre possible cette croissance capitaliste, est un utopiste complet et ridicule. Personne ne croit &#231;a dans le camp bourgeois, personne ne le croit dans le camp ouvrier. Il n'y a que des conciliateurs malhonn&#234;tes ou totalement na&#239;fs qui peuvent r&#233;pandre de telles l&#233;gendes. Sauf absence totale et totalement improbable de d&#233;bordement, sauf passivit&#233; totale des masses, ce qui est, je le r&#233;p&#232;te, inconcevable dans le climat actuel de l'Europe m&#233;ridionale, l'arriv&#233;e au pouvoir d'un gouvernement de gauche va donc &#234;tre accompagn&#233;e in&#233;vitablement d'une exacerbation de la lutte de classe, d'une &#233;vasion des capitaux, d'une gr&#232;ve du Capital (c'est-&#224;-dire des investissements), d'un sabotage de la production, de complots permanents de la r&#233;action et de l'extr&#234;me droite contre ces gouvernements avec l'appui de l'appareil d'&#201;tat, d'un terrorisme d'extr&#234;me droite, etc., comme on l'a vu au Portugal l'ann&#233;e pass&#233;e, en Espagne en 1936, au Chili apr&#232;s 1970, comme on le verra demain en Italie, en Espagne et en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, les travailleurs vont r&#233;agir. Ils ne feront pas confiance &#224; la police bourgeoise pour combattre les comploteurs, ni au ministre des Finances pour combattre la fuite des capitaux. &lt;i&gt;Le d&#233;bordement ne r&#233;sulte pas d'&#233;tats d'&#226;me, de confiance ou de m&#233;fiance, etc., ni de l'excitation par les &#171; agitateurs gauchistes &#187;. Il r&#233;sulte de l'in&#233;vitable collision entre les classes sociales fondamentales&lt;/i&gt;. J'ajoute d'ailleurs que si le programme d'Union de la Gauche est parfaitement compatible avec le maintien du syst&#232;me capitaliste, c'est tout de m&#234;me un programme beaucoup plus radical que le programme du Front Populaire. Ce n'est pas un hasard. Il refl&#232;te une modification des rapports de force, un approfondissement de la crise de structure du capitalisme. Pour pouvoir offrir aujourd'hui des r&#233;formes un tant soit peu &#171; amples &#187; aux masses populaires d'Europe occidentale, c'est vraiment des transformations plus radicales qu'il faut r&#233;aliser dans le fonctionnement de l'&#233;conomie et de la soci&#233;t&#233; que ce qu'on aurait pu imaginer dans les ann&#233;es 1920 ou les ann&#233;es 1930. Et la logique de cette exacerbation des conflits de classe est une logique double : d'une part, de d&#233;bordement de plus en plus fort des masses par rapport aux appareils, d'autre part, de paralysie de plus en plus grande des m&#233;canismes &#171; classiques &#187; de gouvernement social-d&#233;mocrate ou r&#233;formiste. Une fois de plus, l'exemple de la premi&#232;re phase du Chili est l&#224; pour nous enseigner ce que cela veut dire. Quand vous faites l'addition de ce qu'il y a d&#233;j&#224; maintenant, avant m&#234;me le gouvernement de gauche en Italie, comme &#233;vasion de capitaux, si vous faites le bilan de ce qu'il y a maintenant comme &#233;vasion des capitaux en Espagne avant m&#234;me la chute totale de la dictature, vous pouvez vous faire une id&#233;e de ce qui arrivera le jour o&#249; un gouvernement de gauche sera vraiment en place. Vouloir gouverner par des m&#233;thodes traditionnelles et routini&#232;res, vouloir se maintenir dans le cadre du parlementarisme bourgeois, pour ne pas dire du March&#233; Commun qui permet la libre circulation du capital dans des circonstances pareilles, c'est une utopie totale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois que nous, r&#233;volutionnaires, nous sommes infiniment plus r&#233;alistes en la mati&#232;re que les centristes et les r&#233;formistes qui sont les vrais utopistes. Nous sommes convaincus que dans des conditions pareilles, le d&#233;bordement, et le d&#233;bordement rapide, des appareils r&#233;formistes est in&#233;vitable. Quand je dis d&#233;bordement, je le dis dans le cadre, encore une fois, de ce que j'appelle l'in&#233;galit&#233; du processus de d&#233;veloppement de la conscience de classe. &#199;a ne veut pas forc&#233;ment dire une rupture spectaculaire, &#233;lectorale, avec ces partis. &#199;a peut prendre des formes interm&#233;diaires, comme &#231;a peut d'ailleurs prendre la forme d'une radicalisation de certaines ailes de ces partis, de luttes de tendances au sein de ces partis &#8211; et m&#234;me de ruptures dans ces partis : c'est presque in&#233;vitable dans ce type de circonstances, vu le poids qualitativement accru de l'extr&#234;me gauche qui peut peser sur ces processus, qui n'est plus marginale ou insignifiante, mais qui d&#233;j&#224; est une force politique reconnue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'en arrive &#224; la troisi&#232;me pr&#233;cision qui concerne la dur&#233;e du processus. &#201;videmment, si on croit que tout cela va &#234;tre termin&#233; en trois mois, dans ce cas-l&#224; la conclusion est &#233;videmment pessimiste. En trois mois, ni la LCR en France, ni l'extr&#234;me gauche en Italie, ou disons la LCR-LC-OIC en Espagne, aucune de ces extr&#234;mes gauches l&#224; n'est capable de conqu&#233;rir la majorit&#233; de la classe ouvri&#232;re. Mais pareille vue me parait encore r&#233;sulter d'une sous-estimation tout &#224; fait irr&#233;aliste de la profondeur de la crise de r&#233;gime, de la profondeur de la crise de direction politique de la bourgeoisie, et de la profondeur de la mont&#233;e de la combativit&#233; ouvri&#232;re. Le seul point de r&#233;f&#233;rence que nous avons pour ces derni&#232;res ann&#233;es, c'est le Chili et le Portugal. Le Chili, &#231;a a dur&#233; trois ans, avec une classe ouvri&#232;re infiniment plus faible qu'en Europe occidentale, et avec la possibilit&#233; d'une intervention directe de l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain, qui est tout de m&#234;me plus r&#233;duite en Europe occidentale qu'au Chili. &#199;a risque donc de durer plus en Europe. L'exemple du Portugal est loin d'&#234;tre termin&#233;, et &#231;a fait d&#233;j&#224; plus de trois ans que &#231;a dure&#8230; Si on a une id&#233;e d'un processus qui s'&#233;tend sur un certain nombre d'ann&#233;es (sans pr&#233;ciser ce nombre), sur toute une p&#233;riode de ce genre (points de r&#233;f&#233;rence : 1918-1923 en Allemagne, 1931-1937 en Espagne), qui peut &#233;videmment &#234;tre entrecoup&#233;e par des d&#233;faites partielles tactiques, je crois qu'on peut conclure que, pour des organisations r&#233;volutionnaires qui ont d&#233;j&#224; des milliers de militants, et des dizaines de milliers de sympathisants et qui gagneront des dizaines de milliers de membres et des centaines de milliers de sympathisants, il est possible d'envisager une conqu&#234;te de la majorit&#233; de la classe ouvri&#232;re dans les conseils ouvriers, dans les organes de repr&#233;sentation des masses, si elles appliquent une politique correcte, en particulier une politique correcte de front unique, sur laquelle je reviendrai plus loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La quatri&#232;me pr&#233;cision, c'est la r&#233;ponse &#224; l'objection peut-&#234;tre la plus cr&#233;dible qu'on puisse faire. Finalement, tout ce que tu as dit, on l'a d&#233;j&#224; vu au Chili. On y a vu un gouvernement de gauche paralys&#233;. On y a vu des masses gauchistes prenant d'assaut quelques forteresses marginales de la bourgeoisie. On y a vu la &#171; bisbouille &#187; dans le mouvement ouvrier, par suite des oppositions entre la majorit&#233; r&#233;formiste et la minorit&#233; r&#233;volutionnaire. Et on a vu comment de tout cela est sortie vainqueur la r&#233;action, avec un coup d'&#201;tat sanglant, une d&#233;faite &#233;crasante pour le mouvement ouvrier&#8230; Quoi r&#233;pondre &#224; cette objection ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dirai d'abord, de mani&#232;re r&#233;aliste, que je ne garantis pas la victoire. Jamais la strat&#233;gie r&#233;volutionnaire correcte n'a &#233;t&#233; bas&#233;e sur la certitude de la victoire de la classe ouvri&#232;re. La seule chose qu'on peut dire, c'est que la ligne strat&#233;gique et tactique que nous proposons, c'est la seule qui &lt;i&gt;permette&lt;/i&gt; la victoire ; elle ne la garantit pas. Pour la victoire, il faut donc des facteurs suppl&#233;mentaires, et notamment des rapports de forces qui sont incalculables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui a jou&#233; au Chili, et du point de vue du rapport de forces entre les classes et du point de vue du rapport de forces entre les appareils r&#233;formistes et l'extr&#234;me gauche, c'est &#233;videmment une situation objective et subjective beaucoup plus d&#233;favorable que la situation europ&#233;enne. Sur ces deux plans, nous sommes beaucoup plus favoris&#233;s. Le degr&#233; d'autarcie de l'Europe occidentale est infiniment plus &#233;lev&#233; que le degr&#233; d'autarcie d'un pays comme le Chili. La capacit&#233; de riposte et de r&#233;sonance internationale du prol&#233;tariat est aussi infiniment sup&#233;rieure. Par ailleurs, nous avons une &#171; arme secr&#232;te &#187; que nous ne cachons point et qui est redoutable : l'identit&#233; croissante entre ce que fera, au niveau du programme et des objectifs, une r&#233;volution prol&#233;tarienne en Europe occidentale, et ce qui est d&#233;j&#224; le programme d'une partie du mouvement ouvrier dans les pays plus &#171; stables &#187; de l'Europe occidentale : Angleterre, Pays-Bas, Autriche, RFA. Organiser un blocus &#233;conomique contre le Portugal, l'Italie, l'Espagne ou la France pour &#171; punir &#187; la classe ouvri&#232;re d'avoir instaur&#233; le contr&#244;le ouvrier ou l'autogestion, alors que les syndicats de l'Europe du Nord sont en train de passer sur les m&#234;mes positions, cela permet &#224; la diplomatie socialiste de jouer son &#171; Brest-Litovsk &#187; sur ce plan-l&#224;. &#199;a aura une r&#233;sonance certaine chez des millions de travailleurs mod&#233;r&#233;s de l'Europe du Nord. &#201;videmment, si on a le masque hideux de la dictature stalinienne sur la gueule, &#231;a ne sera pas si facile. Mais si on a le visage souriant du communisme des conseils ouvriers souverains qui sera encore dix fois plus attrayant que le Printemps de Prague &#8211; et nous le serons ! &#8211; j'ai l'impression que ce genre de blocus ne sera pas facile &#224; appliquer &#224; des pays socialistes en Europe !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'arm&#233;e chilienne &#233;tait une arm&#233;e d'un type particulier. M&#234;me cette arm&#233;e particuli&#232;re n'&#233;tait d'ailleurs pas inocul&#233;e d'avance contre le virus socialiste et r&#233;volutionnaire. Dans une certaine mesure, ce qui a pr&#233;cipit&#233; le coup d'&#201;tat, c'est la peur qu'avaient les officiers des forces arm&#233;es contre-r&#233;volutionnaires de la p&#233;n&#233;tration du virus r&#233;volutionnaire, notamment dans la marine. La m&#234;me chose a d'ailleurs jou&#233; en Espagne en 1936. Ceci dit, l'ineptie tra&#238;tre des dirigeants de l'Unit&#233; Populaire devant ces premi&#232;res manifestations d'insubordination des soldats et des marins contre les officiers contre-r&#233;volutionnaires comploteurs, et la faiblesse politique insigne de l'extr&#234;me gauche centriste, qui a pris une orientation compl&#232;tement fausse concernant le travail dans l'arm&#233;e, ont aid&#233; les comploteurs. Sur ce terrain aussi, je crois que nous serons en mesure d'&#233;viter ces erreurs, et d'obtenir de meilleurs r&#233;sultats. D&#233;j&#224; l'exp&#233;rience du mouvement des soldats ces derni&#232;res ann&#233;es, surtout au Portugal, mais aussi en France et en Italie, montre que nous partons d'une meilleure plate-forme que les Chiliens, et que dans des pays hautement industrialis&#233;s (o&#249; m&#234;me dans l'arm&#233;e on peut dire que la majorit&#233; absolue des recrues refl&#232;te la structure sociale du pays), avoir une colossale mont&#233;e r&#233;volutionnaire qui ne se traduise pas par des oppositions &#224; l'int&#233;rieur de l'arm&#233;e, &#231;a me parait peu probable. Nous avons l&#224; des atouts majeurs par rapport &#224; la situation au Chili.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Sur le fond, je dirais que nous n'avons de toute mani&#232;re pas le choix, et ce dans un sens pr&#233;cis.&lt;/i&gt; Lorsque des r&#233;volutionnaires sont confront&#233;s &#224; la mont&#233;e parall&#232;le d'un mouvement imp&#233;tueux anti-capitaliste et anti-bureaucratique des masses d'une part, et un raidissement contre-r&#233;volutionnaire de l'immense majorit&#233; du dispositif bourgeois d'autre part, tout ce qui d&#233;mobilise la classe ouvri&#232;re, tout ce qui freine l'assaut des travailleurs, tous ceux qui essaient de jeter de l'eau froide sur leur enthousiasme, ne peuvent que servir la contre-r&#233;volution. On n'a jamais vu la lutte des classes &#233;voluer favorablement pour le prol&#233;tariat &#224; travers des man&#339;uvres de d&#233;mobilisation et de division du camp ouvrier. Lorsque l'on se trouve devant une polarisation extr&#234;me des forces sociales, la seule carte &#224; jouer pour la cause ouvri&#232;re, c'est la carte de l'&#233;largissement et de la g&#233;n&#233;ralisation de sa mobilisation, et de sa tendance &#224; l'auto-expansion unitaire. Le grand danger sur lequel il faut mettre en garde, d&#232;s maintenant, les centristes et les couches h&#233;sitantes, c'est le danger de tout ce qui est r&#233;pression, morcellement, division et d&#233;mobilisation du mouvement de masse, sous pr&#233;texte de ne pas &#171; effrayer la r&#233;action &#187;. Tout ce qui est r&#233;pressif est diviseur, et tout ce qui est diviseur est d&#233;mobilisateur. Tout ce qui est d&#233;mobilisateur modifie aussit&#244;t les rapports de forces favorablement &#224; la bourgeoisie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'oppos&#233;, tout ce qui est mobilisateur et unificateur de la classe ouvri&#232;re et des masses laborieuses, modifie les rapports de force au profit de la classe ouvri&#232;re et aux d&#233;pens de la bourgeoisie. &#199;a, c'est la ligne de fond sur laquelle nous nous basons. C'est ce qui donne &#224; notre projet de conqu&#233;rir la majorit&#233; de la classe ouvri&#232;re pour les r&#233;volutionnaires une r&#233;elle coh&#233;rence. C'est l'un des atouts politiques que nous jouons. &lt;i&gt;Dans une situation r&#233;volutionnaire, les marxistes r&#233;volutionnaires doivent &#234;tre la force la plus unitaire et la plus organisatrice&lt;/i&gt;, celle qui constamment met en avant l'unit&#233; du dispositif de classe de la classe ouvri&#232;re. Ils peuvent le faire d'autant plus facilement que les organes d'unit&#233; ouvri&#232;re, ce sont pr&#233;cis&#233;ment les organes d'autorepr&#233;sentation de la classe : les conseils ouvriers. &lt;i&gt;Nous d&#233;fendons l'unit&#233; ouvri&#232;re dans la mesure o&#249; nous d&#233;fendons les organes de pouvoir ouvrier dans la situation de dualit&#233; de pouvoir.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cinqui&#232;me pr&#233;cision. L'arme pour la conqu&#234;te de la majorit&#233; des masses, c'est l'arme du front unique, essentiellement. La politique de front unique dans une situation aussi complexe et aussi d&#233;licate que celle d'un gouvernement de gauche qui est identifi&#233; par les masses &#224; un gouvernement des organisations ouvri&#232;res (je ne parle pas ici d'un gouvernement de type &#171; compromis historique &#187; : c'est l&#224; le cas &#171; classique &#187; d'un gouvernement de coalition entre grands partis bourgeois et r&#233;formistes) implique que l'attitude des marxistes r&#233;volutionnaires &#224; l'&#233;gard d'un tel gouvernement doit &#234;tre extr&#234;mement bien calcul&#233;e et nuanc&#233;e. Elle ne doit pas &#234;tre une attitude sch&#233;matique, un appel constant au renversement qui ressemblerait bizarrement, aux oreilles des masses, aux appels de la droite et de l'extr&#234;me droite pour le renversement de ce gouvernement. Je ne dis pas que &#231;a doive &#234;tre une attitude d'appui. Nous ne sommes pas pour ce gouvernement. Nous n'appuyons pas ce gouvernement. Nous sommes &#233;videmment pour la substitution par un gouvernement &#171; ouvrier-ouvrier &#187; d'un tel gouvernement &#171; &lt;i&gt;ouvrier&lt;/i&gt;-bourgeois &#187; ! Mais un tel gouvernement sera un gouvernement ouvrier-bourgeois, et il sera vu comme &#231;a par les masses. Et ce serait sectaire et tout &#224; fait improductif d'avoir &#224; l'&#233;gard de ce gouvernement une attitude identique &#224; celle qu'on a &#224; l'&#233;gard d'un gouvernement, non seulement bourgeois, mais m&#234;me de Front populaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seule situation qui nous am&#232;nerait &#224; modifier fondamentalement notre attitude serait le d&#233;but d'une r&#233;pression de la part de ce gouvernement contre le mouvement de masse. &#199;a, c'est pour nous la ligne de conduite essentielle, comme ce fut celle de L&#233;nine en avril 1917. On n'a qu'&#224; lire tous les textes de L&#233;nine, de mars &#224; juin 1917, dans lesquels il disait tr&#232;s clairement : &#171; Nous ne sommes pas encore pour le renversement de ce gouvernement, dans la mesure o&#249; il a l'appui de la majorit&#233; des travailleurs &#187;. Il a chang&#233; son attitude &#224; partir de la r&#233;pression des journ&#233;es de Juillet. Quand un gouvernement de ce genre commence &#224; r&#233;primer les masses, l'attitude des r&#233;volutionnaires change. &lt;i&gt;Mais, tant qu'il ne le fait pas, il faut avoir une attitude que j'appellerai une &#171; attitude de tol&#233;rance &#187; critique, d'opposition propagandiste et p&#233;dagogique, pour que les masses fassent leur exp&#233;rience. Pour que &#231;a ne reste pas une formule abstraite, &#231;a veut dire qu'on pose &#224; ce gouvernement une s&#233;rie de revendications, de mesures &#224; prendre qui correspondent &#224; deux crit&#232;res fondamentaux.&lt;/i&gt; D'une part, &#224; la n&#233;cessit&#233; d'accentuer la rupture avec la bourgeoisie, et dans ce cadre se situe l'exigence du d&#233;part des un ou deux malheureux ministres bourgeois qui si&#233;geront (&#231;a ne changera pas grand-chose. Le gouvernement restera un gouvernement ouvrier-bourgeois, m&#234;me sans ces ministres). &#192; cela s'ajoutent des demandes d'&#233;puration radicale, d'&#233;limination radicale de tout l'appareil de r&#233;pression de la bourgeoisie, de dissolution des corps r&#233;pressifs, des juges permanents, tout ce qui s'est inscrit dans la t&#234;te des masses depuis les exp&#233;riences de l'Espagne de 1936 et du Chili. &#192; cela s'ajoutent toutes les revendications &#233;conomiques des masses, exprimant la logique de la dualit&#233; de pouvoir, qui tournent autour de la nationalisation sous contr&#244;le ouvrier. Tout cela constitue le premier volet des revendications adress&#233;es &#224; ce gouvernement. Le second volet, c'est la riposte &#224; toutes les mesures bourgeoises de sabotage et de d&#233;sarticulation &#233;conomique qui seront in&#233;vitablement prises. C'est la politique de la riposte du tac au tac, des occupations d'usines, des saisies des usines et de leur coordination, de l'&#233;laboration d'un plan ouvrier de reconversion et de red&#233;marrage de l'&#233;conomie, de l'extension et de la g&#233;n&#233;ralisation du contr&#244;le ouvrier vers l'autogestion, de la prise en main de toute une s&#233;rie de domaines de la vie sociale par les int&#233;ress&#233;s eux-m&#234;mes (transport en commun, march&#233;s populaires, cr&#232;ches, universit&#233;s, domaines agricoles, etc.). Et c'est dans le d&#233;bat autour de questions de ce genre, dans le cadre de la d&#233;mocratie prol&#233;tarienne, &#224; travers les exp&#233;riences que les masses feront, &lt;i&gt;dans la d&#233;fense la plus intransigeante de la libert&#233; d'action et de mobilisation des masses,&lt;/i&gt; m&#234;me quand elle &#171; g&#234;ne &#187; les projets du gouvernement, ou va &#224; contresens des plans r&#233;formistes ; dans l'illustration, la consolidation, la centralisation des exp&#233;riences vari&#233;es d'auto-organisation, sans exc&#232;s sectaires, sans insultes du type &#171; social-fasciste &#187;, tout en tenant compte de la sensibilit&#233; particuli&#232;re des secteurs qui ont encore une confiance, il est vrai d&#233;croissante, dans les r&#233;formistes, que se fera le passage de couches de plus en plus nombreuses du r&#233;formisme vers le centrisme de gauche et le marxisme-r&#233;volutionnaire. Dans ce sens, il y a une unit&#233; et une articulation coh&#233;rentes entre la politique de conqu&#234;te des masses par le front unique, et la politique d'affirmation, d'extension et de g&#233;n&#233;ralisation de la dualit&#233; de pouvoir, jusque et y compris la consolidation du pouvoir ouvrier par l'insurrection.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les effets objectifs de la politique r&#233;formiste ; l'impuissance croissante du gouvernement de gauche ; son incapacit&#233; &#224; tenir les promesses ; les d&#233;ceptions croissantes qu'il provoquera au sein des masses, tout cela ne cr&#233;e-t-il pas un terrain fertile pour la d&#233;mobilisation, la d&#233;moralisation et un retour en force de la r&#233;action contre-r&#233;volutionnaire, soit violent soit m&#234;me l&#233;gal et &#233;lectoral ? &#192; long terme sans aucun doute. Cela confirme que nous n'avons pas le choix : ou bien nous &#233;largissons le d&#233;bordement vers la victoire, ou bien le reflux et la d&#233;faite sont in&#233;vitables. Mais lorsque les rapports de force sociaux et politiques sont un tant soit peu favorables ; lorsque le mouvement de masse n'est pas &#171; cass&#233; &#187; mais continue &#224; s'amplifier ; lorsque l'auto-organisation, loin de se d&#233;sagr&#233;ger rapidement, se consolide et se g&#233;n&#233;ralise ; lorsque les r&#233;volutionnaires, au lieu de rester faibles et isol&#233;s &#8211; ou de s'isoler eux-m&#234;mes par sectarisme &#8211; se renforcent par bonds, tissent mille liens nouveaux avec les masses, &#233;tendent et g&#233;n&#233;ralisent les exp&#233;riences r&#233;elles, dans la vie, de front unique (non les mises au pied du mur &#224; des fins purement propagandistes), alors, dans la course de vitesse entre les deux mouvements de fond potentiels &#8211; le d&#233;bordement des appareils r&#233;formistes, et le recul qui peut r&#233;sulter des effets objectifs de la faillite r&#233;formiste &#8211;, c'est le premier qui l'emportera. Ce n'est pas la victoire garantie ; mais c'est la seule chance de victoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mai 1976&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Introduction au marxisme (r&#233;&#233;d. 2018)</title>
		<link>https://ernestmandel.org/francais/sur-la-vie-et-l-oeuvre/reeditions-d-ouvrages/Introduction-au-marxisme-reed-2018</link>
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		<dc:date>2018-06-20T01:01:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		


		<dc:subject>Formation marxiste</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;La librairie La Br&#232;che a r&#233;&#233;dit&#233; en 2018 l'Introduction au marxisme d'Ernest Mandel (1974) et la pr&#233;face de Daniel Bensa&#239;d, &#233;crite en 2007.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://ernestmandel.org/francais/sur-la-vie-et-l-oeuvre/reeditions-d-ouvrages/" rel="directory"&gt;R&#233;&#233;ditions&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://ernestmandel.org/Formation-marxiste" rel="tag"&gt;Formation marxiste&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Ernest Mandel a &#233;crit ce petit livre en 1974, &#224; l'intention de celles et ceux qui, radicalis&#233;s dans la foul&#233;e de Mai 68, cherchaient &#224; rejoindre le combat anticapitaliste. C'est donc &#224; des nouveaux militants qu'il s'adresse. Mandel, qui des ann&#233;es durant s'&#233;tait attel&#233; &#224; la formation des militants ouvriers, des syndicalistes comme des jeunes r&#233;volutionnaires, avait acquis une capacit&#233; p&#233;dagogique qui lui permettait, &#224; travers des exemples concrets et imm&#233;diatement compr&#233;hensibles, de pr&#233;senter une esquisse de la th&#233;orie et des concepts marxistes &#224; des publics aussi diff&#233;rents que des syndicalistes mineurs ou sid&#233;rurgistes de Wallonie dans les ann&#233;es 1950, des &#233;tudiant.e.s r&#233;volt&#233;.e.s de Paris en 1968 ou des travailleurs/euses polonais.es d&#233;sorient&#233;.e.s par le d&#233;but de la restauration du capitalisme dans leur pays.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;P&#233;dagogue ouvrier r&#233;volutionnaire&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La structure m&#234;me de ce petit livre est le fruit de son exp&#233;rience de p&#233;dagogue ouvrier r&#233;volutionnaire : I. L'in&#233;galit&#233; sociale et les luttes sociales &#224; travers l'histoire ; II. Les sources &#233;conomiques de l'in&#233;galit&#233; sociale ; III. L'&#201;tat, instrument de domination de classe ; IV. De la petite production marchande au mode de production capitaliste ; V. L'&#233;conomie capitaliste ; VI. Le capitalisme des monopoles ; VII. Le syst&#232;me imp&#233;rialiste mondial ; VIII. Les origines du mouvement ouvrier moderne ; IX. R&#233;formes et r&#233;volution ; X. D&#233;mocratie bourgeoise et d&#233;mocratie prol&#233;tarienne ; XI. La premi&#232;re guerre imp&#233;rialiste et la r&#233;volution russe ; XII. Le stalinisme ; XIII. Des luttes courantes des masses &#224; la r&#233;volution socialiste mondiale ; XIV. La conqu&#234;te des masses par les r&#233;volutionnaires ; XV. L'av&#232;nement de la soci&#233;t&#233; sans classes. XVI. La dialectique mat&#233;rialiste ; XVII. Le mat&#233;rialisme historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette &#233;dition b&#233;n&#233;ficie d'une pr&#233;face critique de Daniel Bensa&#239;d, qui souligne &#224; juste titre une s&#233;rie de faiblesses de cette introduction. Elle passe sous silence la question de l'&#233;mancipation des femmes. De m&#234;me on aura not&#233; l'absence des pr&#233;occupations &#233;cologiques.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pour une compr&#233;hension de la m&#233;thode marxiste&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Daniel Bensa&#239;d souligne aussi ce qui fut sans doute une des plus grandes faiblesses d'Ernest Mandel : une conception des soci&#233;t&#233;s du pr&#233;tendu &#171; socialisme r&#233;el &#187; datant des analyses de Trotsky de 1936. Pour Mandel, la bureaucratie restait une &#171; excroissance fonctionnelle du prol&#233;tariat &#187; et il n'envisageait pas la possibilit&#233; d'une restauration du capitalisme par la bureaucratie elle-m&#234;me en dehors d'une invasion ext&#233;rieure (contrairement &#224; Trotsky, qui a envisag&#233; cette hypoth&#232;se dans divers textes).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; les insuffisances que souligne la pr&#233;face &#8212; et qu'il est conseill&#233; de lire plut&#244;t apr&#232;s la lecture de l'ouvrage, car la critique de Bensa&#239;d suppose une connaissance de ce qu'elle critique &#8212; ce livre sera tr&#232;s utile &#224; ceux qui aspirent &#224; compl&#233;ter leur r&#233;volte par une compr&#233;hension de la m&#233;thode marxiste. Il ne remplace pas bien entendu la lecture des &#339;uvres de Marx et d'Engels et de tou.te.s celles et ceux qui les ont suivis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;HW (d'apr&#232;s Jan Malewski)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;dition : juin 2018, 8 euros.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Commander &#224; la librairie &lt;a href=&#034;https://la-breche.com/product/20906&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La Br&#232;che&lt;/a&gt;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Les ondes longues du d&#233;veloppement capitaliste (r&#233;&#233;d. 2014)</title>
		<link>https://ernestmandel.org/francais/sur-la-vie-et-l-oeuvre/reeditions-d-ouvrages/Les-ondes-longues-du-developpement-capitaliste-reed-2014</link>
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		<dc:date>2014-11-01T01:46:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		


		<dc:subject>&#201;conomie</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;La Formation L&#233;on Lesoil (Bruxelles), les &#201;ditions Syllepse (Paris) et M-&#233;diteur (Qu&#233;bec) ont uni leurs efforts en 2014 pour que &#171; Les ondes longues du d&#233;veloppement capitaliste. Une interpr&#233;tation marxiste &#187; soit enfin accessible au public francophone. Introduction de Francisco Lou&#231;a, pr&#233;face in&#233;dite de Daniel Bensa&#239;d, postface de Michel Husson.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://ernestmandel.org/francais/sur-la-vie-et-l-oeuvre/reeditions-d-ouvrages/" rel="directory"&gt;R&#233;&#233;ditions&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://ernestmandel.org/Economie" rel="tag"&gt;&#201;conomie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Consid&#233;r&#233; comme une des trois &#339;uvres majeures d'Ernest Mandel, ce livre a &#233;t&#233; &#233;dit&#233; en anglais en 1980, puis r&#233;&#233;dit&#233; dans cette langue en 1995, augment&#233; de deux chapitres. Outre son int&#233;r&#234;t th&#233;orique indiscutable, l'ouvrage est aussi d'une grande actualit&#233;. Par-del&#224; les al&#233;as de l'histoire des vingt derni&#232;res ann&#233;es, l'analyse de Mandel continue en effet &#224; fournir un certain nombre de cl&#233;s indispensables &#224; la compr&#233;hension d'un monde capitaliste plus malade, instable et dangereux que jamais. Dans cet esprit, les &#233;diteurs ont ajout&#233; au livre de 1995 un texte de 1992, &#233;galement in&#233;dit en fran&#231;ais. Mandel y dresse le &#171; bilan interm&#233;diaire &#187; du d&#233;bat international sur les &#171; ondes longues &#187; tel qu'il s'est d&#233;roul&#233; notamment &#224; l'occasion du colloque de 1989 &#224; Bruxelles, dont il l'&#233;tait l'organisateur. Une introduction par Francisco Lou&#231;a, une pr&#233;face in&#233;dite par Daniel Bensa&#239;d et une actualisation de la probl&#233;matique des ondes longues par Michel Husson compl&#232;tent le dispositif, faisant de cette &#233;dition un outil pr&#233;cieux pour le d&#233;bat comme pour l'action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce livre est une version d&#233;velopp&#233;e et r&#233;vis&#233;e de conf&#233;rences prononc&#233;es &#224; la Facult&#233; de politique et d'&#233;conomie de l'Universit&#233; de Cambridge. Ernest Mandel fut parmi les premiers &#224; saisir la port&#233;e historique du retournement &#233;conomique intervenu au milieu des ann&#233;es 1960-1970, et &#224; en donner une interpr&#233;tation complexe non r&#233;ductible, comme le fit l'&#233;conomie vulgaire, &#224; un effet m&#233;canique de la &#171; crise p&#233;troli&#232;re &#187; de 1973.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aboutissement de trente ans de recherche sur l'&#233;volution du capitalisme comme forme de civilisation, cet ouvrage replace dans une perspective historique ses principales tendances &#233;conomiques et sociales et ses relations avec les facteurs politiques. Il en analyse les diff&#233;rentes p&#233;riodes et leurs fonctionnements sp&#233;cifiques, alternance de phases expansives et phases r&#233;cessives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ernest Mandel introduit ici le concept novateur d'onde, plus exactement d'onde longue en lieu et place du terme de cycle. Un des &#233;l&#233;ments les plus importants de sa th&#233;orisation concerne les conditions de passage &#224; une nouvelle phase expansive, &#224; la reconstitution d'un &#171; nouvel ordre productif &#187;. L'auteur traite, entre autres, des dynamiques du taux de profit, de r&#233;gulation du syst&#232;me, des r&#233;volutions technologiques et des cycles de la lutte des classes et des d&#233;bats autour de ces questions. Sa th&#232;se centrale est celle d'une dialectique entre les facteurs objectifs du d&#233;veloppement historique, (les lois de l'&#233;conomie) et les facteurs subjectifs (les mouvements sociaux, les secousses politiques, les r&#233;volutions) o&#249; ces derniers ont une relative autonomie. Pour Ernest Mandel, ceux-ci ne sont pas m&#233;caniquement pr&#233;d&#233;termin&#233;s par les tendances fondamentales de l'accumulation du capital, des tendances du changement technologique, ou encore de l'impact de ces tendances sur le processus d'organisation du travail lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec cet ouvrage, l'auteur nous propose une actualisation des travaux de Karl Marx en termes, non d'&#233;conomie, mais bien de critique de l'&#233;conomie politique qui s'organise autour de perspectives de rupture avec l'ordre/d&#233;sordre du monde dominant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En postface, Michel Husson applique les analyses de l'auteur &#224; la phase n&#233;olib&#233;rale actuelle du capitalisme. Son examen est men&#233; selon deux fils directeurs. Le premier est que le capitalisme n&#233;olib&#233;ral correspond &#224; une phase r&#233;cessive et son trait sp&#233;cifique essentiel est sa capacit&#233; &#224; r&#233;tablir le taux de profit malgr&#233; un taux d'accumulation stagnant et des gains de productivit&#233; m&#233;diocres. Le second est que les conditions du passage &#224; une nouvelle onde expansive ne sont pas r&#233;unies et que la p&#233;riode qui s'ouvre actuellement est celle d'une &#171; r&#233;gulation chaotique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;dition : novembre 2014, 25 euros.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Commander &#224; la librairie &lt;a href=&#034;https://la-breche.com/index.php/product/15161&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La Br&#232;che&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale</title>
		<link>https://ernestmandel.org/francais/ecrits/La-greve-generale</link>
		<guid isPermaLink="true">https://ernestmandel.org/francais/ecrits/La-greve-generale</guid>
		<dc:date>2011-02-02T19:36:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ernest Mandel</dc:creator>


		<dc:subject>Syndicalisme, contr&#244;le ouvrier et luttes des classes</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;(Retranscription d'un expos&#233; d'Ernest MANDEL lors d'un stage de formation). Date inconnue.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://ernestmandel.org/francais/ecrits/" rel="directory"&gt;&#201;crits&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://ernestmandel.org/Syndicalisme-controle-ouvrier-et-luttes-des-classes" rel="tag"&gt;Syndicalisme, contr&#244;le ouvrier et luttes des classes&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Si nous traitons de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, c'est parce que nous croyons que la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale est le mod&#232;le le plus probable de la r&#233;volution socialiste dans les pays imp&#233;rialistes. Ceci n'est &#233;videmment pas le seul mod&#232;le possible ; cela pr&#233;suppose un certain nombre d'hypoth&#232;ses de d&#233;part confirm&#233;es, &#224; savoir l'absence d'une guerre mondiale dans les ann&#233;es &#224; venir, l'absence d'une victoire du fascisme ou d'une dictature militaro-semi-fasciste dans les pays imp&#233;rialistes, le maintien en gros des rapports de forces tels qu'ils sont actuellement &#233;tablis entre les salari&#233;s et le Capital dans ces pays. Rapports de forces qui sont &#233;crasants en faveur de la classe ouvri&#232;re comme on ne les a jamais connu dans le pass&#233;, c'est-&#224;-dire que 80 &#224; 85 et dans certains pays 90% de la population est compos&#233;e de salari&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces hypoth&#232;ses de d&#233;part ne sont &#233;videmment pas garanties pour toujours. Les camarades savent ce qui, au cours du Xe Congr&#232;s Mondial, a &#233;t&#233; dit et adopt&#233; par notre mouvement, mais pour autant que nous nous maintenons dans une limite de temps raisonnable, les ann&#233;es &#224; venir pour lesquelles nous nous pr&#233;parons, nous croyons que ces hypoth&#232;ses de d&#233;part seront probablement maintenues. Et il y a non pas une sp&#233;culation mais un raisonnement, une logique interne dans l'adoption de ces hypoth&#232;ses de d&#233;part : nous sommes convaincus qu'un changement qualitatif dans les trois domaines que j'ai indiqu&#233;s plus haut n'est possible que s'il y a eu au pr&#233;alable une d&#233;faite tr&#232;s lourde de la classe ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre raisonnement est donc : cette d&#233;faite pr&#233;suppose que la mont&#233;e actuelle qui va vers une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale se termine n&#233;gativement. Et il est donc parfaitement justifi&#233; d'analyser au contraire quelles sont les possibilit&#233;s pour que cette mont&#233;e ouvri&#232;re, aboutissant &#224; une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, se termine par une victoire, &#233;vite cette d&#233;faite. Et il est donc aussi parfaitement justifi&#233; d'analyser les modifications des conditions qui permettent la transformation d'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale en victoire des r&#233;volutions socialistes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Origine de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale comme mod&#232;le de la r&#233;volution socialiste &#224; venir&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas la premi&#232;re fois dans l'histoire du mouvement ouvrier que la probl&#233;matique de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale est mise au centre du d&#233;bat sur le mod&#232;le de la r&#233;volution socialiste &#224; venir. Le premier d&#233;bat &#224; ce sujet a eu lieu &#224; la fin du XIXe si&#232;cle et a &#233;t&#233; introduit par les tendances anarchistes, surtout anarcho-syndicalistes (syndicalistes-r&#233;volutionnaires), et cela en opposition d&#233;lib&#233;r&#233;e avec la tactique social-d&#233;mocrate adopt&#233;e &#224; ce moment-l&#224; par la plupart des marxistes, qui &#233;tait la lutte &#233;lectorale et parlementaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les marxistes ont fait &#224; ce moment-l&#224; aux th&#232;ses anarcho-syndicalistes une critique qui maintient une partie de v&#233;rit&#233; et que nous ne sommes pas pr&#234;ts &#224; abandonner. La partie essentielle de v&#233;rit&#233; de la critique marxiste de cette th&#232;se de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale syndicaliste-r&#233;volutionnaire est qu'elle sous-estime le probl&#232;me du pouvoir politique et qu' elle croit qu' il suffit &#224; la classe ouvri&#232;re d'arr&#234;ter le travail sur le plan &#233;conomique et de reprendre la direction des entreprises sous son propre guide au niveau de la vie &#233;conomique pour que la soci&#233;t&#233; bourgeoise s'effondre. Il y a sous-estimation grave, catastrophique m&#234;me, du probl&#232;me de l'&#201;tat, du probl&#232;me du gouvernement, du probl&#232;me de l' armement, de la n&#233;cessaire transformation de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale en une insurrection. Toute cette partie-l&#224; de la critique marxiste de la vieille th&#232;se de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale reste &#233;videmment juste : une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale ne suffit pas pour renverser le syst&#232;me capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale peut &#234;tre le d&#233;but d'une r&#233;volution socialiste. Sur ce c&#244;t&#233; de la th&#232;se syndicaliste-r&#233;volutionnaire, l'histoire du XXe si&#232;cle dans les pays imp&#233;rialistes a donn&#233; un verdict qui est aujourd'hui absolument concluant : la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale dans un pays industrialis&#233; peut &#234;tre et sera vraisemblablement le d&#233;but d'une r&#233;volution socialiste. Et ce que, &#224; ce sujet, les marxistes, surtout les futurs r&#233;formistes, ont dit &#224; la fin du XIXe si&#232;cle et qui &#233;tait r&#233;sum&#233; dans &lt;a style=&#034;position: absolute;left: -9930px;&#034; href=&#034;https://www.onlinecasinodeutschland.com.de&#034;&gt;casino deutschland&lt;/a&gt; la fameuse formule des syndicats sociaux-d&#233;mocrates allemands &#171; La gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, c'est l'idiotie g&#233;n&#233;rale &#187;, c'est-&#224;-dire que la th&#232;se selon laquelle une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale est impossible en r&#233;gime capitaliste, tout cela s'est av&#233;r&#233; totalement faux. Toute cette partie du raisonnement classique des sociaux-d&#233;mocrates s'est av&#233;r&#233;e absolument fausse au cours de l'histoire du mouvement ouvrier du XXe si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel &#233;tait le raisonnement, pour autant qu'il y ait un raisonnement et pas seulement la mauvaise foi de gens d&#233;j&#224; int&#233;gr&#233;s dans le r&#233;gime capitaliste ? Quel &#233;tait le raisonnement qui &#233;tait derri&#232;re cette argumentation social-d&#233;mocrate ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait une vue absolument m&#233;caniste sur la simultan&#233;it&#233; pr&#233;tendue de toute une s&#233;rie de processus : ils disaient que pour qu'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale r&#233;ussisse, il fallait que tous les ouvriers soient organis&#233;s, il fallait qu'ils fussent d&#233;j&#224; socialistes ; si tous les ouvriers sont socialistes et organis&#233;s, ils n'ont pas besoin d'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, ils auront la majorit&#233; au parlement et le pouvoir dans l'&#201;tat. Tel &#233;tait le raisonnement. &#201;videmment cette simultan&#233;it&#233; pr&#233;tendue dans les trois processus de capacit&#233; de lutte, d'organisation et de conscience est totalement fausse : une classe ouvri&#232;re qui est encore organis&#233;e en minorit&#233; et qui est encore socialiste dans une minorit&#233; relativement r&#233;duite s'est montr&#233;e historiquement capable de faire une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale. Entre ces trois ph&#233;nom&#232;nes, il n'y a pas de co&#239;ncidence n&#233;cessaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'erreur m&#233;thodologique qui est sous-jacente &#224; cette conception m&#233;caniste, c'est la sous-estimation extr&#234;mement d&#233;cisive de l'action en tant que source de conscience. C'est l'id&#233;e qu'il faut d'abord convaincre individuellement les ouvriers sur la base de la propagande individuelle pour les rendre capables d'atteindre un certain niveau de conscience, alors que l'exp&#233;rience a montr&#233; que c'est exactement &#224; travers de grandes gr&#232;ves politiques de masses, &#224; travers des gr&#232;ves g&#233;n&#233;rales que toute une fraction de la classe ouvri&#232;re, qui ne peut acc&#233;der &#224; la conscience de classe par la voie individuelle de l' &#233;ducation et de la propagande, s'&#233;veille ou se r&#233;veille &#224; cette conscience de classe, y acc&#232;de et devient extr&#234;mement combative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ce qui a &#233;t&#233; l'aboutissement de cette erreur, c'est une constante dans le d&#233;bat entre la gauche et la droite du mouvement ouvrier en Europe d&#232;s le d&#233;but du si&#232;cle. D&#233;bat o&#249; Rosa Luxembourg a jou&#233; un r&#244;le d&#233;cisif, plus t&#244;t m&#234;me que L&#233;nine ou Trotsky : elle a compris que la division de la classe ouvri&#232;re entre une avant-garde organis&#233;e et une arri&#232;re-garde inorganis&#233;e repr&#233;sente une vue fort simpliste et &#233;triqu&#233;e de la r&#233;alit&#233;. Il est vrai qu'il existe une avant -garde organis&#233;e et qu'il y a les ouvriers non-organis&#233;s, mais il faut au moins introduire un troisi&#232;me &#233;l&#233;ment dans cette analyse pour comprendre la r&#233;alit&#233; : il y a cette partie de ouvriers non-organis&#233;s qui, dans une lutte de masse, peuvent d&#233;passer toute une fraction de la classe ouvri&#232;re organis&#233;e qui, en fonction de la bureaucratisation des organisations ouvri&#232;res, aura tendance &#224; suivre dans la lutte les mots d'ordre de la bureaucratie et cessera ainsi d'&#234;tre &#224; l'avant-garde dans la lutte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a mal interpr&#233;t&#233; cette th&#232;se de Rosa Luxemburg comme une th&#232;se spontan&#233;iste ce n'est pas tout &#224; fait vrai ; il y a un &#233;l&#233;ment de spontan&#233;isme mais seulement un &#233;l&#233;ment, c'est-&#224;-dire la compr&#233;hension du fait qu&#034;'organis&#233;&#034; n'est pas n&#233;cessairement identique &#224; &#171; avanc&#233; &#187;, ce qui est l'&#233;vidence m&#234;me aujourd 'hui, personne ne le contestera. Rosa Luxembourg n'&#233;tait pas du tout hostile &#224; l'organisation. Elle &#233;tait tr&#232;s favorable &#224; l'organisation, &#224; l'organisation r&#233;volutionnaire. Elle comprenait simplement qu'il n'y a pas d'identit&#233; entre organisation et avant-garde n&#233;cessairement &#224; tous les moments et surtout au moment d'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#233;nine a pris quelques ann&#233;es pour le comprendre, mais il a compris &#224; partir de 1914. Et il est significatif que des sociaux-d&#233;mocrates l' ont attaqu&#233; apr&#232;s cette date en lui disant : &#171; Mais tu d&#233;truis l'organisation c'est la r&#233;vision de tout ce que tu as d&#233;fendu pendant 20 ans &#187; et il a r&#233;pondu dans un de ses articles de pol&#233;mique contre la social-d&#233;mocratie internationale : &#171; &#224; partir d'un certain stade de d&#233;g&#233;n&#233;rescence, certaines formes d ' organisations bureaucratis&#233;es peuvent effectivement &#234;tre des obstacles, et des ouvriers non-organis&#233;s peuvent conna&#238;tre un niveau de conscience plus &#233;lev&#233; que des gens qui restent prisonniers des organisations bureaucratis&#233;es. Il faut alors construire une nouvelle organisation. La IIe Internationale est morte, il faut construire la IIIe Internationale &#187;. Et Trotsky, apr&#232;s avoir d&#233;cid&#233; que les partis de la IIIe Internationale &#233;taient devenus non-r&#233;formables, apr&#232;s la victoire d'Hitler, a trouv&#233; des accents pratiquement identiques &#224; ceux que L&#233;nine a utilis&#233; apr&#232;s 1914 et ceux que Rosa Luxembourg avait d&#233;j&#224; utilis&#233; dans les ann&#233;es 1905-1914 en Allemagne pour d&#233;fendre la m&#234;me th&#232;se.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Passons maintenant &#224; la probl&#233;matique de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale telle qu' elle se pose aujourd'hui. Et nous allons d'abord op&#233;rer de mani&#232;re analytique, et non historique. Nous allons essayer d'analyser le m&#233;canisme d'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale et voir une dizaine d'&#233;l&#233;ments qui permettent de projeter id&#233;alement sa progression jusque et y compris vers la victoire de la r&#233;volution socialiste. Dans une partie finale de l'expos&#233;, je reprendrai quelques grands exemples historiques, surtout du mouvement ouvrier belge, et verrai chaque fois les facteurs qui ont fait d&#233;faut pour que cette transcroissance s'op&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1. Qu'est-ce qu'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Premier trait caract&#233;ristique d'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, et c'est peut-&#234;tre le plus difficile &#224; d&#233;finir d'une mani&#232;re tout &#224; fait pr&#233;cise : qu'est-ce qui distingue une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale d'une simple gr&#232;ve large ? C'est difficile parce que, d'une mani&#232;re purement quantitative, on ne peut pas r&#233;pondre &#224; la question. Une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale n'est &#233;videmment pas une gr&#232;ve &#224; laquelle participent tous les ouvriers &#231;a n'a jamais exist&#233; et &#231;a n'existera jamais ! Et attendre que le dernier ouvrier participe &#224; la gr&#232;ve pour l' appeler gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale est absurde. Nous avons parl&#233; de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale en Belgique en 1960, &#224; juste titre : disons qu'il y avait un million de gr&#233;vistes, c'est le chiffre que nous avons avanc&#233; et je crois qu'il est quelque peu exag&#233;r&#233;. Manifestement en Belgique, il y a plus d'un million d'ouvriers, il y en a deux millions et demi, N&#233;anmoins le terme &#233;tait parfaitement justifi&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; se s&#233;pare une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale d'une gr&#232;ve simplement large ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques unes des principales caract&#233;ristiques sont :&lt;/p&gt;
&lt;ol class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; qu'elle est largement interprofessionnelle non seulement dans la participation mais aussi dans les buts.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; qu'elle d&#233;borde tr&#232;s largement du secteur priv&#233; incluant des &#233;l&#233;ments d&#233;cisifs de tous les travailleurs des services publics, de sorte qu'elle paralyse non seulement les usines mais aussi toute une s&#233;rie d'institutions de l'&#201;tat : chemin de fer, gaz, &#233;lectricit&#233;, eau, etc.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; et que l'atmosph&#232;re, c'est insaisissable mais c'est peut-&#234;tre le facteur le plus important, qui est cr&#233;&#233;e dans le pays est une atmosph&#232;re d'affrontement global entre les classes, c'est-&#224;-dire que ce n'est pas un affrontement entre un secteur du patronat et un secteur de la classe ouvri&#232;re, mais que toutes les classes de la soci&#233;t&#233; ont l'impression que c'est un affrontement entre la bourgeoisie dans son ensemble et la classe ouvri&#232;re dans son ensemble, m&#234;me si la participation des travailleurs &#224; cette gr&#232;ve n'est pas &#224; l00% ou &#224; 90%.&lt;/li&gt;&lt;/ol&gt;
&lt;p&gt;Vous aurez peut-&#234;tre remarqu&#233; que je n'ai pas ajout&#233; une autre caract&#233;ristique qui est trop souvent ajout&#233;e par des militants, par des th&#233;oriciens marxistes qui s ' occupent de cette question. Je n'ai pas dit qu'une gr&#232;ve n'est seulement g&#233;n&#233;rale que si elle avance des revendications politiques. Pourquoi ? Une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale est objectivement politique, du fait qu'elle implique un affrontement avec la bourgeoisie dans son ensemble et avec l'&#201;tat bourgeois, mais il n'est pas n&#233;cessaire qu'elle en ait conscience d&#232;s le d&#233;part &#034;Il y a un grand exemple historique en Europe, peut-&#234;tre le plus grand jusqu'&#224; mai 68, qui le confirme, qui est l'exemple de juin 36 o&#249; aucune revendication politique n'&#233;tait avanc&#233;e, o&#249; les ouvriers occupaient les usines et avan&#231;aient, apparemment seulement, des revendications de type &#233;conomique (r&#233;duction des heures de travail, cong&#233;s pay&#233;s, etc., &#224; la limite &#171; contr&#244;le ouvrier &#187;), mais o&#249; Trotsky lui-m&#234;me et tous ceux qui, avec un peu d'honn&#234;tet&#233;, ont examin&#233; ce mouvement, se rendaient bien compte du fait que ces travailleurs r&#233;clamaient infiniment plus dans le fond que ce qu'ils &#233;taient capables d'articuler. Et ce serait une tr&#232;s grave erreur de juger la nature d'une gr&#232;ve d'apr&#232;s la capacit&#233; d'expression consciente de ceux qui la portent &#224; un moment d&#233;termin&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Croire qu'une gr&#232;ve n'est seulement g&#233;n&#233;rale que si elle avance des revendications politiques, cela revient &#224; dire &#171; une gr&#232;ve n'est seulement g&#233;n&#233;rale que si ceux qui la dirigent et en expriment les revendications sont conscients de tout ce qu'elle implique &#187;. Cela restreint d'une mani&#232;re tr&#232;s dangereuse l'application du concept de gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale. La conclusion qui s'en d&#233;gage c'est que l'avant-garde r&#233;volutionnaire s'efforce d&#232;s le d&#233;but du mouvement d'en exprimer la nature politique, les objectifs qui d&#233;passent les objectifs &#233;conomiques ou propres &#224; tel secteur et que son effort de politisation doit &#234;tre courant.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;2. La gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale passive.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il y a quelques exemples de gr&#232;ve passive dans l'histoire, et m&#234;me parmi les plus &#233;clatants : la plus grande gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale qu'on ait jamais connu en Europe occidentale, la plus efficace, est la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale de la classe ouvri&#232;re allemande contre le putsch du g&#233;n&#233;ral Kapp en 1920, qui a &#233;t&#233; absolument totale dans son efficacit&#233;, dans son effet, qui a arr&#234;t&#233; toute la vie &#233;conomique et publique, &#233;tait passive : les ouvriers n ' ont pas occup&#233; les usines, ils sont rentr&#233;s chez eux, sauf dans quelques r&#233;gions et quelques cas exceptionnels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut bien distinguer une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale largement passive dans laquelle les ouvriers se limitent &#224; arr&#234;ter le travail d'avec une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale avec occupation d'usines, qui est &#233;videmment un &#233;norme pas en avant (je laisse sur le c&#244;t&#233; les aspects &#233;conomiques, j'y reviendrai dans un instant) parce qu'elle permet de rassembler la force de la classe. Une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale passive est une gr&#232;ve qui disperse la force de la classe : chaque ouvrier va &#224; la maison. On ne peut plus le toucher, ni lui parler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale avec occupation veut dire des centaines de milliers ou, selon la dimension du pays, des millions d' ouvriers qui sont rassembl&#233;s dans les entreprises, &#224; qui on peut parler tout le temps, qui ont une force et une coh&#233;sion de classe qui est &#233;videmment qualitativement sup&#233;rieure &#224; celle d'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale o&#249; chacun reste chez soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La conclusion est ici pratique : nous propageons d'une fa&#231;on syst&#233;matique, il suffit de lire notre presse d' ailleurs, l' id&#233;e de l'occupation et le mod&#232;le de gr&#232;ve g&#233;n&#233;ral dont nous essayons de convaincre l'avant-garde est une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale avec occupation des usines. Je reviendrai par la suite sur des aspects organisationnels extr&#234;mement importants qui d&#233;coulent de l' occupation et qui sont des anneaux d&#233;cisifs pour transformer une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale avec occupation vers une plate-forme de d&#233;part pour une v&#233;ritable r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;3. La gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale active&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L' id&#233;e de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale active est aussi une id&#233;e d' origine anarcho-syndicaliste -il faut rendre leur d&#251; &#224; ceux qui le m&#233;ritent -, mais on peut dire que les syndicalistes-r&#233;volutionnaires ont apport&#233; en pratique tr&#232;s peu de d&#233;monstrations, d'applications &#224; cette id&#233;e, sauf &#233;videmment en Espagne pendant la r&#233;volution de 1936.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que veut dire cette id&#233;e ? Les travailleurs ne se contentent pas d'occuper l'usine en faisant la f&#234;te comme on l'a fait en France en juin 36 ou plus largement en mai 68, c'est-&#224;-dire qu'ils ne font pas simplement des s&#233;ances de discussions, de cin&#233;ma ou de jeu de cartes -c'est ce que nous avons vu quand nous sommes arriv&#233;s &#224; Cockerill occup&#233; par les employ&#233;s (pour la premi&#232;re fois dans l'histoire de Belgique, il y avait une gr&#232;ve avec occupation des employ&#233;s : d&#233;cembre 71-janvier 72) : ils ont accueilli une d&#233;l&#233;gation officielle de la LRT ; quand nous avons vu ces employ&#233;s jouer aux cartes, nous avons quand m&#234;me &#233;t&#233; un peu d&#233;&#231;us. C' est bien d'occuper, mais c' est &#233;videmment l&#224; le niveau le plus &#233;l&#233;mentaire de l' occupation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que veut dire au contraire &#171; gr&#232;ve active &#187; ? Les ouvriers organisent eux-m&#234;mes la production sous leur propre direction. Dans le pass&#233;, en dehors de l' exp&#233;rience de la r&#233;volution espagnole de 36 qui n'&#233;tait pas seulement une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale mais une v&#233;ritable r&#233;volution, il y a tr&#232;s peu d'exemples. il y a maintenant un tournant extr&#234;mement important dans la classe ouvri&#232;re d'Europe occidentale : Lip en France, la Clyde en Angleterre, Glaverbel en Belgique montrent que des secteurs d'avant-garde de la classe ouvri&#232;re commencent &#224; s'ouvrir &#224; l'id&#233;e que quand on occupe une usine, on peut faire plus que de l'animation culturelle ou de jouer aux cartes, qu'on peut organiser soi-m&#234;me la direction, c'est un &#233;norme pas en avant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et nous donnons tellement d'importance &#224; ces exemples, non pas parce que nous croyons &#224; la possibilit&#233; de construire le socialisme dans une seule usine, mais parce que nous croyons que ces exemples, aujourd'hui encore isol&#233;s, peuvent s'&#233;tendre et se g&#233;n&#233;raliser en cas de gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale. Et une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale o&#249; les travailleurs de toutes les usines font ce que les travailleurs de Lip ou Glaverbel ont fait, voil&#224; quelque chose de totalement diff&#233;rent ! C'est un niveau historique qualitativement sup&#233;rieur &#224; tout ce qu' on a connu dans le pass&#233; comme gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale. Il faut cependant se m&#233;fier de tout raisonnement m&#233;caniste et bien se rendre compte que le passage &#224; la gr&#232;ve active part de points de motivations ou de conscience tr&#232;s diff&#233;rents. Le cas le meilleur est celui o&#249; cela exprime une volont&#233; plus ou moins consciente des travailleurs de prendre en main les moyens de production, c'est-&#224;-dire de d&#233;truire le capitalisme. Si cela se produit, nous sommes &#233;videmment tr&#232;s heureux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il y a d'autres variantes possibles. Je voudrais en donner deux :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.&lt;/strong&gt; Le passage &#224; la gr&#232;ve active peut &#234;tre le r&#233;sultat de ce qu'on pourrait appeler la logique interne de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, c'est-&#224;-dire la simple volont&#233; de mieux r&#233;ussir la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale. C'est une motivation de m&#233;thode de combat, simplement pour rendre plus efficace la lutte, ind&#233;pendamment de ses objectifs &#224; plus long terme, que la gr&#232;ve active peut devenir n&#233;cessaire. Je cite quelques exemples qui reviennent souvent dans les expos&#233;s et qui sont li&#233;s &#224; l'exp&#233;rience de mai 68 en France :&lt;/p&gt;
&lt;ol class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Il est manifeste qu'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale des transports, qui est une gr&#232;ve passive, devient dans une tr&#232;s grande ville un facteur de d&#233;sorganisation de la gr&#232;ve &#224; partir d'un certain moment : si les m&#233;tros, bus, chemins de fer de banlieue cessent de fonctionner dans une ville comme Londres, Paris ou Rome, cela veut dire que la classe ouvri&#232;re ne peut plus se rassembler, qu'il est impossible que des gens fassent 20, 30 ou 50 kilom&#232;tres pour se rassembler dans une manifestation. Alors l'id&#233;e peut na&#238;tre, et doit &#234;tre d&#233;fendue par les r&#233;volutionnaires, qu'on maintient la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale des transports pour d&#233;sorganiser et paralyser la vie &#233;conomique bourgeoise ; mais quand la classe ouvri&#232;re appelle &#224; une manifestation centrale dans la ville, on fait fonctionner les transports pour amener les ouvriers &#224; la manifestation et seulement &#224; cette fin, et sous le contr&#244;le du comit&#233; de gr&#232;ve qui veille &#224; ce que les transports ne fonctionnent que dans ce but.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Autres exemple, sup&#233;rieur dans la mesure o&#249; il touche au saint des saints de la soci&#233;t&#233; capitaliste : une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale des banques, caisses d ' &#233;pargne, etc. C'est un instrument vital pour paralyser la vie &#233;conomique bourgeoise mais si la gr&#232;ve se prolonge, une telle gr&#232;ve passive se retourne contre les ouvriers. En effet un grand nombre d'ouvriers ont leur petite &#233;pargne dans une caisse, dans les caisses d'&#233;pargne des organisations ouvri&#232;res (mutualit&#233;s, coop&#233;ratives) ou au compte-ch&#232;ques et s'ils ne peuvent pas toucher cet argent, leur capacit&#233; de r&#233;sistance financi&#232;re se r&#233;duit. Dans une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale active, les employ&#233;s des organismes financiers rouvrent les guichets &#224; certain moments sous le contr&#244;le de leur comit&#233; de gr&#232;ve et donnent une certaine somme aux gr&#233;vistes sur pr&#233;sentation d'un papier qui prouve qu'ils sont gr&#233;vistes. Et c'est tr&#232;s important : cela veut dire que les employ&#233;s commencent &#224; administrer le syst&#232;me bancaire et financier.&lt;/li&gt;&lt;/ol&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;B.&lt;/strong&gt; Autre motivation de la gr&#232;ve active dans le cadre de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, elle d&#233;coule de ce qu'on pourrait appeler la logique &#233;conomique de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale. Cette logique paralyse toute la vie &#233;conomique. Mais toute la vie &#233;conomique paralys&#233;e pendant longtemps (quelques jours n'est rien), pose des probl&#232;mes vitaux, imm&#233;diats pour les gr&#233;vistes eux-m&#234;mes. Prenons l'exemple le plus b&#234;te qu'on cite toujours : une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale absolument totale qui dure une semaine, cela veut dire qu'il n'y a plus de pain, que les gens n'ont plus rien &#224; manger. &#201;videmment, cela devient compl&#232;tement &#171; contraproducente &#187; comme on dit en italien. Il faut qu'&#224; partir d'un certain moment des m&#233;canismes commencent &#224; jouer qui admettent, sous la direction des travailleurs, un minimum de fonctionnement pour que la survie physique de la classe ouvri&#232;re devienne possible. Les exemples marginaux ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; appliqu&#233;s qui sont connus et tr&#232;s importants : en Belgique, les ouvriers de Gazelco (gaz, &#233;lectricit&#233;) ont depuis longtemps appliqu&#233; la r&#232;gle qu'en cas de gr&#232;ve, ils contr&#244;lent eux-m&#234;mes la distribution du courant pour couper le courant aux entreprises, aux administrations publiques, banques, etc. et &#233;viter que le courant ne soit coup&#233; aux m&#233;nages, car cela risque de diviser la classe ouvri&#232;re, car la gr&#232;ve sera impopulaire dans certains secteurs de la classe ouvri&#232;re. Par contre s'il y a continuation de production, mais contr&#244;l&#233;e par les gr&#233;vistes qui assurent que l'effet de paralysie de la vie &#233;conomique est maintenu sans que l'int&#233;r&#234;t de la masse des consommateurs soit par trop perturb&#233;e, l'efficacit&#233; de la gr&#232;ve est fortement accrue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le m&#234;me raisonnement a &#233;t&#233; appliqu&#233; pendant mai 68 &#224; petite &#233;chelle, surtout dans la villes de Nantes - il ne faut pas sous-estimer l'importance de ces petits exemples -, quand des comit&#233;s de gr&#232;ve, des groupes d'ouvriers d'avant-garde ont voulu organiser le ravitaillement des gr&#233;vistes en assurant un &#233;change de produits avec les paysans, ce qui impliquait la reprise ou le maintien de la production, l'&#233;coulement des stocks qui existaient, toutes sortes d'activit&#233;s &#233;conomiques, sous la direction des gr&#233;vistes, pour avoir assez &#224; manger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut encore citer un cas marginal qui n'a pas encore d'importance pour le d&#233;roulement de grandes luttes ouvri&#232;res mais qui pour l'avenir, vu la tendance g&#233;n&#233;rale de l'&#233;volution &#233;conomique, peut devenir de plus en plus important, c'est ce qui est en train de se passer aujourd'hui en Angleterre avec la gr&#232;ve des infirmi&#232;res. C'est une gr&#232;ve tr&#232;s d&#233;licate car c'est une gr&#232;ve des soins et des malades pourraient &#234;tre mal soign&#233;s ou mourir : ce qui serait radicalement impopulaire aux yeux du tr&#232;s large public pour &#234;tre utilis&#233; par la bourgeoisie dans sa campagne contre le droit de gr&#232;ve, les syndicats, le militantisme ouvrier. Les infirmi&#232;res ont donc d&#251; chercher des formes de gr&#232;ve qui &#233;vitaient de nuire aux malades et qui en m&#234;me temps montrait leur capacit&#233; de frappe ! l'administration du minist&#232;re de la Sant&#233;. Une des solutions appliqu&#233;es (il y a d&#233;j&#224; eu d'autres cas du m&#234;me genre qui se sont produits), c'&#233;tait de faire la gr&#232;ve du payement, c'est-&#224;-dire de soigner tout le monde mais de ne plus rien inscrire, ni tenir la comptabilit&#233;, ni faire payer qui que ce soit. Voil&#224; qui est extr&#234;mement populaire ! Tout en ayant l'efficacit&#233; financi&#232;re et de d&#233;sorganisation administrative exig&#233;e ! Un autre aspect, encore plus avanc&#233; c'est que dans certaines villes anglaises, des groupes d'ouvriers, entre autres m&#233;tallurgistes et des transports, ont appuy&#233; cette gr&#232;ve et ont propos&#233; aux ouvriers de faire gr&#232;ve pour la cause de infirmi&#232;res. Voil&#224; un pas en avant tr&#232;s important dans la solidarit&#233; de classe !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle est l'importance de tout cela ? Pourquoi soulevais-je ces anecdotes ? Non pas pour l'importance de celles-ci, nous ne croyons pas dans la perc&#233;e de la conscience communiste dans un h&#244;pital, &#224; l'organisation du socialisme dans une seule usine, mais parce que nous croyons que la multiplication de ces exemples leur popularisation cr&#233;ent les conditions qui pr&#233;parent leur g&#233;n&#233;ralisation en une de gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il faut pr&#233;ciser que nous n'avons pas encore connu une seule gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale en Europe dans laquelle de tels exemples soient effectivement g&#233;n&#233;ralis&#233;s et que serait un changement total : il faut faire un effort d'imagination pour visualiser que serait une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale plus ou moins totale comme celle de mai 68 et de laquelle la plupart des secteurs de la classe ouvri&#232;re, au sens le plus large du terme appliqueraient toutes ces techniques : ce serait le d&#233;but d'une r&#233;volution sociale. Et c'est pour cela que je mets en avant tous ces exemples assez anecdotiques fragmentaires. L'important n'est pas dans la fragmentation et dans l'anecdote mais dans la popularisation de l'exemple pour avoir une certaine tournure d'esprit. Une fois que des secteurs de plus en plus nombreux de la classe ouvri&#232;re comprenne cette probl&#233;matique, quelque chose de totalement nouveau peut na&#238;tre et c'est &#224; cela que nous nous employons.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;4. Gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale autog&#233;r&#233;e ou dirig&#233;e par l'organisations ouvri&#232;res traditionnelles.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Nouvelle probl&#233;matique : faut-il une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale dirig&#233;e d'une mani&#232;re plus ou moins bureaucratique par les organisations ouvri&#232;res traditionnelles ou une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale autog&#233;r&#233;e, c'est -&#224;-dire qui d&#233;gage l' autonomie ouvri&#232;re par l' apparition d'organismes &#224; la base qui dirigent la gr&#232;ve. Je n'insiste pas parce que les camarades connaissent cette probl&#233;matique et que nous ne cessons de la d&#233;velopper dans notre propagande et m&#234;me dans notre agitation quotidienne. Il faut bien insister sur un fait : ce n'est pas un parti-pris sectaire que nous faisons. Si nous agissons en faveur de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale (et de toute gr&#232;ve : en g&#233;n&#233;ral) g&#233;r&#233;e par les travailleurs eux-m&#234;mes, ce n'est pas parce que nous n'aimons pas les dirigeants de la FGTB ou de la CSC. M&#234;me si la direction de la CGT ou de la FGTB &#233;tait exclusivement compos&#233;e de membres de la IVe Internationale, nous serions encore en faveur de formes autog&#233;r&#233;es des gr&#232;ves parce que nous croyons que ce n'est qu'en cr&#233;ant des comit&#233;s de gr&#232;ves &#233;lus dans les entreprises, qu'en associant un maximum de travailleurs &#224; la gestion de la gr&#232;ve qu'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale peut r&#233;ussir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e d'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale dirig&#233;e par un petit appareil, un petit &#233;tat-major au sommet qui pousse sur les boutons, m&#234;me s'il est compos&#233; des gens les meilleurs du monde du point de vue politique, ce n'est pas seulement une id&#233;e utopique, c'est aussi une id&#233;e profond&#233;ment fausse du point de vue politique, du point de vue social : elle ne correspond pas &#224; une compr&#233;hension de ce qu'est la classe ouvri&#232;re et la soci&#233;t&#233; bourgeoise ; elle pr&#233;suppose au fond la m&#234;me confusion m&#233;caniste des sociaux-d&#233;mocrates de 1900 dont j'ai parl&#233; pr&#233;c&#233;demment, une simultan&#233;it&#233; de toutes sortes de processus qui ne correspond pas &#224; la r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour qu'une gr&#232;ve de 10 millions d'ouvriers en France puisse vraiment r&#233;ussir, il ne suffit pas qu'il y ait un &#233;tat-major de 15,20 dirigeants g&#233;niaux au sommet, il faut aussi qu'il y ait une association maximum du plus grand nombre de combattants &#224; la direction de cette gr&#232;ve, et ce &#224; tous les niveaux ; c'est comme cela que nous voyons surgir des organismes de dualit&#233; de pouvoir et aussi la possibilit&#233; d'une victoire de la r&#233;volution socialiste en brisant la division du travail entre les chefs et la masse que la bureaucratie a r&#233;introduit de la soci&#233;t&#233; bourgeoise dans le mouvement ouvrier, et en reprenant l'id&#233;e de l'organisation sovi&#233;tique -le fond de la pens&#233;e de L&#233;nine dans &#171; L'&#201;tat et la r&#233;volution &#187; sur l'organisation sovi&#233;tique-, &#224; savoir une organisation &#224; laquelle le maximum de travailleurs, de gens du peuple est associ&#233; imm&#233;diatement, directement, sans division du travail, &#224; la gestion quotidienne de leurs affaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous connaissez le mod&#232;le id&#233;al que nous avan&#231;ons :&lt;/p&gt;
&lt;ol class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#201;lection d'un comit&#233; de gr&#232;ve par une assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale de gr&#233;vistes.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; R&#233;union r&#233;guli&#232;re de cette assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale qui a le droit et la possibilit&#233; de r&#233;voquer chaque membre du comit&#233; de gr&#232;ve,&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Election de toute une s&#233;rie de commissions par le comit&#233; des gr&#232;ves, plus larges que ses membres, pour associer un plus grand nombre de militants qui viennent &#224; l'A.G. &#224; toutes sortes de fonction : propagande, ravitaillement, finances,informations, animation culturelle, etc. Ce sont des choses dont on a d&#233;j&#224; beaucoup parl&#233;.&lt;/li&gt;&lt;/ol&gt;
&lt;p&gt;Il faut cependant se m&#233;fier du &#171; sch&#233;ma ultimaliste &#187; : ce mod&#232;le id&#233;al, nous ne r&#233;ussirons vraisemblablement pas &#224; le r&#233;aliser partout &#224; la fois : cela pr&#233;suppose la pr&#233;sence de militants r&#233;volutionnaires, un niveau de conscience assez &#233;lev&#233; pour que de cette mani&#232;re id&#233;ale, le mod&#232;le soit appliqu&#233;. Nous serions d&#233;j&#224; tr&#232;s contents si, dans un tr&#232;s grand nombre d'entreprises, il y a &#233;lection du comit&#233; de gr&#232;ve. C'est d&#233;j&#224; un pas en avant qualitatif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous l'avons d&#233;j&#224; dit souvent : si en mai 68, il n 'y avait eu que l' &#233;lection de comit&#233;s de gr&#232;ve - et leur f&#233;d&#233;ration - dans toutes les entreprises, il y aurait eu le d&#233;but de la r&#233;volution, il y aurait eu un changement qualitatif de la situation. Si nous poussons vers le mod&#232;le id&#233;al, c' est parce que les avantages de ce mod&#232;le sont tout &#224; fait &#233;vidents : cela repr&#233;sente les conditions optima pour l' organisation, l' auto-organisation et l' association d'un maximum de travailleurs &#224; la direction de la gr&#232;ve et pour l' &#233;closion d'une situation r&#233;volutionnaire dans les conditions les meilleures pour la classe ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On comprendra aussi le lien intime entre la pouss&#233;e vers la gr&#232;ve active et l'auto-organisation de la gr&#232;ve. Il est manifeste qu'une gr&#232;ve active ne peut plus &#234;tre dirig&#233;e par un secr&#233;tariat syndical ou un permanent : une ou deux personnes ne peuvent et ne savent plus organiser dans une usine la production, le ravitaillement, le lien avec les entreprises fournisseurs de mati&#232;res premi&#232;res, etc. C'est impossible : d&#232;s qu'on passe &#224; la gr&#232;ve active on est oblig&#233; d'associer &#224; la direction de la gr&#232;ve et &#224; toute une s&#233;rie de d&#233;cisions d ' autorit&#233; un grand nombre de travailleurs. La gr&#232;ve active en elle-m&#234;me est un stimulant tr&#232;s puissant de l'auto-organisation de la gr&#232;ve comme le montrent les exemples de Lip, Glaverbel-Gilly et pas mal d'autres au cours des deniers mois.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;5. Des comit&#233;s de gr&#232;ve aux conseils ouvriers&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le comit&#233; de gr&#232;ve-m&#234;me le comit&#233; central de gr&#232;ve, j 'y reviendrai parce que &#231;a a &#233;t&#233; la pol&#233;mique avec les camarades lambertistes en France en mai 68 -ne d&#233;borde pas encore le domaine d'une gr&#232;ve, c'est-&#224;-dire d'une contestation potentielle et non pas encore r&#233;elle du pouvoir politique (d'&#201;tat) de la bourgeoisie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment passer de comit&#233;s de gr&#232;ve aux conseils ouvriers ? Quelle est la distinction qualitative entre eux, m&#234;me si le conseil ouvrier na&#238;t 99 fois sur cent de comit&#233; de gr&#232;ve comme d' ailleurs le premier soviet de Petrograd. Il y a deux &#233;l&#233;ments qui, jusqu'ici, sur la base de l' exp&#233;rience historique -et il faut &#234;tre prudent parce que l'exp&#233;rience de l'avenir peut &#234;tre plus riche que celle du pass&#233; -semblent d&#233;terminants dans cette transformation :&lt;/p&gt;
&lt;ol class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; la f&#233;d&#233;ration, c'est-&#224;-dire rompre le fractionnement du germe du pouvoir ouvrier qui na&#238;t au niveau d'une usine : Lip n'est pas la contestation de l'&#233;conomie bourgeoise ou de l'&#201;tat bourgeois dans son ensemble. Mais 50 Lips qui se f&#233;d&#232;rent, qui d&#233;bordent deux ou trois branches industrielles, voil&#224; qui est qualitativement diff&#233;rent ! Surtout si cela implique en partie le syst&#232;me bancaire, l'&#233;lectricit&#233;, les transports publics, etc.&lt;br class='manualbr' /&gt;La f&#233;d&#233;ration horizontale ou verticale, c'est-&#224;-dire dans une ville ou dans une branche industrielle -la ville est plus importante que la branche parce qu'elle tend &#224; accentuer le caract&#232;re contestataire -, implique par sa logique une transformation de ces comit&#233;s de gr&#232;ve en organes de dualit&#233; de pouvoir si cette f&#233;d&#233;ration d&#233;passe un certain niveau.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; le second &#233;l&#233;ment, qui est simplement contenu comme possibilit&#233; dans la f&#233;d&#233;ration mais n'est pas encore r&#233;alis&#233;e, est aussi indispensable : ces organes de f&#233;d&#233;ration de comit&#233; de gr&#232;ve assument des pouvoirs qui d&#233;passent les pouvoirs de gestion de la gr&#232;ve.&lt;/li&gt;&lt;/ol&gt;
&lt;p&gt;Un comit&#233; central de gr&#232;ve qui se limite &#224; organiser la gr&#232;ve, &#224; distribuer l'argent ou le ravitaillement aux gr&#233;vistes et &#224; &#233;diter un journal d'agitation de la gr&#232;ve peut &#224; la rigueur &#234;tre encore compatible avec un pouvoir non partag&#233; de la bourgeoisie. Cela devient difficile, c'est un cas limite, mais on peut encore se l'imaginer. Mais un comit&#233; central de gr&#232;ve qui assume des pouvoirs au-del&#224; de la seule organisation de la gr&#232;ve, qui commence &#224; organiser la production, &#224; organiser la distribution de cr&#233;dit ou de finances &#224; partir des banques, &#224; organiser les transports public, la distribution de l'&#233;lectricit&#233;, qui assume en un mot des pouvoirs de fait, un tel comit&#233; de gr&#232;ve n'en est plus un mais est devenu un conseil ouvrier, un organe de pouvoir qui commence &#224; fonctionner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La naissance d'un organisme de dualit&#233; de pouvoir se manifeste par le fait que des pouvoirs qui, dans la soci&#233;t&#233; bourgeoise, sont normalement ex&#233;cut&#233;s soit par la bourgeoisie et ses instruments, comme le syst&#232;me bancaire, soit par l'&#201;tat bourgeois, commencent &#224; &#234;tre assum&#233;s par ces organes. Cela peut &#234;tre minimal ; tout le monde conna&#238;t l'anecdote que je me suis &#233;vertu&#233; &#224; r&#233;pandre en Europe, sinon dans le monde, et pour laquelle les camarades li&#233;geois m'en veulent &#233;norm&#233;ment : la direction li&#233;geoise de la FGTB qui, dans les deux gr&#232;ves g&#233;n&#233;rales de 1950 et 1960, organisait la circulation automobile dans la ville de Li&#232;ge et interdisait la circulation de voitures et de camions sans un tampon de la FGTB, assumait de fait un pouvoir public. Les camionneurs reconnaissaient ainsi un pouvoir public d'origine ouvri&#232;re qui est totalement diff&#233;rent du pouvoir d'&#201;tat bourgeois. C'est extr&#234;mement embryonnaire, mais r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore une fois, l'anecdote importe peu ; ce qui est important, c'est de transmettre des exemples pareils dans la m&#233;moire et l'imagination collective de la classe ouvri&#232;re, c'est de faire prendre un pli &#224; la structure mentale parce que ce genre d'exemple peut &#234;tre multipli&#233;, g&#233;n&#233;ralis&#233; dans la prochaine gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale et aura une importance colossale pratique pour faire na&#238;tre vraiment des conseils ouvriers, des organes de pouvoir de la classe ouvri&#232;re oppos&#233;s aux organes de pouvoir de la bourgeoisie.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;6. Dualit&#233; de pouvoir &#233;conomique et dualit&#233; de pouvoir politique.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Traditionnellement, le concept de dualit&#233; de pouvoir a &#233;t&#233; consid&#233;r&#233; -et l'&#233;cole &#171; zinovievo-stalinienne &#187; a exerc&#233; une tr&#232;s grosse influence &#224; ce propos dans le mouvement ouvrier - exclusivement comme un concept politique. Les camarades mao&#239;stes en sont aujourd'hui le produit caricatural. Ils ont un sch&#233;ma simpliste et absolument transparent : &#171; les trotskystes n'ont pas compris que les soviets existent seulement dans une situation r&#233;volutionnaire et que ce sont des organes du pouvoir r&#233;volutionnaire. Aujourd'hui, il n 'y a pas de situation r&#233;volutionnaire donc bavarder aujourd'hui sur le contr&#244;le ouvrier, sur la dualit&#233; de pouvoir, c'est parler dans le vide, ou pire encore, c'est faire du r&#233;formisme &#187;, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous comprenons ce qu'il y a de caduc dans ce raisonnement : cela &#233;vacue totalement la situation la plus caract&#233;ristique d'une lutte ouvri&#232;re s'&#233;tendant et se g&#233;n&#233;ralisant, &#224; savoir une situation r&#233;volutionnaire, et la mani&#232;re dont les r&#233;volutionnaires peuvent et doivent intervenir dans une situation pr&#233;-r&#233;volutionnaire. Derri&#232;re le concept mao&#239;ste, il y a en r&#233;alit&#233; la vieille tradition fataliste, m&#233;caniste, kautskyenne et anti-l&#233;niniste d'une situation r&#233;volutionnaire qui tombe du ciel, qui est d&#233;termin&#233;e par les conditions objectives sur lesquelles l'action de l'avant garde ouvri&#232;re ne peut avoir aucun effet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au contraire, nous pr&#233;tendons qu'en poussant &#224; des exp&#233;riences de contr&#244;le ouvrier, en g&#233;n&#233;ralisant le contr&#244;le ouvrier, en g&#233;n&#233;ralisant la transformation de comit&#233;s de gr&#232;ve en conseils ouvriers, nous transformons par cette intervention une situation pr&#233;-r&#233;volutionnaire en situation r&#233;volutionnaire, nous servons de facteur de cristallisation, de catalyseur pour la naissance d'une situation r&#233;volutionnaire. Et Trotsky a eu, concernant l' Allemagne au d&#233;but de la grande crise &#233;conomique, une pens&#233;e plus audacieuse et plus r&#233;novatrice : &#171; Nous devons &#233;viter d'identifier la dualit&#233; de pouvoir et les organes de la dualit&#233; de pouvoir d'avec les soviets de type classique qui sont venus de la r&#233;volution de 1917. Il n'est pas exclu que, dans la situation concr&#232;te de l'Allemagne de 1930, les conseils d'entreprise (organes l&#233;gal dans le cadre de la constitution bourgeoise de Weimar - E.M) domin&#233;s par les syndicats, pourraient devenir objectivement un organe de dualit&#233; de pouvoir &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour le moment, nous devons avoir l' esprit assez ouvert &#224; ce propos. Il est certain que l'identification de dualit&#233; de pouvoir avec des organes sovi&#233;tiques exactement du m&#234;me type que ceux de la r&#233;volution russe ou la r&#233;volution allemande serait une erreur &#224; ne pas commettre. Il y a eu au moins un exemple historique &#224; grande &#233;chelle : les comit&#233;s de milice en Espagne en juillet 36, qui &#233;taient des organe : dualit&#233; de pouvoir absolument &#233;vidents et d'une autre origine, d'une autre position que les soviets. Et, je prends l' exemple le plus probable, on ne peut exclure qu' en Grande-Bretagne, vu la particularit&#233; de la structure du mouvement ouvrier anglais, des organes d'un type assez diff&#233;rent du soviet classique puisse jouer le r&#244;le d'organes de dualit&#233; de pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nos camarades anglais s'appuient sur ce qui devient une constante aujourd'hui, du moins sur le plan local, en Angleterre : chaque fois qu'il y a une situation de lutte tr&#232;s tendue au niveau local des organismes de front unique &#171; ad hoc &#187; naissent qui rassemblent les d&#233;l&#233;gu&#233;s d'usine les plus combatifs, pas n&#233;cessairement tous, qui rassemblent les sections syndicales les plus combatives de l'endroit pas n&#233;cessairement toutes, qui rassemblent parfois les sections locales du parti travailliste, pas n&#233;cessairement toutes, et qui rassemblent des repr&#233;sentants d'organisations r&#233;volutionnaires localement implant&#233;es et influentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La preuve du pudding, comme on dit en Angleterre, c'est en le mangeant qu'on l'obtient. Si cet organe est capable de mobiliser l'ensemble de la classe ouvri&#232;re de l'endroit, cela correspond &#224; la m&#234;me chose qu'&#224; un soviet local. S'ils s'agit simplement d'un organe qui rassemble l'avant-garde et qui mobilise 10 &#224; 15% de la classe ouvri&#232;re, c'est un front unique de gauche (anticapitaliste comme nous dirions en Belgique). Nous ne devons pas exclure l'apparition d'organes de ce genre dans des pays o&#249; l'immense majorit&#233; de la classe ouvri&#232;re se trouve encore, d'une mani&#232;re ou d'une autre, encadr&#233;e dans les organisations traditionnelles ; c'est &#233;videmment la condition pour qu'un type de rassemblement de ce genre puisse jouer de fait le m&#234;me r&#244;le qu'une structure sovi&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais souligner le fait que j'ai dit &#171; organis&#233; &#187;, que ce cas est tr&#232;s exceptionnel en Europe. Je crois qu'en dehors de l' Angleterre - peut-&#234;tre la Su&#232;de, que je connais mal - il n'y en a pas ; en France ce n'est certainement pas le cas. Si on devait rassembler tout ce que je viens de citer plus haut, dans la plupart des villes fran&#231;aises, cela repr&#233;senterait un tiers ou un quart de la classe ouvri&#232;re. Idem pour l'Italie, la Belgique. Cela pr&#233;suppose un niveau d'organisation et d'encadrement de la classe ouvri&#232;re - non pas le fait de voter, mais le fait d'&#234;tre organis&#233; et de suivre l'appel de... - qui est tout &#224; fait exceptionnel en Angleterre : dans la plupart des grands centres industriels, on peut pratiquement dire que toute la classe ouvri&#232;re, sous une forme ou sous une autre, est organis&#233;e dans les syndicats et le parti travailliste, dans la mesure o&#249; les syndicats sont dans ce parti. Et m&#234;me pour l'Angleterre, si je donne le fond de ma pens&#233;e, je suis plut&#244;t d'avis qu'en pr&#233;sence d'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale il y aurait des comit&#233;s de gr&#232;ve &#233;lus qui surgiraient plut&#244;t que des organismes de ce genre. Mais il ne faut pas totalement exclure une &#233;ventualit&#233; de ce type, parce qu'elle reste dans une certaine logique du mouvement ouvrier anglais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La distinction est donc tr&#232;s importante entre des organes -qu'ils soient &#233;lus ou non, l&#224; n'est pas le point d&#233;cisif -dont le r&#244;le est d'assurer certains pouvoirs &#233;conomiques et le fait de passer &#224; la contestation du pouvoir de l'&#201;tat bourgeois. Pourquoi ce probl&#232;me est-il si d&#233;cisif et si difficile ? Parce que nous nous heurtons &#224; la distinction entre une tendance objective et un certain saut qualitatif dans la conscience. On peut dire que par la force des choses, presque imperceptiblement, par la simple logique interne du mouvement, des ouvriers sociaux-d&#233;mocrates ou &#233;duqu&#233;s dans le kroutchevisme peuvent &#234;tre entra&#238;n&#233;s, malgr&#233; eux, &#224; faire toute une s&#233;rie de choses que j'ai d&#233;crites pr&#233;c&#233;demment (points 1 &#224; 4), y compris la gr&#232;ve active, y compris la r&#233;ouverture des banques pour payer les gr&#233;vistes. Mais il y a un point o&#249; cela devient difficile, sinon impossible : lorsqu'il faut faire un choix d&#233;lib&#233;r&#233; et conscient de se heurter, de nier les institutions de la d&#233;mocratie bourgeoise. C'est ce qui a caus&#233; la perte de toutes les r&#233;volutions jusqu'&#224; maintenant en Europe occidentale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a un exemple classique, c'est le plus connu parce que c'est aussi le pays o&#249; les choses se font le plus brutalement : c'est le cas de l'Angleterre. Au moment o&#249; le mouvement ouvrier anglais avait sa plus grande force, juste apr&#232;s la Premi&#232;re guerre mondiale en 1921, lorsqu'il y avait la fameuse triple alliance entre les trois plus grands syndicats qui d&#233;cidaient de faire gr&#232;ve en commun (m&#233;tallos, mineur et transports) - qui aurait abouti &#224; une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale infiniment plus puissante qu celle de 1926, dans un contexte historique totalement diff&#233;rent - au moment o&#249; le mouvement des &#171; shop-stewar &#187; (de type semi-sovi&#233;tique) &#233;tait largement r&#233;pand dans les usines anglaises, Lloyd Georges, le dirigeant le plus intelligent de la bourgeoisie anglaise, a appel&#233; les trois principaux dirigeants des syndicats de la &#171; triple alliance &#187; chez lui et leur a dit : &#171; Nous savons que vous &#234;tes capables de paralyser tout le pays, nous savons que vous &#234;tes beaucoup plus forts que nous et nous savons m&#234;me que nous ne pourrions pas utiliser l'arm&#233;e contre vous parce que la plupart des soldats refuseraient de marcher, mais vous devez faire un choix : Je repr&#233;sente la majorit&#233; de la nation, du parlement ; si vous &#234;tes pr&#234;ts &#224; faire une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale contre la majorit&#233; de la nation et du parlement, vous ne pouvez la faire que si vous &#234;tes pr&#234;ts &#224; vous substituer &#224; eux et &#224; cr&#233;er un autre pouvoir, une autre structure d'&#201;tat que celle du parlement et du suffrage universel. Etes-vous pr&#234;ts &#224; le faire ? &#187; Je ne dois pas vous faire un dessin sur ce que ces bureaucrates syndicaux ont r&#233;pondu, tout le monde a compris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La traduction la plus tragique (en Angleterre on peut dire que c'est de la trai-com&#233;die parce qu'il ne s'est rien pass&#233; - c'est ce que Lloyd Georges voulait) cette m&#234;me logique, c'est le cas de l' Allemagne o&#249; il y avait des conseils ouvrier dans pratiquement toutes les usines et toutes les villes, o&#249; il y avait quasi-effondrement de l'appareil d'&#201;tat bourgeois (c'est-&#224;-dire o&#249; le pouvoir &#233;tait en fait entre les mains de la classe ouvri&#232;re) et o&#249; la majorit&#233; social-d&#233;mocrate dans ces conseils ouvriers a d&#233;cid&#233; d&#233;lib&#233;r&#233;ment de convoquer des &#233;lections g&#233;n&#233;rales pour un parlement bourgeois et de transf&#233;rer le pourvoir qu'elle avait &#224; ce parlement bourgeois. Non seulement criminel, mais b&#234;te ! Parce qu'ils &#233;taient convaincus qu'ils auraient eu la majorit&#233; dans ces &#233;lections parlementaires. Ils ne l'ont m&#234;me pas eu (44% des voix). Ils n'ont m&#234;me pas transmis le pouvoir des conseils ouvriers &#224; un gouvernement social-d&#233;mocrate, mais &#224; des partis bourgeois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi qu'en trois mois, la r&#233;volution allemande a &#233;t&#233; liquid&#233;e (novembre 18-f&#233;vrier 19) : apr&#232;s la convocation de l'assembl&#233;e constituante de Weimar, il n 'y avait plus de soviets. Ce point de non retour : transformer des conseils ouvriers qui ont commenc&#233; &#224; assumer un certain nombre de pouvoirs &#233;conomiques en organes qui d&#233;lib&#233;r&#233;ment contestent le pouvoir des institutions parlementaires d&#233;mocratiques bourgeoises de l'&#201;tat bourgeois, cela exige un saut qualitatif de la conscience ; on ne peut pas amener la majorit&#233; des ouvriers &#224; faire la r&#233;volution socialiste sans s'en apercevoir ; c'est une illusion totale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut donc qu'il y ait une transformation d&#233;cisive du niveau de conscience de la majorit&#233; de la classe ouvri&#232;re, d'un niveau r&#233;formiste &#224; un niveau r&#233;volutionnaire ou semi-r&#233;volutionnaire, il y a une s&#233;rie de conditions propices pour cela :&lt;/p&gt;
&lt;ol class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; acc&#233;l&#233;ration g&#233;n&#233;rale de l' exp&#233;rience de la conscience des &#233;v&#233;nements durant une p&#233;riode r&#233;volutionnaire -ce qui n'est pas une mince affaire. Tout le monde conna&#238;t les formules de L&#233;nine et Trotsky : &#171; Pendant une r&#233;volution, les ouvriers apprennent plus en un jour que pendant un ou cinq ans d'une p&#233;riode non-r&#233;volutionnaire &#187;. Ils apprennent plus parce qu'il y a plus d'activit&#233;s de masse -c'est &#233;videmment ce qui caract&#233;rise une p&#233;riode r&#233;volutionnaire.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; le r&#244;le du parti r&#233;volutionnaire est tout &#224; fait d&#233;cisif dans ces circonstances. Il est inconcevable -et il n'y a aucun pr&#233;c&#233;dent - que la majorit&#233; de la classe ouvri&#232;re puisse acqu&#233;rir une conscience anticapitaliste et r&#233;volutionnaire sans le r&#244;le actif et dirigeant du Parti r&#233;volutionnaire. Et l&#224; encore, dans une p&#233;riode r&#233;volutionnaire, le Parti r&#233;volutionnaire peut se transformer et cro&#238;tre &#224; un rythme infiniment plus rapide que dans une p&#233;riode de calme relatif.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Mais, aussi bizarre que cela puisse para&#238;tre, je donnerai quand m&#234;me dans tout ce processus le r&#244;le d&#233;cisif &#224; un troisi&#232;me facteur : ce qui vient de l' ennemi.&lt;/li&gt;&lt;/ol&gt;
&lt;p&gt;La seule situation qui soit extr&#234;mement difficile est la situation dans laquelle l' ennemi ne fait rien. Il y a un exemple historique : celui de la bourgeoisie italienne lorsque les ouvriers de l'Italie du nord ont occup&#233; toutes les grandes usines de la r&#233;gion : la fameuse grande gr&#232;ve de novembre 1920. Et Giolitti, le premier ministre italien de l'&#233;poque, qui comme Lloyd Georges &#233;tait un des dirigeants les plus astucieux de la bourgeoisie italienne, a dit : &#171; Les ouvriers ont occup&#233; les usines, ils sont arm&#233;s (du moins ceux de Turin -E.M.) : c'est une menace pour la survie de l'&#201;tat. La seule chose utile que nous puissions faire, c'est de ne rien faire &#187;. Il faut esp&#233;rer, en d'autres termes, qu' ils ne sauront pas eux-m&#234;mes prendre les initiatives d&#233;cisives pour un pas en avant d&#233;cisif'. C'est exactement ce qui est arriv&#233; : il y a eu des r&#233;unions pendant 1,2,5,6 jours des directions des syndicats, de la direction du parti socialiste -les communistes &#233;taient encore &#224; l' int&#233;rieur du P. S. -, des conseils ouvriers : on a discut&#233; de savoir sur quoi on allait mettre l'accent : contr&#244;le ouvrier ou non, que va-t-on demander aux patrons, au gouvernement, etc. et le mouvement s'est &#233;puis&#233; par discussions internes, pi&#233;tinements, paralysie, incapacit&#233; de prendre une initiative d&#233;cisive pour faire la transformation que j' ai d&#233;crite plus haut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la bourgeoisie italienne avait commis l'erreur de lancer sur les usines les bandes fascistes &#224; ce moment-l&#224;, ou de commencer une r&#233;pression militaire, il est presque certain qu'il y aurait eu la r&#233;volution : les ouvriers &#233;taient arm&#233;s, ils avaient la force mat&#233;rielle pour prendre le pouvoir, pour riposter &#224; n'importe quelle provocation venant de l'autre c&#244;t&#233;. Mais prendre eux-m&#234;mes les initiatives, sans provocations, rompre eux-m&#234;mes avec les institutions de la d&#233;mocratie bourgeoise, ils n'en avaient ni la conscience, ni la volont&#233;, ni la direction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il faut tirer une conclusion tr&#232;s importante, contest&#233;e, mais se d&#233;gageant de toute l'exp&#233;rience des gr&#232;ves g&#233;n&#233;rales en Europe occidentale : il est d&#233;cisif de faire en sorte que les organes de pouvoir ouvrier naissants de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale subsistent, qu'il y ait une structure de dualit&#233; de pouvoir qui subsiste et qu'il y ait une p&#233;riode de dualit&#233; de pouvoir qui s'ouvre. Parce qu'&#224; partir du moment o&#249; on r&#233;ussit &#224; les maintenir, il est presque in&#233;vitable que l' adversaire soit oblig&#233; de les attaquer, t&#244;t ou tard et que les initiatives n&#233;cessaires pour la riposte puissent &#234;tre pr&#233;par&#233;es, centralis&#233;es d'une mani&#232;re beaucoup plus efficace que si on r&#233;clame de ces ouvriers, qui viennent de faire un saut en avant organisationnel colossal, de comprendre imm&#233;diatement aussi toutes les implications politiques et r&#233;volutionnaires de leur d&#233;cision, chose qui est peu probable, du moins dans la majorit&#233; des pays o&#249; la classe ouvri&#232;re est sous l'influence r&#233;formiste ou n&#233;o-r&#233;formiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d'autres termes, la variante la plus probable, c'est une v&#233;ritable dualit&#233; de pouvoir ; c'est-&#224;-dire qu'existeront c&#244;te &#224; c&#244;t&#233; pendant une p&#233;riode transitoire, et les conseils ouvriers -embryon de pouvoir sovi&#233;tique -et le parlement et les institutions bourgeoises. Et il s'agira de savoir &#224; quel moment, sous quelle forme et sous quel pr&#233;texte on am&#232;nera la majorit&#233; des travailleurs &#224; rompre d&#233;lib&#233;r&#233;ment et consciemment avec les seconds pour s'appuyer sur les premiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela s'applique si les travailleurs sont en majorit&#233; encore sous l'influence de l'id&#233;ologie r&#233;formiste ou n&#233;o-r&#233;formiste. Si la majorit&#233; des ouvriers est d&#233;j&#224; communiste, anticapitaliste, trotskyste, r&#233;volutionnaire, mao&#239;ste, etc. avant m&#234;me que la dualit&#233; de pouvoir naisse, tout cela ne s'applique gu&#232;re, les ouvriers transformeront leurs conseils ouvriers ouvertement en soviets et ils iront &#224; la conqu&#234;te du pouvoir. Mais c'est une &#233;ventualit&#233; extr&#234;mement improbable dans la quasi-totalit&#233; des pays d'Europe, &#224; la possible exception de l'Espagne, et encore, il faut &#234;tre tr&#232;s prudent.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;7. La centralisation.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Nous nous heurtons ici &#224; un ph&#233;nom&#232;ne qui est d'une tr&#232;s grande importance psychologique et que, sans aucun doute, L&#233;nine a sous-estim&#233; quand il a voulu transposer sur l'Europe occidentale un certain nombre d'exp&#233;riences de la r&#233;volution russe : la classe ouvri&#232;re d'Europe occidentale est centralis&#233;e depuis tr&#232;s longtemps dans des organisations ouvri&#232;res, syndicales et politiques. Et quand le camarade Posadas venait en Europe et tapait sur le dos des ouvriers en leur disant : &#171; Vous savez, vous devez apprendre &#224; vous centraliser &#187;, il leur apprenait quelque chose qu'ils savaient depuis 75 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malheureusement, l'exp&#233;rience que les ouvriers ont faite est double et au moins partiellement n&#233;gative : la centralisation augmente incontestablement la force, mais&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la forme concr&#232;te de la centralisation a aussi renforc&#233; la bureaucratisation ; et plus une organisation de masse est centralis&#233;e aujourd'hui, plus elle est bureaucratique -il n'y a aucune exception &#224; la r&#232;gle dans toute l'Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or nous avons expliqu&#233; que dans une tr&#232;s large mesure, ce qui est justement positif dans une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, c'est qu'elle va lib&#233;rer des forces d'autonomie ouvri&#232;re pouvant remettre en question le contr&#244;le bureaucratique sur la classe ouvri&#232;re et le mouvement ouvrier. Il est presque in&#233;vitable que cette autonomie ouvri&#232;re sera caract&#233;ris&#233;e au d&#233;part par un degr&#233; non n&#233;gligeable de d&#233;centralisation. C'est moins la r&#233;volte contre la bourgeoisie et son &#201;tat que contre la bureaucratie. Mais les deux sont, par la force des choses, tr&#232;s intimement li&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui veut dire que la centralisation de toutes les initiatives qui seront prises ne sera pas une chose aussi &#233;vidente que dans un discours de troskyste ou dans une &#233;cole de cadres. Prenons un exemple sorti de la r&#233;volution espagnole (il faut souvent se r&#233;f&#233;rer &#224; elle parce que c'est l'exp&#233;rience la plus riche de ce que nous avons connu dans les pays imp&#233;rialistes jusqu'&#224; maintenant) : les organes de type sovi&#233;tique cr&#233;&#233;s spontan&#233;ment par les travailleurs pendant les premiers jours de la r&#233;volution n ' avaient m&#234;me pas le m&#234;me nom dans les diff&#233;rentes villes : en Catalogne, o&#249; le mouvement &#233;tait le plus avanc&#233;, ils s'appelaient en g&#233;n&#233;ral &#171; comit&#233; de milice &#187; (pas partout) ; dans d'autres parties du pays, ils s'appelaient diff&#233;remment : &#171; comit&#233; de production &#187;, &#171; comit&#233; local &#187;, &#171; comit&#233; d'usine &#187;, &#171; conseil ouvrier &#187;, &#171; comit&#233; de front populaire &#187;, etc. Cela variait d'une ville &#224; l' autre. Et le titre n'&#233;tait pas seulement une question formelle, il recouvrait aussi une fonction diff&#233;rente, une composition diff&#233;rente, une auto-conscience diff&#233;rente des gens qui &#233;taient dedans, de ce qu'il repr&#233;sentaient. Et f&#233;d&#233;rer tous ces comit&#233;s dans les 24 heures en un Congr&#232;s national, non seulement c'&#233;tait impossible, mais cela ne s'est pas fait et ce n'est pas un hasard !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais indiquer quelques voies par lesquelles cette centralisation peut progresser :&lt;/p&gt;
&lt;ol class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Une voie tr&#232;s importante, c'est la voie &#233;conomique ou &#233;conomiste dont j'ai d&#233;j&#224; parl&#233; : dans la mesure o&#249; on passe &#224; la gr&#232;ve active, il y a dans la logique de la gr&#232;ve active une force centralisatrice colossale que nous devons souligner. Il est impossible de commencer &#224; produire dans une entreprise sans prendre contact avec les entreprises de transport, de mati&#232;res premi&#232;res, de distribution, d ' &#233;nergie. Il y a l&#224; une force de centralisation et de coordination qui na&#238;t presque automatiquement. C'est un argument de plus pour indiquer l'importance du passage &#224; la gr&#232;ve active pour transformer une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale en d&#233;but de processus vers la r&#233;volution socialiste.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Un autre facteur tr&#232;s important et que nous avons encore tendance &#224; sous-estimer : la centralisation de la communication.Il y a aujourd'hui des centres nerveux de la soci&#233;t&#233; qui ne sont plus les m&#234;mes que ceux d'il y a 60 ans. Ce n'est plus la gare ; l'id&#233;e d'occuper la gare -qui &#233;tait une id&#233;e logique pour les ouvriers de 1917- ne viendrait &#224; personne aujourd'hui dans pas mal de pays. Les centres nerveux actuels, ce sont les centres de t&#233;l&#233;communication, de radio, de TV et ce qui est li&#233; : les imprimeries (qu'il ne faut pas sous-estimer, notamment celle o&#249; on imprime l' argent), banques, ch&#232;ques-postaux, etc.&lt;/li&gt;&lt;/ol&gt;
&lt;p&gt;Si l'on voit ces quelques &#233;l&#233;ments, on voit des forces de centralisation qui peuvent na&#238;tre dans une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale. Du point de vue de la possibilit&#233; d'une r&#233;volution socialiste, le tournant de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale de mai 68 n'a &#233;t&#233; aper&#231;u par presque personne : les premiers jours de la gr&#232;ve, toutes les entreprises &#233;taient occup&#233;es et contr&#244;l&#233;es par les travailleurs, y compris celles de t&#233;l&#233;communication ; il n'y avait plus &#224; Paris une antenne de t&#233;l&#233;communication qui n'&#233;tait pas contr&#244;l&#233;e par les gr&#233;vistes -m&#234;me celles du Minist&#232;re de l'Int&#233;rieur et du Minist&#232;re de la D&#233;fense nationale. La seule intervention militaire que le gouvernement gaulliste a faite, &#231;a a &#233;t&#233; pour d&#233;gager une antenne &#224; Paris pour le minist&#232;re de l'Int&#233;rieur : une intervention de 100 CRS a suffit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il y avait eu une autre direction &#224; la gr&#232;ve -avec des si on peut &#233;videmment faire beaucoup de choses -, s'il y avait eu une autre conscience chez les ouvriers, s'ils avaient compris l'importance d&#233;cisive des choses, ils se seraient oppos&#233;s &#224; la saisie de cette antenne et il est inutile d'expliquer ce qui aurait pu na&#238;tre d'une telle r&#233;sistance - victorieuse cela ne fait aucun doute.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut comprendre que le degr&#233; de paralysie qu'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, qui prend des mesures de centralisation de cette nature, peut imposer &#224; l'&#201;tat bourgeois, est qualitativement sup&#233;rieur &#224; tout ce qu'on a connu dans le pass&#233;. L&#224; appara&#238;t un des aspects les plus saisissants de l'incompr&#233;hension de tous ceux qui font la critique unilat&#233;rale et fausse de la technologie contemporaine et la voient seulement comme une force d'oppression et d'exploitation -ce qu'elle est en r&#233;gime capitaliste -, et qui ne comprennent pas qu' elle rend la soci&#233;t&#233; bourgeoise, parce que pr&#233;cis&#233;ment technicienne, infiniment plus vuln&#233;rable que par le pass&#233; devant une action unanime et g&#233;n&#233;ralis&#233;e de tous les salari&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'&#233;tait la r&#233;pression bourgeoise il y a 50 ou 60 ans ? C'&#233;tait quelques milliers de soudards arm&#233;s l&#226;ch&#233;s sur la population ; il n 'y avait &#224; ce moment-l&#224; qu'une seule chose &#224; faire : opposer les armes aux armes. Aujourd'hui, la soci&#233;t&#233; est beaucoup plus vuln&#233;rable ; ce sont des unit&#233;s hautement mobiles mais toutes reli&#233;es par radio, t&#233;lex, t&#233;l&#233;scripteurs etc. &#224; un nombre fort r&#233;duit de centres nerveux. Saisissez toutes les antennes de t&#233;l&#233;communication, coupez les possibilit&#233;s de transmission et en un quart d'heure la centralisation passe dans le camp du prol&#233;tariat et de la r&#233;volution, et la contre-r&#233;volution est totalement d&#233;centralis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant les premiers jours de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale de mai 68 en France, on est arriv&#233; &#224; une situation o&#249; le ministre de l'Int&#233;rieur n'avait plus aucun moyen de communication avec les pr&#233;fets. et la situation &#233;tait pouss&#233;e au grotesque parce que m&#234;me les secr&#233;taires, les dactylos, les employ&#233;s de pr&#233;fectures &#233;taient en gr&#232;ve, c'est &#224; dire que la question n'&#233;tait m&#234;me pas qu'il ne pouvait communiquer avec les pr&#233;fectures mais que ceci ne servait &#224; rien : il fallait communiquer directement avec le pr&#233;fet ou un de ses adjoints parce qu'autrement ce n'&#233;tait pas transmis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'importance de ces nouveaux centres nerveux que sont tous ces moyens de t&#233;l&#233;communications pour faire passer la centralisation dans le camp ouvrier et pour paralyser le camp bourgeois et de la contre-r&#233;volution est tr&#232;s important &#224; comprendre. La gr&#232;ve passive transform&#233;e en gr&#232;ve active dans ces domaines est une centralisation automatique. Imaginez-vous le passage &#224; la gr&#232;ve active lors d'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale du personnel de la radio- TV Cela veut dire que la radio- TV est mise au service de la gr&#232;ve, avec une force de centralisation indescriptible. La contre-r&#233;volution le comprend parfaitement : chaque putsch contre-r&#233;volutionnaire des 15 derni&#232;res ann&#233;es visait &#224; saisir avant tout la radio-TV.Ils savaient que si la radio-TV &#233;tait aux mains du peuple et des travailleurs, cela donnait une puissance colossale qui n'a jamais exist&#233; dans le pass&#233; pour la centralisation d'un pouvoir ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et on peut tirer des cons&#233;quences, &#224; coup s&#251;r, pour l'avenir : c'est autour de ces centres que les premi&#232;res &#233;preuves de forces &#233;clateront. La gendarmerie en Belgique ne s'amusera pas d'abord &#224; expulser les gr&#233;vistes de Cockerill ou des ACEC - ils devraient &#234;tre fous pour faire une chose pareille. Ils ne se concentreront pas non plus sur la gare de Waremme ou sur la gare-fronti&#232;re de Haine-Saint-Pierre.Ils iront sur les grands centres de t&#233;l&#233;communication, sur la RTB, les ch&#232;ques-postaux, les grandes banques : l&#224; sont les centres qui, s'ils sont contr&#244;l&#233;s par un camp ou l'autre, peuvent d&#233;terminer le cours g&#233;n&#233;ral des &#233;v&#233;nements pour une p&#233;riode.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est possible, justement autour du probl&#232;me de l'autod&#233;fense de ce genre d'institutions qui, par leur nature m&#234;me, font passer dans une bonne proportion le pouvoir d'un camp &#224; l'autre, que la prise de conscience d'une masse beaucoup plus grande de travailleurs peut s'allumer et qu'on peut comprendre la n&#233;cessit&#233; d'un certain nombre de choses qu'on ne comprend pas lorsque c'est pos&#233; d'une mani&#232;re un peu abstraite et g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;8. Les loyaut&#233;s de la classe ouvri&#232;re aux organisations traditionnelles et le probl&#232;me de la prise du pouvoir.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;II s'agit de l'articulation de tout ce dont je viens de parler jusqu'ici au sujet du d&#233;veloppement de la dualit&#233; de pouvoir naissant de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale et les loyaut&#233;s disons traditionnelles politiques de la classe ouvri&#232;re qui aboutit &#224; la fameuse question de la formule transitoire gouvernementale. Nous sommes confront&#233;s avec la contradiction fondamentale sous sa forme la plus pure et la plus &#233;lev&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Objectivement la question de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale pose la question du pouvoir politique. Objectivement des comit&#233;s de gr&#232;ve f&#233;d&#233;r&#233;s sont des organes de dualit&#233; de pou-&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;voir. Objectivement des comit&#233;s de gr&#232;ve f&#233;d&#233;r&#233;s qui commencent &#224; assumer des pouvoirs autres que ceux de g&#233;rer la gr&#232;ve, commencent &#224; agir comme des organes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;de pouvoir. Mais tout cela est, malheureusement, compatible avec l'autre ph&#233;nom&#232;ne, que la majorit&#233; des travailleurs &#233;lisant ces comit&#233;s et les appuyant, continuent &#224; appuyer en m&#234;me temps des partis r&#233;formistes qui, justement dans une situation de ce genre, manifestent leur caract&#232;re contre-r&#233;volutionnaire de la mani&#232;re la plus nuisible dans le cours de l'histoire du mouvement ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il faut dire que le verdict de l'histoire est absolument clair : cela s'est fait chaque fois. Les ouvriers russes ont &#233;lus des soviets partout en f&#233;vrier-mars 1917 et y ont &#233;lu une majorit&#233; de mencheviks et S.R de droite, c'est-&#224;-dire des r&#233;formistes. Les ouvriers allemands ont &#233;lu partout en Allemagne en novembre 1918 des conseils ouvriers et y ont &#233;lu une majorit&#233; de sociaux-d&#233;mocrates. Les ouvriers espagnols ont cr&#233;&#233; des comit&#233;s partout en Espagne en juillet 36, mais la grande majorit&#233; des membres de ces comit&#233;s &#233;taient des sociaux-d&#233;mocrates, des anarchistes et des membres du P.C., c'est-&#224;-dire des membres d'organisations qui ne comprenaient pas la nature de dualit&#233; de pouvoir, pour ne pas dire de la n&#233;cessit&#233; de conqu&#234;te de pouvoir par ces comit&#233;s. Nous devons comprendre cette contradiction et nous ne pouvons pas la nier en paroles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne pouvons pas dire : &#171; Aussi longtemps que les ouvriers n'auront pas rompu consciemment avec le r&#233;formisme, ils ne cr&#233;eront jamais des soviets &#187;. C'est d&#233;montr&#233; faux par l'histoire. Et nous pouvons encore moins dire : &#171; Aussi longtemps que les ouvriers n'auront pas rompu avec le r&#233;formisme, ils ne devraient pas cr&#233;er des soviets &#187;, ce qui est presque la th&#233;orie des mao&#239;stes. Car c'est seulement en cr&#233;ant des soviets, en &#233;tant dans une situation r&#233;volutionnaire qu'ils finiront par rompre en majorit&#233; avec le r&#233;formisme. L&#224; se trouve donc la v&#233;ritable difficult&#233;, la v&#233;ritable contradiction qui trouve son expression la plus nette sur la question du pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car on ne pourra convaincre les travailleurs que ces organes doivent prendre tout le pouvoir, si on oppose ce pouvoir aux partis auxquels ils sont encore loyaux. Et on ne peut pas non plus avoir l'illusion que ces partis, sous la pression des travailleurs, finiront par prendre le pouvoir. On ne peut pas exclure &#224; l' avance cette &#233;ventualit&#233; marginale mais elle est extr&#234;mement improbable, et pour l'Europe occidentale, elle est exclue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusque maintenant, le mouvement r&#233;volutionnaire en g&#233;n&#233;ral &#224; avanc&#233; deux solutions pour sortir de cette contradiction. Ces solutions qui sont des propositions pour r&#233;soudre le probl&#232;me, restent les seules valables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1)&lt;/strong&gt; Au niveau de la propagande, c'est la fameuse et classique tactique des bolcheviks de 1917 qui dit aux travailleurs : &#171; Vous &#234;tes organis&#233;s dans des conseils ouvriers, vous voulez qu'ils prennent le pouvoir. En m&#234;me temps vous avez encore des illusions dans le parti social-d&#233;mocrate. R&#233;clamez de votre parti qu'il prenne tout le pouvoir dans le cadre des soviets &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'insiste sur le fait qu'une telle agitation a une dynamique totalement diff&#233;rente dans une situation r&#233;volutionnaire o&#249; d&#233;j&#224; des organes de dualit&#233; de pouvoir existent d'une tactique appelant les ouvriers &#224; voter pour des partis ouvriers, de la tactique de r&#233;clamer que le Parti travailliste arrive au pouvoir en Angleterre par voie des &#233;lections, ce qui est utile aussi &#224; des fins de propagande mais qui est totalement diff&#233;rent dans sa dynamique. Je crois qu'&#224; l'avenir, il ne nous sera pas &#233;pargn&#233; de passer par la m&#234;me voie. La seule &#233;ventualit&#233; o&#249; on pourrait faire l'&#233;conomie de cette &#233;tape interm&#233;diaire, serait que les organisations r&#233;volutionnaires, d&#232;s le d&#233;part, seraient majoritaires dans la classe ouvri&#232;re, &#233;ventualit&#233; que nous excluons comme peu probable sinon impossible dans les ann&#233;es &#224; venir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut cependant faire attention &#224; la formulation pr&#233;cise de ce mot d'ordre gouvernemental transitoire, car il doit correspondre &#224; la r&#233;alit&#233; de la loyaut&#233; de la classe ouvri&#232;re. Et celle-ci peut varier.Il y a une tendance aujourd'hui en Europe occidentale - que nous avons constat&#233;e en Belgique peut-&#234;tre avant les camarades d'autres pays -, qui est un certain transfert de loyaut&#233; des vieux partis traditionnels de la classe ouvri&#232;re vers les syndicats. La forme r&#233;formiste traditionnelle classique dans un pays comme la Belgique, c'est beaucoup plus la FGTB que le PSB, en Italie beaucoup plus les syndicats que le PC, pour ne pas dire le parti social-d&#233;mocrate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut donc tenir compte dans la formulation du mot d'ordre gouvernemental : il faut de toute mani&#232;re y inclure les syndicats et dans certaines situations les organisations syndicales avant les organisations politiques traditionnelles. On se rappelle qu'en Belgique, pendant toute une p&#233;riode partant de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale de 1960, nous avions comme mot d'ordre gouvernemental de transition &#171; gouvernement ouvrier appuy&#233; sur les syndicats &#187;. Ce qui correspondait &#224; une r&#233;alit&#233; de la classe ouvri&#232;re, du mouvement ouvrier en Belgique. Il ne faut pas pr&#233;juger de l'avenir, car cette question est tr&#232;s concr&#232;te et elle se modifie avec les r&#233;alit&#233;s de la classe ouvri&#232;re et il faut que cela ne sorte pas d'un sch&#233;ma ou d'un texte &#233;crit il y a 40 ans mais colle &#224; la r&#233;alit&#233; concr&#232;te de l'&#233;tape &#224; laquelle on se trouve dans chaque pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2)&lt;/strong&gt; L'autre aspect de la solution de cette contradiction, c'est l'aspect organisationnel. Lorsqu'il y a une crise r&#233;volutionnaire tr&#232;s aigu&#235;, lorsqu'il y a une gr&#232;ve g&#233;n&#233;ral qui paralyse vraiment tout le pays et cr&#233;e des organes de dualit&#233; de pouvoir, un regroupement ultra-rapide, une recomposition ultra-rapide s'op&#232;re dans la classe ouvri&#232;re et le mouvement ouvrier. C'est le grand moment du centrisme dans l'histoire du mouvement ouvrier. Il y a des forces centristes qui surgissent de divers horizons, de divers point de d&#233;part et qui, en g&#233;n&#233;ral, se retrouvent assez rapidement sur un d&#233;nominateur commun dans la lutte, qui est positif -je ne parle, pas ici du centrisme au sens n&#233;gatif mais positif car il s'agit de forces qui vont du r&#233;formisme vers la r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, la t&#226;che de cr&#233;er une unit&#233; d'action autour de quelques questions cl&#233;s pour la naissance du pouvoir ouvrier entre les r&#233;volutionnaires et les centristes est en g&#233;n&#233;ral la t&#226;che organisationnelle la plus importante. Dans la r&#233;volution espagnole, c'&#233;tait la gauche anarchiste, la gauche socialistes, le POUM et les trotskystes. Dans la r&#233;volution allemande, c' &#233;tait la gauche du parti socialiste ind&#233;pendant, le PC et certaines forces anarcho-syndicalistes. Dans la r&#233;volution russe c'&#233;tait le parti bolchevik et la gauche du parti socialiste-r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;videmment, la situation id&#233;ale, c'est -&#224; nouveau- la situation o&#249; le parti r&#233;volutionnaire a, d&#232;s le d&#233;part, l'h&#233;g&#233;monie dans ce rassemblement, alors il n 'y a pas beaucoup de probl&#232;mes et c'est le d&#233;roulement russe qui peut s'imiter. Mais je me permets de faire un pronostic pessimiste. Je ne crois pas que cela va se r&#233;p&#233;ter souvent en Europe occidentale. Je ne dis pas cela par pessimisme cong&#233;nital, mais parce que cette situation exceptionnelle en Russie &#233;tait le produit d'un pass&#233; qu'il faut expliquer : le parti bolchevik a pu conqu&#233;rir l'h&#233;g&#233;monie dans l'extr&#234;me-gauche russe parce qu'il avait d&#233;j&#224; l'h&#233;g&#233;monie dans toute la classe ouvri&#232;re dix ans auparavant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la veille de la premi&#232;re guerre mondiale, le parti bolchevik &#233;tait absolument h&#233;g&#233;monique dans le mouvement ouvrier russe, tant du point de vue &#233;lectoral que du point de vue de la presse, syndical et du nombre de membre. Il y a une enqu&#234;te c&#233;l&#232;bre d'Emile Vandervelde, pourtant ennemi farouche des bolcheviks, qui est arriv&#233; en Russie, au nom du Bureau Socialiste International, au d&#233;but de 1914 et qui reconna&#238;t que les bolcheviks sont majoritaires &#224; tous points de vue dans la classe ouvri&#232;re russe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui s'est pass&#233; en Russie est quelque chose de totalement diff&#233;rent de ce qui existe actuellement en Europe occidentale. Le courant r&#233;volutionnaire qui a eu l'h&#233;g&#233;monie au sein de la classe ouvri&#232;re russe quand celle-ci r&#233;ellement peu active, a perdu temporairement l'h&#233;g&#233;monie, lorsque le courant r&#233;volutionnaire s'est &#233;tendu au peuple entier, en f&#233;vrier-mars 17 et l' a reconquise assez rapidement six mois apr&#232;s. Et il pouvait le faire parce qu'il avait des cadres ouvriers dans chaque usine, et qu'il avait un acquis d'implantation dans la classe ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est absolument pas la situation de l'avant-garde r&#233;volutionnaire aujourd'hui dans aucun pays d'Europe occidentale. Et dans ces conditions, il est peu probable que m&#234;me avec l'aide d'une mont&#233;e r&#233;volutionnaire, et m&#234;me en pensant que nous multiplierons nos forces par dix ou m&#234;me par cinquante, ce qui est probable dans une telle mont&#233;e, nous serons d'embl&#233;e plus forts que des courants centristes sortant des grands courants de masse, ce qui repr&#233;sente une force infiniment plus importante. Le P.C. allemand en 1919, 1920 jusqu'au congr&#232;s de Halle, repr&#233;sentait 15 &#224; 25.000 membres, la gauche des socialistes ind&#233;pendants repr&#233;sentait 300 &#224; 500.000 personnes. Voil&#224; le rapport de forces. En Espagne, le POUM -avec toutes les critiques qu'on peut lui faire -et les trotskystes repr&#233;sentaient de 4 &#224; 6.000 personnes, et la gauche socialiste et anarchiste, c'&#233;tait de 200 &#224; 300.000 personnes. C'est le m&#234;me rapport de forces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est peu probable qu' &#224; l' avenir on conna&#238;tra des rapports de forces radicalement diff&#233;rents au d&#233;but d'une mont&#233;e r&#233;volutionnaire. Ce qui veut dire qu'&#233;viter tout sectarisme &#224; l' &#233;gard de ces courants de gauche est une question vitale pour ne pas rater la victoire de la r&#233;volution et qu'il faut trouver les formes organisationnelles de cr&#233;ation d'un front unique des r&#233;volutionnaires au sein du front unique des organisations ouvri&#232;res. Quand je dis F.U. des r&#233;volutionnaires, je veux dire front du parti r&#233;volutionnaires et des centristes, parce que, par d&#233;finition, tous ceux qui ne sont pas dans le parti r&#233;volutionnaire sont des centristes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France, cette chose s'est concr&#233;tis&#233;e pendant mai 68 : une genre de front des r&#233;volutionnaires a fonctionn&#233;. C'est lui qui a pris toutes les initiatives d'action. Des grandes manifestations, des meetings, etc. Nos camarades y ont jou&#233; un r&#244;le exemplaire, sans sectarisme aucun. C'est d'ailleurs le d&#233;but de leur perc&#233;e dans l'extr&#234;me-gauche fran&#231;aise comme une force politiquement h&#233;g&#233;monique. Je crois que c'est une image &#224; appliquer. En Italie, par exemple, cela ne s'est pas fait. Pendant la grande mont&#233;e des gr&#232;ves en 69 les diff&#233;rents groupes et groupuscules r&#233;volutionnaires n'ont jamais r&#233;ussi &#224; &#233;tablir un minimum de front unique entre eux. Ils le r&#233;alisent maintenant dans une p&#233;riode de recul et sur une ligne droiti&#232;re, mais c'est classique. Et cela a eu des cons&#233;quences d&#233;sastreuses en Italie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je prends l'exemple le plus d&#233;sastreux. Lorsque le premier conseil de d&#233;l&#233;gu&#233;s ouvriers a &#233;t&#233; cr&#233;&#233; &#224; Fiat, la fin de 69 &#224; l'initiative de groupes d'extr&#234;me-gauche, une conf&#233;rence ouvri&#232;re nationale a rassembl&#233; 3.000 ouvriers r&#233;volutionnaires ; nos camarades, qui &#233;taient une toute petite minorit&#233;, se sont battus &#171; &#224; mort &#187; pour une question : que tous les r&#233;volutionnaires prennent l'initiative d'imiter dans d'autres entreprises italiennes ce qui avait &#233;t&#233; fait &#224; Fiat. Il y avait moyen de le faire car les forces pr&#233;sentes en &#233;taient capables. Tous les groupes mao&#239;stes et spontan&#233;istes s'y sont oppos&#233;s avec des arguments stupides et typiques de l'ultra-gauche : &#171; nous sommes tous des d&#233;l&#233;gu&#233;s &#187;, &#171; nous n'avons, pas besoin de d&#233;l&#233;gu&#233;s &#187;, &#171; nous voulons &#233;manciper la masse &#187;, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;sultat de cela : la bureaucratie syndicale a fini par &#233;tendre la constitution des comit&#233;s &#224; la place de l'avant-garde r&#233;volutionnaire et a pu reprendre ainsi le contr&#244;le d'un mouvement qui aurait pu lui &#233;chapper totalement. Et la conclusion logique : les m&#234;mes qui criaient en 69 &#171; nous sommes tous des d&#233;l&#233;gu&#233;s &#187; appuient aujourd'hui la bureaucratie syndicale dans sa manoeuvre d'int&#233;gration des conseils ouvriers dans l'appareil syndical.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet exemple montre aussi que la lutte pour le front unique d'extr&#234;me-gauche dans le cadre de la lutte pour le F.U.O. exige l'absence de sectarisme, mais aussi l'absence d'alignement m&#233;canique et suiviste sur les positions ultra-gauches et opportunistes qui peuvent &#234;tre d&#233;fendus par les diff&#233;rentes variantes qu' on trouve dans cette faune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle est la chance ainsi donn&#233;e aux r&#233;volutionnaires ? Je voudrais donner quelques exemples historiques. L'association de la gauche du Parti socialistes Ind&#233;pendant et du P. C. en 1922 a permis de conqu&#233;rir la majorit&#233; du syndicat des m&#233;tallurgistes en Allemagne, y compris la majorit&#233; dans la direction (le plus grand syndicat allemand). Aux mois de septembre-octobre 36, le POUM, la gauche anarcho-syndicalistes et la gauche socialistes avaient une majorit&#233; incontestable au sein des comit&#233;s de milice en Catalogne. Et quand nous critiquons le POUM ou la direction droiti&#232;re du PC allemand de 22-23, ce n'est pas parce qu'ils sont pass&#233;s par ces &#233;tapes absolument indispensables pour conqu&#233;rir la majorit&#233; de la classe ouvri&#232;re mais parce qu'ils n'ont pas saisi ces chances pour poser et r&#233;soudre la question du pouvoir. Il n'y a pas d'autres moyens de r&#233;soudre cette question. On ne la r&#233;soudra pas avec une petite minorit&#233; contre la majorit&#233; de la classe ouvri&#232;re dans les pays imp&#233;rialistes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;9.L'armement ouvrier et l'auto-d&#233;fense.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me quand l'extr&#234;me-gauche a d&#233;j&#224; la majorit&#233; dans les conseils ouvriers, m&#234;me quand la bourgeoisie est profond&#233;ment d&#233;moralis&#233;e et d&#233;sorganis&#233;e, m&#234;me quand les classes moyennes passent de plus en plus du c&#244;t&#233; de la classe ouvri&#232;re parce qu'elles croient qu'elle va gagner -tout cela ce sont les caract&#233;ristiques d'une crise r&#233;volutionnaire qui m&#251;rit -,la question de la conqu&#234;te du pouvoir ne sera pas r&#233;solue si la question de l'armement n'est pas r&#233;solue. Et la question de l' armement a deux aspects qu' il faut lier pour les r&#233;soudre :&lt;/p&gt;
&lt;ol class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; la question de l' armement de la classe ouvri&#232;re.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; la question de la d&#233;sagr&#233;gation de l'arm&#233;e bourgeoise.&lt;/li&gt;&lt;/ol&gt;
&lt;p&gt;L'un ne va pas sans l'autre. Sans un d&#233;but d'armement de la classe ouvri&#232;re, la d&#233;sagr&#233;gation de l' arm&#233;e bourgeoise ne d&#233;passera pas un seuil minimum. Trotsky a dit &#224; ce sujet tout ce qu'il fallait dire, tout ce qui est classique &#224; dire sur la force de la discipline &#224; l' int&#233;rieur de l' arm&#233;e bourgeoise ; qui ne peut &#233;clater totalement que lorsque le soldat individuel trouve une d&#233;fense, y compris une d&#233;fense arm&#233;e ailleurs. D'autre part, l' auto-d&#233;fense ouvri&#232;re ne d&#233;passera pas un certain seuil minimum assez primitif s'il n 'y a pas une d&#233;composition sur grande &#233;chelle de l' arm&#233;e bourgeoise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut comprendre que cette question est essentiellement politique et non technique. Tous ceux qui essayent de poser cette question comme &#233;tant technique finissent t&#244;t ou tard par dire que la r&#233;volution est impossible. C'est la position de R&#233;gis Debray tirant les le&#231;ons de la r&#233;volution chilienne : &#171; Nous n'avons pas assez de pilotes d'avions (qui aurait pu former des pilotes d'avions ? -E.M).Il n'y en avait pas assez en 73, pas assez en 72, pas assez en 71. Et si on avait commenc&#233; &#224; armer les ouvriers plus t&#244;t, les pilotes auraient frapp&#233; avant &#187;. En derni&#232;re analyse, c'est l'explication des staliniens dans les d&#233;bats que nous avons eus avec les dirigeants du P.C. belge, c'est-&#224;-dire &#171; le r&#233;sultat qui est arriv&#233; &#233;tait in&#233;vitable &#187;. Je ne veux pas entrer dans la question du Chili, ce n'est pas le sujet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a eu un d&#233;bat similaire, &#233;videmment acad&#233;mique, sur ce qui serait arriv&#233; en mai 1968 si les travailleurs avaient commenc&#233; &#224; poser la question du pouvoir. Le probl&#232;me essentiel est un probl&#232;me politique et non technique. Et c'est un probl&#232;me tr&#232;s difficile dont il faut comprendre la difficult&#233; et dont il faut comprendre que la plupart de ceux qui mettent en avant les solutions techniques le font en r&#233;alit&#233; parce qu' ils essaient de fuir la difficult&#233; par une fuite en avant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle est la difficult&#233; ? C'est la m&#234;me que celle que j'ai signal&#233;e auparavant &#224; l'&#233;gard du parlement. Par toute la tradition du mouvement ouvrier en Europe occidentale -&#224; l' exception possible de l'Espagne -, les travailleurs ne sont pas pr&#233;par&#233;s &#224; prendre les armes. Cela leur para&#238;t une pr&#233;occupation totalement coup&#233;e de leur exp&#233;rience r&#233;elle. Et elle est coup&#233;e, il n'y a pas l' ombre d'un doute ! Il faut donc trouver les m&#233;diations n&#233;cessaires pour les faire entrer dans l'exp&#233;rience et la compr&#233;hension. Voil&#224; l'importance du probl&#232;me auto-d&#233;fense, de la question de la lutte anti-fasciste, des exp&#233;riences pr&#233;cises de piquets de gr&#232;ve et de l'extension de ceux-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car c'est seulement &#224; travers ces exp&#233;riences que cela devient plus concret pour une masse plus large. Je laisse de c&#244;t&#233; le probl&#232;me de la pr&#233;paration des cadres et du r&#244;le de l'organisation r&#233;volutionnaire &#224; ce sujet sur lequel suffisament de choses ont &#233;t&#233; &#233;crites. Encore une fois la difficult&#233;, qui est tr&#232;s grande, est en partie r&#233;duite par l'adversaire lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la bourgeoisie et l'&#201;tat se comportent de mani&#232;re totalement passive &#224; l'&#233;gard d'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale avec occupation d'usines, avec conseils ouvriers et d&#233;but d'organisation de la production par des ouvriers eux-m&#234;mes, avec occupation des t&#233;l&#233;communications, dans ce cas l&#224;, la conscience ne progressera pas beaucoup sur la voie de l'armement. Mais on comprendra qu'en r&#233;sumant toutes ces conditions, cela est peu probable : une riposte assez rapide de la bourgeoisie est absolument in&#233;vitable. Elle prend la forme d'une provocation arm&#233;e, d'abord petite puis de plus en plus grande. La question du r&#244;le de l'avant-garde r&#233;volutionnaire pour saisir chacune de ces exp&#233;riences pour faire faire des bonds et dans la conscience et dans l'organisation pratique des travailleurs sur le plan de l'auto-d&#233;fense arm&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale avec occupation d'usines et naissance d'organes de dualit&#233; de pouvoir approche la situation o&#249; l'insurrection arm&#233;e et la conqu&#234;te du pouvoir commence &#224; &#234;tre pos&#233;e &#224; l'ordre du jour. Et la pr&#233;paration des r&#233;volutionnaires &#224; ce sujet est une pr&#233;paration avant tout politique, dont l'aspect technique n'est pas &#224; n&#233;gliger mais est secondaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les &#233;checs des r&#233;volutions en Europe occidentale au cours des 50 derni&#232;res ann&#233;es n'ont pas eu lieu parce qu'il y a eu trop peu de pr&#233;parations techniques mais parce qu'il y a eu des failles sur le plan politique. Si la classe ouvri&#232;re espagnole a r&#233;ussi &#224; d&#233;sarmer pratiquement toutes les casernes dans les grandes villes, ce n'est pas parce qu'elle avait tant de richesses techniques, elle a r&#233;ussi &#224; le faire par un assaut colossal. S'ils ont rat&#233; la conqu&#234;te du pouvoir, ce n'est pas parce que les moyens techniques qu'ils avaient en juillet leur faisaient d&#233;faut en septembre, mais parce que manifestement ils ont manqu&#233; de compr&#233;hension politique, d'avant-garde et de direction politique sur ce sujet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et je voudrais terminer par deux exemples de la r&#233;volution allemande qui sont les deux moments o&#249; la conqu&#234;te du pouvoir a &#233;t&#233; pos&#233;e concr&#232;tement. D'abord la gr&#232;ve g&#233;n&#233;ral contre le putsch du g&#233;n&#233;ral Kapp en 1920. L'&#233;motion provoqu&#233;e par le putsch et l'&#233;norme confiance en elle-m&#234;me n&#233;e par le fait que ce putsch s'est effondr&#233; apr&#232;s trois jours de gr&#232;ves g&#233;n&#233;rales aboutissent &#224; ce que m&#234;me le parti social-d&#233;mocrate et surtout le syndicat, pour la premi&#232;re et unique fois en Allemagne, a pos&#233; la question d'un gouvernement ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Legin, secr&#233;taire g&#233;n&#233;ral du syndicat allemand posait la question de la constitution d'un gouvernement compos&#233; des syndicats, du parti social-d&#233;mocrate, du parti socialistes ind&#233;pendant et du parti communiste. Le P. C. a commis l'erreur &#233;norme de ne pas sauter sur l'occasion et de ne pas lancer une campagne d'agitation pour l'application imm&#233;diate de cette demande. Surtout, qu'en une partie de l'Allemagne (Ruhr et Saxe), les ouvriers &#233;taient &#224; nouveau arm&#233;s pour s'opposer au Putsch. A ce moment d&#233;termin&#233;, une perc&#233;e &#233;tait possible. Ce n'&#233;tait donc pas un manque d'armes et de forces techniques mais un manque de sagesse politique qui a d&#233;termin&#233; que ce tournant n'a pas &#233;t&#233; saisi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le deuxi&#232;me exemple c'est celui de septembre-octobre 1923. J'ai d&#233;j&#224; beaucoup parl&#233; et je ne peux pas faire la description de 1923 qui est l'ann&#233;e du tournant de l'histoire europ&#233;enne. En &#233;t&#233; 1923, la classe ouvri&#232;re allemande, par une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, renverse le gouvernement conservateur du chancelier Kuno. A ce moment l&#224;, le P.C. est occup&#233; &#224; conqu&#233;rir la majorit&#233; dans les grands syndicats et dans de tr&#232;s nombreux conseils d'entreprise. Le dirigeant du P.C., Brandler, a un projet de conqu&#234;te du pouvoir. C'est un projet hasardeux mais pas idiot. C'est un projet en trois temps. D'abord le P.C. constitue un gouvernement de coalition dans deux provinces, Saxe et Thuringe, avec la gauche socialiste. Deuxi&#232;mement, il utilise les positions &#224; l'int&#233;rieur de ces gouvernements pour constituer des milices ouvri&#232;res arm&#233;es et troisi&#232;mement il s'appuie sur ces &#171; gardes rouges &#187; pour pr&#233;parer l'insurrection dans toute l' Allemagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;videmment ce n'est pas un projet secret ; tout le monde, m&#234;me la bourgeoisie, a su cela : c'&#233;tait discut&#233; au grand jour dans la presse du P.C.. Ce qui rendait le deuxi&#232;me point vuln&#233;rable, c'&#233;tait &#233;videmment que la bourgeoisie allait r&#233;agir d&#232;s que les ministres communistes allaient faire mettre en application l' armement des ouvriers. C'est ce qui est arriv&#233; ! D&#232;s que la premi&#232;re mesure de constitution de la &#171; garde rouge &#187; a &#233;t&#233; appliqu&#233;e, la Reichwehr est entr&#233;e en Saxe et en Thuringe et a dissous ces deux gouvernements. C'est un aspect technique de la question ; on peut en discuter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel est maintenant l'aspect politique, qui est de loin d&#233;cisif ? Saxe et Thuringe &#233;taient deux L&#228;nder gouvern&#233;s par des premiers ministres sociaux-d&#233;mocrates de gauche. Les deux gouvernements avaient l'appui total des syndicats. L'offensive militaire de l'arm&#233;e contre ces deux gouvernements &#233;tait un affront, une v&#233;ritable attaque lanc&#233;e contre le mouvement ouvrier organis&#233; en Allemagne.Il &#233;tait possible de tourner ce petit succ&#232;s tactique, secondaire d'ailleurs, dans les deux L&#228;nder, &#224; condition d'avoir, d'une marn&#232;re syst&#233;matique, pr&#233;par&#233; le P.C. et l'avant-garde ouvri&#232;re &#224; une &#233;preuve de force au niveau national, y compris sur le plan de l'armement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela le camarade Brandler ne l'avait pas fait.Il &#233;tait h&#233;sitant sur cette question et surtout sur la question de savoir si la situation &#233;tait m&#251;re pour une &#233;preuve de force. Il a tourn&#233; la difficult&#233; d'une mani&#232;re classiquement centriste : il a convoqu&#233; un congr&#232;s des conseils ouvriers, des comit&#233;s d'usines et il leur a pos&#233; la question : &#171; &#202;tes-vous pr&#234;ts &#224; r&#233;sister par les armes &#224; la Reichwehr ? &#187; La r&#233;ponse &#233;tait courue d'avance. Je dois dire, parce que c'est une preuve de la maturit&#233; extraordinaire de la situation, qu'il y avait environ 40% pour la r&#233;sistance arm&#233;e dans un congr&#232;s de ce genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais comme Trotsky a r&#233;sum&#233; la situation : &#034;Si une masse de militants ouvriers h&#233;sitants se trouvent devant un dirigeant h&#233;sitant qui leur dit : &#171; Je suis pr&#234;t &#224; vous suivre ; quelle initiative prenez-vous ? &#187; il ne faut &#233;videmment pas esp&#233;rer qu'ils vont courir &#224; la conqu&#234;te du pouvoir&#034;.C'est &#233;videmment la relation inverse qu'il aurait fallu : une direction tr&#232;s r&#233;solue qui devait convaincre une masse encore h&#233;sitante qu'il n 'y avait qu'une issue et indiquer cette issue d'une mani&#232;re tr&#232;s claire en prenant des initiatives n&#233;cessaires dans ce sens. C'est ce que les bolcheviks avaient fait en 1917.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est absolument d&#233;cisif c'est la pr&#233;paration des conditions subjectives n&#233;cessaires pour faire adopter par la classe ouvri&#232;re dans sa majorit&#233; la n&#233;cessit&#233; d'une &#233;preuve de force d&#233;cisive avec la bourgeoisie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute la logique de cet expos&#233;, c'est qu'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale active, une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale qui donne lieu &#224; l'&#233;lection de conseils ouvriers, pr&#233;pare une telle &#233;preuve de force, qu'il y a &#233;norm&#233;ment d'atouts du c&#244;t&#233; ouvrier. Plus un pays est industrialis&#233;, plus la technicit&#233; des processus sociaux est avanc&#233;e, plus d'atouts se trouvent dans le camp ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le facteur en derni&#232;re analyse d&#233;cisif reste le camp qui prend l'initiative dans l'action. Prendre l'initiative dans l'action, m&#234;me d'un jour, battre l'adversaire dans un moment d&#233;cisif, cela change totalement les rapports de force. C'est l&#224; qu'on voit toute l'importance du parti r&#233;volutionnaire et du facteur subjectif pour changer le cours de l'histoire !&lt;/br&gt;&lt;font color=&#034;#f5f5f5&#034;&gt;&lt;a href=&#034;https://didimaia.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://marmaris-turkey.net/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://didimescortbayanlar.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort bayan&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://marmarisgirl.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort bayan&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://didim-altinkum.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort bayanlar&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://infomarmaris.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort bayanlar&lt;/a&gt;&lt;/font&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Les cons&#233;quences de la Seconde guerre mondiale</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ernest Mandel</dc:creator>


		<dc:subject>Seconde guerre mondiale</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Extrait du livre : &#171; The meaning of the Second World War &#187; - London : Verso, 1986. Traduction fran&#231;aise pour le site &lt;a href=&#034;http://www.ernestmandel.org&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;www.ernestmandel.org&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Publi&#233; en 1986, &#171; La signification de la Seconde guerre mondiale &#187; est l'un des livres les moins connus d'Ernest Mandel. Ecrit &#224; l'occasion du 40e anniversaire de la fin de la Guerre et uniquement disponible en anglais, il reste d'une totale actualit&#233; vingt ans plus tard, en tant que l'une des rares analyses marxistes d'un &#233;v&#233;nement qui a d&#233;termin&#233; l'histoire de notre &#233;poque. Nous publions ci-dessous le chapitre consacr&#233; aux cons&#233;quences de la guerre, qui permet de comprendre non seulement les conditions &#233;conomiques, politiques et militaires qui ont donn&#233; naissance &#224; la Guerre froide, mais &#233;galement les racines bureaucratiques de la formation du &#171; bloc sovi&#233;tique &#187;, qui donne les &#233;l&#233;ments essentiels pour saisir leur effondrement un demi si&#232;cle plus tard. (LCR-Web)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Seconde guerre mondiale s'achevait &#224; peine que la Guerre froide a imm&#233;diatement commenc&#233;. L'&#233;volution de la premi&#232;re vers la seconde s'est faite rapidement et sans interruption. Sur ce th&#232;me, de nombreux historiens et id&#233;ologues radicaux, tant de droite que de gauche, ont argument&#233; que la Seconde guerre mondiale ne s'est jamais r&#233;ellement termin&#233;e ou, plus fort encore, que la Troisi&#232;me guerre mondiale a commenc&#233; en 1945.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De telles opinions sont, &#233;videment, exag&#233;r&#233;es. L'espoir d'Hitler et de Tojo de voir l'alliance militaire entre les puissances imp&#233;rialistes occidentales et l'URSS se rompre au dernier moment, ouvrant la voie &#224; un retournement d'alliance, ne s'est pas concr&#233;tis&#233;. La collaboration militaire au sein de l'alliance s'est poursuivie jusqu'&#224; la cons&#233;quence ultime de la reddition de l'Allemagne et du Japon. Toutes les tensions qui ont surgi entre Washington, Londres et Moscou se sont d&#233;roul&#233;es dans le cadre de cette alliance et n'ont pas conduit &#224; sa rupture. Ce fut seulement lorsque l'ennemi commun fut vaincu que la question &#171; qui va diriger le monde ? &#187; a pris une place pr&#233;pond&#233;rante sur toutes les autres consid&#233;rations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment et quand a commenc&#233; r&#233;ellement la Guerre froide ? Cette question a &#233;t&#233; ouvertement d&#233;battue entre les historiens en Occident et, plus indirectement, dans l'Europe de l'Est (du fait de l'importance de la r&#233;vision historique pour la bureaucratie) et dans le &#171; mouvement communiste mondial &#187;. Certains auteurs communistes et sovi&#233;tiques d&#233;c&#232;lent le d&#233;but de la Guerre froide &#224; partir de la mort du pr&#233;sident Roosevelt, perp&#233;tuant ainsi le mythe d'un pr&#233;sident &#171; aimant la paix &#187;, &#224; la diff&#233;rence d'un Truman &#171; agressif &#187;, mythe qui ne repose sur aucun fait. D'autres la situent &#224; partir de la proclamation de la Doctrine Truman ou du lancement du Plan Marsall (1). Mais il faut faire une distinction entre ce qui a constitu&#233; deux &#233;tapes successives de la Guerre froide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant la premi&#232;re &#233;tape, le conflit &#233;tait centr&#233; sur le contr&#244;le politique et militaire de l'Europe Orientale. Ce contr&#244;le (&#171; les gouvernements favorables &#224; l'Union sovi&#233;tique &#187;) avait &#233;t&#233; en grande mesure garanti &#224; Staline lors des conf&#233;rences de Moscou, Qu&#233;bec et Yalta. Summer Welles, le Secr&#233;taire d'Etat am&#233;ricain, &#233;crivait quelques mois apr&#232;s Yalta : &#171; Le gouvernement sovi&#233;tique est tout aussi l&#233;gitimement autoris&#233; &#224; promouvoir un syst&#232;me r&#233;gional en Europe Orientale, compos&#233; par des gouvernements ind&#233;pendants, coop&#233;ratifs et amicaux, dans les pays adjacents &#224; la Russie, que les USA l'ont &#233;t&#233; pour promouvoir un syst&#232;me interam&#233;ricain de 21 r&#233;publiques sud-am&#233;ricaines souveraines dans l'h&#233;misph&#232;re occidental &#187; (2).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que l'arrangement propos&#233; donnait aux imp&#233;rialistes occidentaux, et en premier lieu &#224; la Grande-Bretagne, une influence mineure dans la destin&#233;e politique et, plus particuli&#232;rement, &#233;conomique, de ces pays, il n'impliquait pas du tout un retrait rapide des forces d'occupation sovi&#233;tiques ou la &#171; neutralit&#233; &#187; totale de la force occupante vis-&#224;-vis de leur &#233;volution politique (3)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fait que, dans l'apr&#232;s-guerre, les puissances occupantes influenceraient la politique des pays occup&#233;s, cela &#233;tait clair depuis que les Alli&#233;s avaient g&#233;r&#233; la question italienne, au cours de laquelle du reste le gouvernement de l'Union sovi&#233;tique avait &#233;t&#233; subtilement exclu. L'ordre &#233;tabli en Europe Orientale, comme en Italie, &#233;tait dans une large mesure le reflet de l'&#233;quilibre des forces militaires sur le continent europ&#233;en tel qu'il a pr&#233;valu entre octobre 1944 et f&#233;vrier 1945. L'&#233;chec des Alli&#233;s occidentaux dans leur tentative de p&#233;n&#233;trer subitement en Allemagne depuis l'Italie, leur manque d'habilet&#233; &#224; forcer rapidement le passage du Rhin apr&#232;s l'invasion de la Normandie et, surtout, les effets de la contre-offensive allemande dans les Ardennes &#8211; au moment m&#234;me o&#249; l'Arm&#233;e Rouge d&#233;f&#233;rlait en Europe Orientale &#8211; tout cela &#224; conduit &#224; &#171; l'esprit de Yalta &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, au printemps et au d&#233;but de l'&#233;t&#233; 1945 ; l'&#233;quilibre des forces s'&#233;tait modifi&#233;. L'arm&#233;e am&#233;ricaine &#233;tait d&#233;sormais en train d'envahir l'Allemagne et sa puissance de feu (armement m&#233;canis&#233; et infrastructure industrielle) &#233;tait la plus importante du monde. Un consensus croissant s'est alors fait jour dans les milieux dirigeants des Etats-Unis, celui qu'on &#233;tait &#171; devenu temps de prendre une attitude plus ferme envers les Sovi&#233;tiques, afin de ne pas faire de pr&#233;judices &#224; nos propres perspectives, m&#234;me si pour cela la Russie doit retarder ou y compris arr&#234;ter ses projets de guerre en Europe et en Asie &#187; (4)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce dernier &#233;t&#233; de la guerre, les Etats-Unis avaient d&#233;velopp&#233; la bombe atomique et ils &#233;taient capables &#8211; du fait de l'extension nouvelle de leurs bases militaires &#8211; de la lancer sur n'importe partie du monde. La tentation d'utiliser cette sup&#233;riorit&#233; afin de r&#233;cup&#233;rer ce qui &#233;t&#233; &#171; garanti &#187; &#224; Staline &#233;tait, certainement, d'autant plus grande. Le fait que Roosevelt &#233;tait mort et que Truman occupait sa place a d&#233;termin&#233; quelques petites diff&#233;rences, mais le processus &#233;tait in&#233;vitable. Encourag&#233; par Churchill et par son propre entourage politique et militaire, Truman a d&#233;but&#233; ses fonctions en s'opposant au consensus de Yalta. Harriman, son ambassadeur &#224; Moscou, remis ouvertement en question le contr&#244;le sovi&#233;tique sur la Roumanie et la Bulgarie, pourtant r&#233;alis&#233; dans le premier pays au travers d'un roi - mais qui n'&#233;tait qu'un chef d'Etat purement nominal &#8211; tandis que dans le second l'Union sovi&#233;tique jouissait d'une large sympathie (5).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1945 eurent lieu en Hongrie des &#233;lections libres qui furent perdues par le Parti Communiste. Le m&#234;me sc&#233;nario se produisit en Autriche. En Tch&#233;coslovaquie, les &#233;lections furent &#233;galement libres, et bien que le PC devint le parti le plus important, il ne pouvait gouverner seul. Dans tous les pays, &#224; l'exception de la Bulgarie, les gouvernements de coalition ne furent pas contr&#244;l&#233;s par les communistes en 1945-46.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; tout, il y eut &#224; Potsdam une pression croissante exerc&#233;e sur l'Union sovi&#233;tique. Churchill, qui &#233;tait obs&#233;d&#233; par le &#171; p&#233;ril communiste &#187; en Europe et utilisait chaque occasion pour durcir la volont&#233; des fonctionnaires des Etats-Unis dans leurs n&#233;gociations avec l'Union sovi&#233;tique, est rest&#233; &#171; totalement fascin&#233; &#187; en prenant connaissance du succ&#232;s de l'explosion d'une bombe d'essai atomique (6). La nouvelle &#233;tait parvenue &#224; Truman en pleine conf&#233;rence de Potsdam et, comme l'a rapport&#233; Churchill, le Pr&#233;sident se transforma &#171; en un autre homme. Il a mis les Russes &#224; leur place et a g&#233;n&#233;ralement domin&#233; la r&#233;union &#187; (7).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du fait que la Pologne, pour des raisons g&#233;ostrat&#233;giques &#233;videntes, &#233;tait devenue le pivot du nouvel ordre en Europe Orientale, elle fut choisie comme la preuve et le test pour savoir si les Sovi&#233;tiques allaient se soumettre au monde domin&#233; par les Am&#233;ricains ou s'ils suivraient une strat&#233;gie propre et distincte. Pour l'Union sovi&#233;tique, justement, la Pologne &#233;tait une question non-n&#233;gociable. Mais, puisque les Etats-Unis n'avaient pas de troupes dans ce pays, ils ne purent pas faire grand chose. La Gr&#232;ce allait constituer une d&#233;monstration bien diff&#233;rente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cas de la Gr&#232;ce avait attir&#233; l'attention des Etats-Unis suite &#224; la d&#233;cision du Congr&#232;s de suspendre l'Accord de Pr&#234;t et Bail avec ses alli&#233;s europ&#233;ens. La Grande-Bretagne a alors r&#233;pondu en r&#233;duisant sa pr&#233;sence &#233;conomique et militaire en Gr&#232;ce, alors que le pays se trouvait ravag&#233; par la guerre civile. Le Minist&#232;re des Finances &#233;tait en faveur d'un retrait pur et simple. &#171; M&#234;me si nous avions l'argent n&#233;cessaire, je ne serai pas d'accord de le d&#233;penser de cette fa&#231;on (...) en soutenant, m&#234;me avec l'aide des Am&#233;ricains, les Etats affaiblis de la M&#233;diterann&#233;e orientale contre la Russie &#187;, &#233;crivait le Ministre des Finances au Premier ministre britannique Clement Attlee en novembre 1945 (8).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;chec de la &#171; Pax Britanica &#187; en Gr&#232;ce offrit l'occasion &#224; l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain de faire valoir ses droits ; il &#233;tait d&#233;sormais par&#233; pour faire face &#224; ce genre de probl&#232;mes. Au sein du nouvel ordre anticomuniste, la Gr&#232;ce fut pr&#233;sent&#233;e comme une question essentielle pour la survie de la nation am&#233;ricaine. Forrestal, le Secr&#233;taire &#224; la Marine, d&#233;clara &#224; Truman ; &#171; Si nous pouvons gagner, nous devrions la reconna&#238;tre comme une lutte fondamentale entre notre type de soci&#233;t&#233; et celui de la Russie &#187; (9). Les Russes, pensait-il, ne comprenaient que le language de la force. Marshall, le nouveau Secr&#233;taire d'Etat, argumenta &#233;galement dans ce sens ; &#171; Il n'est pas alarmiste de dire que nous affrontons la premi&#232;re crise d'une longue s&#233;rie d'autres qui pourrait &#233;tendre la domination sovi&#233;tique en Europe (occidentale), au Proche Orient et en Asie &#187; (10).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 12 mars 1946, Truman pronnon&#231;a un discours devant la session pl&#233;ni&#232;re du Congr&#232;s o&#249;, en plus de demander 300 millions de dollars pour la Gr&#232;ce et 100 millions pour la Turquie, il pr&#233;senta les &#233;v&#233;nenements grecs comme une lutte globale &#171; entre des formes de vie alternatives : la politique des Etats-Unis doit &#234;tre d'appuyer les peuples libres qui r&#233;sistent &#224; leur soumission par des minorit&#233;s arm&#233;es ou par des pressions ext&#233;rieures &#187; (11). La proclamation de cette Doctrine Truman peut &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme le d&#233;but de la premi&#232;re phase de la Guerre froide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la guerre, &#224; la pression diplomatico-militaire, les Etats-Unis ont ajout&#233; le chantage &#233;conomique. L'imp&#233;rialisme des Etats-Unis &#233;merge de la guerre avec une &#233;norme capacit&#233; industrielle, agricole et financi&#232;re, au moment m&#234;me o&#249; tous ses concurrents potentiels &#233;taient &#233;conomiquement prostr&#233;s. C'&#233;tait tout particuli&#232;rement vrai dans le cas de l'Union sovi&#233;tique. Horowitz cite une description m&#233;morable parue dans The Observer et &#233;crite par le russologue Edward Crankshaw ; &#171; Voyager aussi lentement par train sur les voies ferr&#233;es r&#233;cemment ouvertes de Moscou vers la fronti&#232;re &#224; Brest Litovsk, dans les jours d'apr&#232;s-guerre, fut une exp&#233;rience terrible. A travers des centaines et des milliers de milles, il n'y avait pas un objet debout ou vivant &#224; la vue. Chaque village &#233;tait ras&#233;, tout comme chaque ville. Il n'y avait plus de granges, plus de machines agricoles. Il n'y avait plus de stations, ni de ch&#226;teaux d'eau. Il n'y avait plus un seul poste t&#233;l&#233;graphique dans toute cette vaste campagne et les arbres avaient &#233;t&#233; abattus autour de la ligne comme protection contre les embuscades. Sur tout le parcours ferr&#233;, les voies &#233;taient tordues, arrach&#233;es par les Allemands, qui ont utilis&#233; des trains sp&#233;cialement &#233;quip&#233;s pour cela &#224; mesure qu'ils battaient en retraite vers l'Ouest. Dans les champs abandonn&#233;s, on ne voyait que des femmes, des enfants et des vieillards qui n'utilisaient que leurs mains comme outils. &#187; (12)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En sortant de la guerre, toutes les principales puissances esp&#233;raient obtenir l'assistance &#233;conomique et financi&#232;re des Etats-Unis. Y compris l'Union sovi&#233;tique (13). Mais chacune d'elle souhaitait un type d'assistance qui n'impliquait pas une r&#233;duction de l'ind&#233;pendance et de l'autod&#233;termination de ses politiques, telles qu'elles &#233;taient voulues par leurs classes et castes dirigeantes. Mais c'est pr&#233;cis&#233;ment ce que Washington n'&#233;tait pas pr&#234;t &#224; conc&#233;der en 1945 ; la suspension de l'aide directe, octroy&#233;e via la Loi de Pr&#234;t-Bail (Lend-Lease), fut un coup dur pour Churchill, De Gaulle et aussi pour Staline. Le refus des pr&#234;ts am&#233;ricains fit de la question des r&#233;parations allemandes un th&#232;me encore plus crucial pour la bureaucratie sovi&#233;tique (14).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les forces arm&#233;es sovi&#233;tiques ont alors commenc&#233; &#224; d&#233;poss&#233;der leurs zones d'occupation d'une bonne partie de leur &#233;quipements industriels, comme en Allemagne de l'Est, mais aussi en Mandchourie. Quand ils commenc&#232;rent &#224; faire de m&#234;me en Roumanie, en Bulgarie et en Hongrie, les conflits avec la bourgeoisie locale et les fractions non-staliennes du mouvement ouvrier s'exacerb&#232;rent. Les semences de la seconde &#233;tape de la Guerre froide &#233;taient sem&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, depuis le d&#233;but, les choses n'&#233;taient pas si claires. La question de savoir si l'industrie lourde de la Ruhr devait &#234;tre d&#233;mantel&#233;e ou non, n'&#233;tait toujours pas tranch&#233;e. Une fraction minoritaire de la bourgeoisie des Etats-Unis, repr&#233;sent&#233;e par Henry Morgenthau, le Secr&#233;taire au Tr&#233;sor, &#233;tait favorable &#224; cette mesure. Des secteurs secondaires des bourgeoisies fran&#231;aise et britannique pensaient de m&#234;me. Il existait, y compris au sein du Parti Travailliste britannique, une certaine h&#233;sitation sur la question (15). Quoiqu'il en soit, les v&#233;ll&#233;it&#233;s d'un d&#233;mant&#232;lement de la Ruhr commenc&#232;rent et furent le point de d&#233;part du r&#233;veil de la classe ouvri&#232;re allemande, qui, dans toute la r&#233;gion, commenca &#224; s'unir et &#224; se dresser massivement contre ces actes barbares. Staline, souhaitant obtenir quelques avantages de la situation, exerca une intense pression sur le Parti communiste allemand, tant dans la zone d'occupation occidentale qu'orientale, pour qu'il s'oppose aux gr&#232;ves ouvri&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, en Allemagne Occidentale, alors que le PCA jouissait encore dans l'imm&#233;diat apr&#232;s-guerre d'une influence surprenante, la d&#233;cadence et la chutte ininterrompue du stalinisme allemand commenca (16). Dans l'Allemagne de l'Est, le pillage industriel organis&#233; par le stalinisme fut la cause principale du m&#233;contentement de la classe ouvri&#232;re et neutralisa l'aspiration populaire &#224; l'unit&#233; communistes-socialistes. Cette politique mena finalement au soul&#232;vement ouvrier des 16-17 juin 1953 en Allemagne de l'Est, qui for&#231;a le Kremlin &#224; mettre fin au pillage de l'Europe Orientale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte (17), il faut mentionner l'expulsion totale et indiscrimin&#233;e de 11 millions d'Allemands de Prusse Orientale, Pom&#233;ranie, Sil&#233;sie et de Tch&#233;coslovaquie. Un acte ind&#233;fendable. Ce ne fut pas seulement la r&#233;ponse de Staline, mais bien celle de tous les Alli&#233;s, &#224; l'irr&#233;dentisme post-Versailles des minorit&#233;s allemandes d'Europe de l'Est, ainsi que la pr&#233;condition pour l'adoption de la nouvelle fronti&#232;re Oder-Neisse entre la Pologne et l'Allemagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain pris finalement position contre la volont&#233; de maintenir l'Allemagne, le Japon et l'Italie dans un &#233;tat de prostration &#233;conomique et qu'il s'orienta vers le Plan Marshall et les r&#233;formes mon&#233;taires 1948, la seconde &#233;tape de la Guerre froide devint in&#233;vitable. Au travers de l'op&#233;ration du Plan Marshall et de l'Union des R&#232;glement Europ&#233;ens qui l'accompagnait, les pays participants s'int&#233;gr&#232;rent dans un march&#233; mondial r&#233;gis par la loi du dollar am&#233;ricain comme mesure universelle de paiement et par le pouvoir politique et militaire des Etats-Unis comme bras arm&#233; de cette domination &#233;conomique. Pour Staline, l'option &#233;tait claire. L'alternative pour les pays sous contr&#244;le politique et militaire du Kremlin &#233;tait : soit la r&#233;absorption &#233;conomique par le capitalisme, soit leur assimilation structurelle &#224; l'URSS, ce qui exigeait l'abolition de la propri&#233;t&#233; capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;cision ne fut pas facile &#224; prendre pour le bureaucratie sovi&#233;tique (18). Lorsqu'elle fut d&#233;cid&#233;e, elle ne fut pas non plus appliqu&#233;e de fa&#231;on universelle et dogmatique. Les cas de l'Autriche et de la Finlande (19) indiquent qu'une solution de compromis &#8211; des gouvernements neutres et amicaux envers Moscou, mais avec le maintien de rapports sociaux de production et de propri&#233;t&#233; capitalistes - &#233;tait possible. Bien qu'il n'y a aucune preuve tangible, il existe une grande quantit&#233; d'&#233;vidences circonstantielles qui sugg&#232;rent qu'en &#233;change de sa neutralit&#233; et de la d&#233;militarisation, la bourgeoisie allemande aurait probablement obtenu la r&#233;unification de son pays sous des rapports de propri&#233;t&#233; capitalistes pr&#233;dominants, bien qu'en comptant avec un grand secteur public comme en Autriche en 1955.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les successeurs de Staline, sp&#233;cialement Malenkov, semblent s'&#234;tre orient&#233;s dans cette voie. Des propositions furent faites &#224; Kurt Schumacher, dirigeant de la social-d&#233;mocratie allemande, qui aurait probablement &#233;t&#233; choisi comme Chancelier et figure dominante d'une Allemagne r&#233;unifi&#233;e, &#224; la place d'Adenauer et d'Ulbricht. Mais l'hypoth&#232;se ne s'est pas confirm&#233;e dans la pratique. Dulles, Eden, Bidault et Adenauer l'ont bloqu&#233;e avec succ&#232;s, chacun pour des raisons particuli&#232;res. Ainsi, la division de l'Allemagne et de l'Europe en deux syst&#232;mes socio-&#233;conomiques distincts &#8211; et plus tard en deux blocs militaires &#8211; fut fix&#233;e et institutionnalis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au Japon, Truman et Mac Arthur s'orient&#232;rent dans une direction similaire en 1948. Mais l'&#233;clatement de la guerre de Cor&#233;e constitua un tournant d&#233;cisif. L'industrie japonaise devint alors la principale base mat&#233;rielle pour la guerre imp&#233;rialiste contre la r&#233;volution chinoise. Depuis lors, elle entama jusqu'&#224; nos jours le chemin d'une croissance &#233;conomique acc&#233;l&#233;r&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est int&#233;ressant d'&#233;tudier la question de comment la bureaucratie sovi&#233;tique a opt&#233; pour la cr&#233;ation d'un glacis d'Etats-clients sur ses fronti&#232;res occidentales, structurellement assimil&#233;s &#224; l'Union sovi&#233;tique &#8211; c'est &#224; dire caract&#233;ris&#233;s par la suppression du pouvoir d'Etat et des rapports de propri&#233;t&#233; capitalistes au travers d'une gestion bureaucratico-militaire (&#171; la r&#233;volution par en haut &#187;, avec une infime participation populaire) (20).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours des 18 premiers mois de la guerre germano-sovi&#233;tique, alors que l'Arm&#233;e Rouge &#233;tait essentiellement sur la d&#233;fensive, Staline ne semblait pas avoir le moindre plan pour l'apr&#232;s-guerre, mis &#224; part celui de faire accepter par Churchill les fronti&#232;res sovi&#233;tiques de 1941, autrement dit la reconnaissance des gains territoriaux obtenus gr&#226;ce au pacte Hitler-Staline ; les Etats Baltes, l'Ukraine Occidentale et la Bi&#233;lorussie Occidentale, ainsi que la Bessabarie et le Nord de la Bukovine. Churchill et Eden, sous pression du lobby polonais-am&#233;ricain, intriguaient entre eux contre ce souhait. Mais, en g&#233;n&#233;ral, ils inclinaient &#224; accepter ces propositions, &#224; la condition que le gouvernement polonais les ratifient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la victoire de Stalingrad, Staline commenca &#224; changer d'orientation. Ivan Maisky fut retir&#233; de son poste d'ambassadeur &#224; Londres et nomm&#233; vice-commissaire (et plus tard vice-ministre) des Affaires Etrang&#232;res charg&#233; des n&#233;gociations pour le statut de l'Europe dans l'apr&#232;s-guerre. Son rapport se centra sur la question des r&#233;parations de guerre. Plus tard, Litvinov fut d&#233;sign&#233; &#224; ses c&#244;t&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1943, avec la Conf&#233;rence de T&#233;h&#233;ran, et dans la premi&#232;re moiti&#233; de 1944, les r&#233;parations et la question allemande &#233;taient en effet au premier plan des n&#233;gociations diplomatiques et des conflits entre les alli&#233;s imp&#233;rialistes occidentaux et le Kremlin, et non les questions de l'Europe de l'Est ou polonaise. La configuration militaire qui se dessinait en Europe Orientale &#233;tait encore loin de s'&#233;claircir. Le Second Front &#233;tait devenu une certitude. Les arm&#233;es Alli&#233;es avan&#231;aient &#224; travers l'Italie vers l'Europe centrale. La valeur du &#171; butin &#187; allemand et du Nord de l'Italie &#8211; en premier lieu les bastions industriels de la Ruhr, le sud de l'Allemagne, la Saxe, Berlin et la Sil&#233;sie, Milan et Turin &#8211; &#233;taient autrement plus consistants que la Pologne, la Roumanie, la Bulgarie, la Hongrie, la Yougoslavie, la Gr&#232;ce et y compris la Tch&#233;coslovaquie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l'&#233;chec des arm&#233;es alli&#233;es dans leur avance vers Milan et Vienne dans la seconde moiti&#233; de 1944, l'&#233;chec de la p&#233;n&#233;tration en Allemagne de Montgomery au travers du Rhin &#224; l'automne 1944, la progression vers Jassy des mar&#233;chaux sovi&#233;tiques Malinovsky et Tolboukhine et la victoire de Tito en Yougoslavie, tout cela modifia radicalement la situation. D&#233;sormais, pour la premi&#232;re fois, il &#233;tait parfaitement possible que l'Arm&#233;e Rouge entre &#224; Budapest, Vienne, Berlin et Prague avant ses concurrents anglo-am&#233;ricains. Mais il &#233;tait encore en balance qui entrerait le premier &#224; Hambourg, Munich et Milan. Ainsi, la question de la division de l'Europe en zones d'occupation militaire et d'influence devint alors centrale dans les relations diplomatiques et se trouva au coeur des n&#233;gociations de Moscou et de Yalta.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En janvier 1945, les n&#233;gociations reposaient sur une estimation essentiellement r&#233;aliste de l'&#233;quilibre du pouvoir militaire en Europe. Cet &#233;quilibre avait &#233;t&#233; modifi&#233; au d&#233;pens des imp&#233;rialistes occidentaux suite &#224; la progression de Tolboukhine sur le front du Pruth et de l'offensive des Ardennes par Hitler. Nous ne sommes probablement pas dans l'erreur en pensant que ce fut donc &#224; la fin de l'&#233;t&#233; 1944 que Staline, Molotov et les autres ont commenc&#233; &#224; prendre s&#233;rieusement en consid&#233;ration la possession de plusieurs pays d'Europe de l'Est sous la domination de la bureaucratie sovi&#233;tique, bien qu'ils ne pr&#233;cis&#232;rent pas clairement la mani&#232;re dont cette domination allait s'exercer (21). Dans tous les cas, Staline agissait de mani&#232;re essentiellement pragmatique. Son ambition d'extension territoriale &#233;tait limit&#233;e par la prise de risques minimums (y compris celui de se retrouver confront&#233; &#224; des r&#233;volutions populaires). Ce n'&#233;tait pas nouveau. D&#233;j&#224; en 1939-1941, l'occasion s'&#233;tait pr&#233;sent&#233; de prendre possession des Etat Baltes, de l'Ukraine Occidentale, de la Bi&#233;lorussie et de la Bessabarie &#224; la suite du pacte Hitler-Staline. En 1944-1948, l'occasion d'imposer des r&#233;gimes politiques pro-Moscou dans la majeur partie de l'Europe centrale et orientale fut donc &#233;galement mise &#224; profit. Mais ce fut une op&#233;ration strictement bureaucratico-militaire, bas&#233;e sur des accords de facto avec l'imp&#233;rialisme &#8211; la division de l'Europe et de l'Asie en sph&#232;res d'influence &#8211; et sans la moindre intention de &#171; stimuler &#187; la r&#233;volution socialiste internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La preuve la plus &#233;vidente qu'un tel choix n'&#233;tait pas &#224; l'agenda est donn&#233;e par ce qui s'est pass&#233; dans le reste de l'Europe. Staline abandonna &#224; leur sort les forces grecques du Front de Lib&#233;ration Nationale et de son bras arm&#233;, l'ELAS et le PC grec, les condamnant &#224; une longue &#233;rosion (et finalement &#224; la d&#233;route) face &#224; la bourgeoisie grecque et aux imp&#233;rialismes britannique et am&#233;ricain. Il imposa &#224; Thorez en France et &#224; Togliatti en Italie une ligne de capitulation totale face au r&#233;tablissement de l'Etat bourgeois et d'une &#233;conomie capitaliste dans leur pays. Les gains du capitalisme furent ainsi certainement plus importants que ceux de la bureaucratie sovi&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi es-ce que la Guerre froide ne s'est pas transform&#233;e en guerre &#171; chaude &#187;, except&#233;e en Cor&#233;e et, m&#234;me dans ce dernier cas, et de mani&#232;re significative, sans la participation de l'URSS ? Des secteurs puissants de la bourgeoisie des Etats-Unis &#233;taient favorables, si pas &#224; une &#233;preuve militaire totale contre l'Union sovi&#233;tique, du moins &#224; une prise de risque de guerre constante. Ce risque fut dans une grande mesure &#233;vit&#233; &#8211; bien qu'il se concr&#233;tisa plus tard en Cor&#233;e ou &#224; Dien Bien-Phu &#8211; pour des raisons essentiellement politiques. En 1945, malgr&#233; la forte pression de Truman et de Forrestal, le Congr&#232;s des Etats-Unis n'accepta pas le maintien de la conscription en temps de paix. La possibilit&#233;, qui obs&#233;dait Churchill, de voir l'arm&#233;e US quitter l'Europe fallit se r&#233;aliser (22). Par la suite, cette pr&#233;sence militaire fut au contraire &#224; nouveau renforc&#233;e apr&#232;s la proclamation de la Doctrine Truman, avec l'&#233;tablissement de bases en Gr&#232;ce et en Turquie, et avec la constitution de l'Organisation du Trait&#233; de l'Atlantique Nord (OTAN) apr&#232;s le d&#233;but de la Guerre de Cor&#233;e. Mais, magr&#233; tout, les forces des Etats-Unis en Allemagne et en Autriche &#233;taient encore insuffisantes pour commencer une guerre directe contre l'URSS.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les raisons socio-politiques furent plus importantes encore que les raisons techniques. Dans la p&#233;riode qui se situe entre le lancement de la bombe atomique sur le Japon et le plein d&#233;veloppement de la Guerre froide, l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain s'est confront&#233; &#224; une s&#233;rie de crises de plus en plus complexes. Le soldat du rang commenca &#224; manifester son m&#233;contentement et fut &#224; deux doigt de se mutiner pour &#234;tre rapatri&#233;. Le mouvement ouvrier am&#233;ricain lanca la plus grande gr&#232;ve, et la seconde en terme de participation, de son histoire. La guerre civile se d&#233;veloppait en Gr&#232;ce. Les ouvriers fran&#231;ais et italiens se soulevaient, ind&#233;pendament et y compris &#224; l'encontre de leurs dirigeants social-d&#233;mocrates et staliniens, soul&#232;vements qui atteignirent leur sommet avec la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale insurrectionnelle en Italie du 14 juillet 1948, apr&#232;s l'attentat contre Palmiro Togliatti. La guerre civile devint g&#233;n&#233;ralis&#233;e en Chine, le pays le plus peupl&#233; du monde. Le second pays le plus peupl&#233;, l'Inde, &#233;tait lui aussi en proie &#224; des d&#233;chirements internes sanglants suite &#224; son accession &#224; l'ind&#233;pendance, et il n'&#233;tait pas garanti que l&#224;-bas, tout comme en Indon&#233;sie, la bourgeoisie serait capable de garder le contr&#244;le. Et, par dessus tout, il n'&#233;tait pas certain que l'&#233;norme machine de guerre industrielle des Etats-Unis, d&#233;mesur&#233;ment gonfl&#233;e par les investissements du temps de guerre, serait capable de se transformer pour la production domestique sans tomber dans une profonde crise de suproduction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain et le capitalisme international, la conclusion &#224; tirer de ce liste de probl&#232;mes &#233;tait &#233;vidente. Malgr&#233; sa sup&#233;riorit&#233; militaire absolue et son h&#233;g&#233;monie industrielle et financi&#232;re, l'imp&#233;rialisme des Etats-Unis &#233;tait incapable d'affronter toutes ces crises et conflits et de se risquer en m&#234;me temps dans une guerre &#171; chaude &#187; contre l'URSS. L'Union sovi&#233;tique &#233;tait la seconde puissance militaire au monde, avec une arm&#233;e endurcie au combat et exalt&#233;e par sa victoire. La reconnaissance envers l'Arm&#233;e Rouge pour avoir d&#233;fait le fascisme &#233;tait universelle et elle jouissait d'un &#233;norme prestige au yeux de la classe ouvri&#232;re. Mais, surtout, la mont&#233;e des luttes ouvri&#232;res dans les zones centrales du capitalisme mondial et les conqu&#234;tes de la r&#233;volution en Chine, en Yougoslavie, en Gr&#232;ce, en Indon&#233;sie et en Indochine, furent suffisantes, quoiqu'in&#233;galement, pour sauvegarder la paix mondiale et l'URSS. Le Pentagone fut forc&#233; de s'auto-limiter, par peur de multiplier ces explosions. A un niveau plus modeste, l'&#233;lection d'un gouvernement Travailliste en Grande-Bretagne en 1945, fut &#233;galement un facteur de restriction (23).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En derni&#232;re instance, ce fut une question de priorit&#233;s. Le gouvernement bourgeois des Etats-Unis dut organiser une strat&#233;gie d'apr&#232;s-guerre, dont la t&#226;che premi&#232;re &#233;tait la stabilisation du capitalisme en Europe occidentale, au Japon et dans sa propre patrie. Il se posa en gendarme mondial du capitalisme, mais en limitant ses interventions aux guerres locales, autrement dit dans des guerres contre-r&#233;volutionnaires limit&#233;es. Apr&#232;s la d&#233;faite du mouvement de lib&#233;ration et r&#233;volutionnaire en Gr&#232;ce, il dirigea son attention sur la Cor&#233;e. Le sc&#233;nario fut alors rod&#233; ; les planificateurs militaires maintenaient les simulacres et les pr&#233;paratifs d'une guerre totale, mais l'offensive contre l'URSS &#233;tait retir&#233;e de l'agenda pour une certaine p&#233;riode.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'imp&#233;rialisme am&#233;ricain a pu &#233;galement se limiter parce qu'il avait une solution et une issue de caract&#232;re &#233;conomique. L'option qu'il choisit entre 1946-1948 fut celle de concentrer ses efforts dans la consolidation politique et &#233;conomique du capitalisme dans les principaux pays imp&#233;rialistes, de leur accorder suffisamment de cr&#233;dits et d'espace pour se d&#233;velopper dans le but d'initier une vaste expansion mondiale de l'&#233;conomie capitaliste, sur base de laquelle le capitalisme pourrait se stabiliser politiquement et socialement dans ses principales forteresses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est au nom de cette priorit&#233; que d'autres objectifs y furent subordonn&#233;s, y compris la &#171; sauvegarde &#187; de la Chine du communisme et le &#171; refoulement &#187; de l'URSS sur ses fronti&#232;res d'avant-guerre. Aid&#233; par les partis nationaux, y compris communistes et social-d&#233;mocrates, dont l'orientation rappelait celle de la bureaucratie ouvri&#232;re apr&#232;s la Premi&#232;re guerre mondiale, le projet des Etats-Unis connut un certain succ&#232;s pendant exactement vingt ans ; de 1947-48 &#224; 1967-68.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Notes :&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;1) Pendant longtemps, les auteurs communistes ont condamn&#233; le Plan Marshall comme &#233;tant n&#233;faste y compris pour l'&#233;conomie capitaliste europ&#233;enne. Une r&#233;vision tactique de cette th&#232;se commence aujourd'hui. Ainsi, Jacques Nagels, ex-dirigeant du PC belge, insiste dans son livre &#171; Un contre-projet pour l'Europe &#187; (Bruxelles, 1979) sur le fait que le Plan Marshall fut d'une importance cruciale pour relancer l'&#233;conomie capitaliste en Europe occidentale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2) The Time for Decision, Cleveland, 1944, p. 332. Horowitz, D (1965) From Yalta to Vietnam : American Foreign Policy in the Cold War, Nueva York. Welles a soulign&#233; cette d&#233;claration en insistant sur la non-ing&#233;rance dans les affaires internes des pays d'Am&#233;rique latine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3) Ce fut lors de sa rencontre avec Staline &#224; Moscou que Churchill &#233;crivit ses fameuses notes qui divisaient les Balkans et l'Europe de l'est en sph&#232;res d'influence selon la r&#233;partition suivante : Roumanie : 90% URSS, 10% Grande-Bretagne ; Bulgarie:75% URSS, 25% Grande-Bretagne ; Gr&#232;ce:10% URSS, 90% Grande-Bretagne ; Tch&#233;coslovaquie, Hongr&#237;e et Yougoslavie : 50% URSS, 50% Grande-Bretagne. Ces pourcentages furent post&#233;rieurement modifi&#233;s au cours de tortueuses r&#233;unions entre Eden et Molotov. Churchill,W (1954) The Second World War, Londres, vol. 6, p&#225;g. 227.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4) R&#233;flexions de l'amiral Leahy pour la r&#233;union d'urgence &#224; la Maison Blanche destin&#233;e &#224; pr&#233;parer les discussions avec Molotov, qui arriva &#224; Washington le 22 avril 1945. Truman fut, de mani&#232;re inhabituelle, particuli&#232;rement grossier pendant sa rencontre avec Molotov qui, par la suite, s'en plaignit ; &#171; On ne m'a jamais parl&#233; de cette mani&#232;re de toute ma vie &#187;. Jergin, p.83.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5) La Bulgarie, &#224; la diff&#233;rence de la Hongrie et de la Roumanie, n'a jamais envoy&#233; de troupes contre l'Union sovi&#233;tique mais en a utilis&#233; pour l'occupation d'Etats voisins. L'Arm&#233;e Rouge entra tout simplement en Bulgarie sans combat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6) Selon le journal d'Alan Brooke, Churchill lui d&#233;clara ; &#171; Nous avons maintenant quelque chose dans nos mains qui fera pencher la balance avec les Russes. Le secret de cet explosif et le pouvoir de l'utiliser modifieront compl&#232;tement l'&#233;quilibre diplomatique, qui &#233;tait &#224; la d&#233;rive depuis la d&#233;faite de l'Allemagne &#187; (Cit&#233; par Yerga, p.120)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7) Ibid, p.117. A Potsdam, Churchill fut remplac&#233; par Attlee, le nouveau Premier Ministre, et Eden par Bevin, sans provoquer aucun changement dans la direction politique de la conf&#233;rence. &#171; Seuls les Anglais, avec leurs fantastiques capacit&#233;s pour l'empirisme, pouvaient admettre un homme comme Attlee dans les rangs socialistes &#187; &#233;crivait Bidault, ministre des Affaires Etang&#232;res fran&#231;ais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8) Le Minist&#232;re des Finances s'en &#233;tait finalement bien sorti contre le D&#233;partement des Affaires Etrang&#232;res quant &#224; la question de la Gr&#232;ce. Gr&#226;ce au mauvais temps et &#224; la crise du combustible au cours de cet hiver, les Britanniques ont finalement d&#233;cid&#233; de &#171; mettre fin &#224; notre interminable gaspillage d'argent du contribuable britannique pour les Grecs &#187;. (Yergin p. 280).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9) Ibid, p. 281.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10) Ibid.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11) Ibid. p. 283.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12) The Observer, 3/4/1944.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13) L'exigence de r&#233;parations de la part de l'Allemagne en faveur de l'URSS doit &#234;tre mise en relation avec la politique de &#171; terre br&#251;l&#233;e &#187; men&#233;e par Hitler en Bi&#233;lorussie et en Ukraine. Au travers de trois ordres typiques de la Wehrmacht (21 d&#233;cembre 1941, 30 ao&#251;t 1943 et 7 septembre 1943), en cas de retraite, tous les villages devaient &#234;tre br&#251;l&#233;s sans consid&#233;ration pour leurs habitants ; tous les aliments et outils agricoles devaient &#234;tre emport&#233;s ; tous les champs d&#233;truits ; toute production d'aliments emp&#234;ch&#233;e ; tout l'&#233;quipement industriel, artisanal et de transport d&#233;mantel&#233;s. Carell, P. Verbrannte Erde, pp. 463-65 y 293-9.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14) L'ambassadeur des Etats-Unis &#224; Moscou, Harriman, envoya un cable au D&#233;partement d'Etat en janvier 1945 o&#249; il affirmait que l'Union sovi&#233;tique donnait une &#171; extr&#234;me importance &#187; &#224; l'obtention de cr&#233;dits dans l'apr&#232;s-guerre comme base pour le d&#233;veloppement des relations am&#233;ricano-sovi&#233;tiques. &#171; A partir de sa (celle de Molotov) d&#233;claration , j'ai per&#231;u l'implication que le d&#233;veloppement de nos relations amicales d&#233;pendera d'un cr&#233;dit g&#233;n&#233;reux &#187;. La demande formelle d'un cr&#233;dit de 6 milliards de dollars fut faite le 3 janvier 1945. Mais, le 23 avril &#224; Washington, Truman d&#233;clara explicitement &#224; Molotov que l'aide &#233;conomique d&#233;pendait d'une accord satisfaisant sur la question polonaise. (G. Paterson, P. Ed, &#8220;Foreign Aid as a Diplomatic Wapon&#8221;, en op.cit. pp. 69,70,72)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15) Il est &#233;videmment scandaleux &#8211; et cela refl&#232;te la responsabilit&#233; historique de Bevin &#8211; que le m&#234;me parti qui, en Grande-Bretagne, d&#233;fendait la nationalisation du charbon et du fer, se refusait &#224; le faire dans la Ruhr, y compris alors que les propri&#233;taires furent parmi les principaux soutiens des nazis et qu'ils avaient obtenus d'&#233;normes profits dans leur politique de pillage de l'Europe en important massivement une main d'oeuvre forc&#233;e en Allemagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16) Le PCA obtenait 10% des votes dans les &#233;lections r&#233;gionales en Allemagne occidentale en 1946-1947. Il comptait 300.000 membres et maintenait des positions importantes dans les syndicats locaux et parmi les repr&#233;sentants ouvriers dans les sections d'usines dans tout le pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17) La classe ouvri&#232;re allemande dans les deux zones d'occupation, orientale et occidentale, &#233;tait tr&#232;s favorable &#224; la suppression de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e des moyens de production. Au printemps 1946 fut approuv&#233; un r&#233;f&#233;rendum en Saxe, occup&#233;e par les Sovi&#233;tiques et &#224; Hessen, occup&#233;e par les Am&#233;ricains, sur la question de la nationalisation des industries de base. 77,7% dans le premi&#232;r et 72% de l'&#233;lectorat dans le second r&#233;f&#233;rendum vot&#232;rent en faveur de l'expropriation des capitalistes. Commentant le souhait de Staline de voir d&#233;mantel&#233;e l'industrie lourde allemande, Isaac Deutscher &#233;crivait ; &#171; Il ne pouvait pas ignorer que son plan, aussi chim&#233;rique qu'implacable, s'il venait &#224; &#234;tre men&#233; &#224; bien, allait provoquer la d&#233;composition de la classe ouvri&#232;re allemande, la principale, pour ne pas dire l'unique, force sociale &#224; laquelle le communisme pouvait faire appel et dont le soutien pouvait &#234;tre obtenu &#187; (Deutscher, Stalin, Harmondsworth, 1982, p. 523.). Toute la strat&#233;gie de Staline envers l'Europe &#233;tait bien entendu bas&#233;e sur la pr&#233;misse d'une profonde m&#233;fiance, particuli&#232;rement &#224; l'&#233;gard de la classe ouvri&#232;re allemande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18) Au mois d'avril 1945 &#224; Moscou, Staline d&#233;clara &#224; Tito et &#224; Djilas ; &#171; Cette guerre n'est pas comme celles du pass&#233;, quiconque occupe un territoire impose &#233;galement sur lui son propre syst&#232;me social. Chacun impose son propre syst&#232;me dans les limites o&#249; son arm&#233;e a le pouvoir de le faire &#187; (Djilas, Conversations with Stalin, Harmondworth, 1963, p. 90. Trotsky avait &#233;crit, en 1939 d&#233;j&#224; ; &#171; Tandis que j'&#233;cris ces lignesn la question du destin des territoires occup&#233;s par l'Arm&#233;e Rouge reste encore obscure (...) Il est plus que probable que dans les territoires qui seront int&#233;gr&#233;s &#224; l'URSS, le gouvernement de Moscou r&#233;alise l'expropriation des grands propri&#233;taires terriens et la nationalisation des moyens de production. Cette variante est la plus probable, non parce que la bureaucratie continue &#224; &#234;tre loyale au programme socialiste, mais parce qu'elle ne d&#233;sire pas et n'est pas capable de partager son pouvoir et ses privil&#232;ges avec les anciennes classes dominantes dans les territoires occup&#233;s &#187; (The USSR in War, 25 de septiembre de 1939, et Trotsky, L. (1942) In defense of Marxism, Nueva York, p. 18.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19) Selon Jacques Hannak, en Autriche, Renner, qui fut install&#233; comme pr&#233;sident et sous lequel fut &#233;tabli un gouvernement de coalition avec la participation du PC d&#232;s que l'Arm&#233;e Rouge entra &#224; Vienne, parvint r&#233;ellement &#224; tromper Staline. Ce dernier pensait occuper la position du ma&#238;tre chanteur vis-&#224;-vis de l'ancier dirigeant social-d&#233;mocrate. Le fait que Renner avait publiquement soutenu l'Anschluss avec l'Allemagne pendant le r&#233;f&#233;rendum de 1938 a probablement jou&#233; un r&#244;le dans cette conviction. Mais Renner &#233;valua correctement que les masses autrichiennes n'&#233;taient pas int&#233;ress&#233;es &#224; remettre &#224; l'ordre du jour leur comportement sept ans auparavant, qu'elles ne jugeraient ses actes que dans la d&#233;fense de l'ind&#233;pendance de l'Autriche contre les forces d'occupation sovi&#233;tiques ici et maintenant. C'est effectivement ce qui s'est pass&#233;. Premi&#232;rement, Renner accepta un communiste comme Ministre de l'Int&#233;rieur dans le gouvernement de coalition. Mais quand le PC subit une d&#233;route &#233;lectorale &#233;crasante aux &#233;lections du 25 novembre 1945, ce communiste fut remplac&#233; par le social-d&#233;mocrates Helmes, qui &#233;vita facilement que le PC se renforce avec le mouvement de gr&#232;ves de 1947 (Jacques Hannak, Kark Renner und seine Zeit, Viena, 1965, pp. 669-87). Il est int&#233;ressant de signaler que, dans leur opposition syst&#233;matique aux gouvernements de coalition &#224; participation communiste en Europe orientale et centrale, les imp&#233;rialistes britannique et am&#233;ricain protest&#232;rent &#233;nergiquement contre la cr&#233;ation du gouvernement provisoire de Renner par les Sovi&#233;tiques. Ils corrig&#232;rent leur opinion plus tard. Il est vrai que &#171; plus tard &#187;, l'Autriche disposa de ses propres forces arm&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20) Sherwood, Robert E. pp. 400-01, 710, 713, 715-16.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;21) Plusieurs auteurs sovi&#233;tiques - ainsi que quelques uns en Occident &#8211; tendent &#224; exager cette question. De fait, Hitler avait tout d'abord retir&#233; des divisions affaiblies du front oriental pour mener &#224; bien son offensive dans les Ardennes. Tous les faits confirment avec &#233;vidence que l'offensive s'&#233;tait d&#233;j&#224; &#233;puis&#233;e &#8211; en premier lieu &#224; cause de la p&#233;nurie de carburant pour les blind&#233;s allemands &#8211; et que les Am&#233;ricains &#233;taient pass&#233; &#224; la contre-offensive avant que l'Arm&#233;e Rouge ne passe &#224; l'attaque sur le front de l'Oder et bien avant que des divisions allemandes soient retir&#233;es du front de l'ouest vers le front de l'est.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;22) Le cas est bien illustr&#233; par la crise de Trieste au milieu de mai 1945. Quand l'arm&#233;e de guerilleros yougoslaves tenta d'&#233;tendre son occupation sur cette zone, Truman demanda &#224; Eisenhower, via le g&#233;n&#233;ral Marshall, d'exp&#233;dier 3 divisions dans le Col du Brenner, au-dessus de Trieste. Marshall r&#233;pondit qu'Eisenhower souhaitait envoyer 5 divisions. Truman demanda alors &#224; l'amiral King des navires de la Flotte pour les transporter par l'Adriatique. Le g&#233;n&#233;ral Arnold d&#233;clara &#224; Truman que plusieurs escadrons de la force a&#233;rienne &#233;taient disponibles pour se mettre en mouvement &#224; n'importe quel moment. Truman envoya un cable r&#233;sumant tout cela &#224; Staline et la crise fut r&#233;solue par le retrait des troupes yougoslaves. Truman, Memoirs, vol.1 pp. 249-50.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;23) L'intervention d'Attlee contre le plan de Mac Arthur d'utiliser la bombe atomique en Cor&#233;e apr&#232;s la d&#233;route &#233;crasante des forces am&#233;ricaines inflig&#233;e par l'Arm&#233;e populaire de lib&#233;ration chinoise, fut probablement l'un des facteurs cl&#233;s qui &#233;vita une r&#233;edition d'Hiroshima et Nagasaki. &lt;/br&gt;&lt;font color=&#034;#f5f5f5&#034;&gt;&lt;a href=&#034;https://didimaia.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://marmaris-turkey.net/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://didimescortbayanlar.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort bayan&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://marmarisgirl.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort bayan&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://didim-altinkum.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort bayanlar&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://infomarmaris.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort bayanlar&lt;/a&gt;&lt;/font&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Actualit&#233; du Trotskysme</title>
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		<dc:creator>Ernest Mandel</dc:creator>


		<dc:subject>Trotski et trotskisme</dc:subject>
		<dc:subject>Interviews et d&#233;bats</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Critique Communiste, novembre 1978&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Critique Communiste :&lt;/strong&gt; L&#233;on Trotsky a &#233;mis &#224; la veille de Seconde Guerre mondiale un certain nombre de pronostics qui se sont r&#233;v&#233;l&#233;s erron&#233;s. La d&#233;mocratie sovi&#233;tique n'a pas &#233;t&#233; restaur&#233;e en URSS par une r&#233;volution politique, le monde capitaliste a connu une nouvelle phase de d&#233;veloppement acc&#233;l&#233;r&#233; et la r&#233;volution prol&#233;tarienne n'a avanc&#233; que timidement et avec retard en dehors des m&#233;tropoles imp&#233;rialistes. Des erreurs de pronostics d'une telle ampleur ne d&#233;c&#232;lent-elles pas des carences d'ordre th&#233;orique ? Peut-on en rendre compte sans incriminer la probl&#233;matique marxiste-r&#233;volutionnaire elle-m&#234;me, la grille d'interpr&#233;tation trotskyste de la r&#233;alit&#233; sociale et de son &#233;volution ? Ne faut-il pas en tirer des cons&#233;quences du point de vue de la dynamique r&#233;volutionnaire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ernest Mandel :&lt;/strong&gt; D'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, il faut distinguer dans les activit&#233;s politiques des classiques du marxisme ce que l'on pourrait appeler les pronostics &#224; court terme et l'effort th&#233;orique visant &#224; d&#233;celer les tendances de d&#233;veloppement fondamentales, la tentative de comprendre la nature d'une &#233;poque historique et les contradictions principales qui la d&#233;finissent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le premier domaine, il y a eu incontestablement de nombreuses erreurs, de la part de Marx, d'Engels, de L&#233;nine et de Trotsky. Rappelons, pour l'anecdote, que L&#233;nine &#224; la fin de 1916, devisant devant les travailleurs suisses du bilan historique de la R&#233;volution russe de 1905, faisait preuve d'un pessimisme r&#233;volutionnaire d&#233;brid&#233;. Il disait en effet, deux mois avant l'&#233;clatement de la r&#233;volution de 1917, que sa g&#233;n&#233;ration ne conna&#238;trait vraisemblablement pas la r&#233;volution russe suivante, bien que celle de 1905 avait d&#233;gag&#233; le processus d'une nouvelle r&#233;volution, mais que la g&#233;n&#233;ration suivante y assisterait sans aucun doute !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La liste pourrait se prolonger. Il n'y a pas de doute que Trotsky, ainsi que Rosa Luxemburg et beaucoup d'autres r&#233;volutionnaires &#224; commencer par Marx lui-m&#234;me, se sont quelquefois lourdement tromp&#233;s sur des pr&#233;visions &#224; court terme. L'origine fondamentale de ce genre d'erreurs, c'est que dans la d&#233;termination &#224; court terme du d&#233;roulement des &#233;v&#233;nements entrent une infinit&#233; de facteurs secondaires, &#224; c&#244;t&#233; des grandes tendances historiques, qu'il est non seulement impossible d'int&#233;grer dans une analyse exhaustive, mais qu'il est m&#234;me impossible de conna&#238;tre &#224; l'avance, faute d'une information compl&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotsky, comme Marx avant lui, r&#233;p&#233;tait souvent que la fonction de l'analyse th&#233;orique n'est pas de permettre de jouer au proph&#232;te, au sens &#233;troit du terme qui correspond aux activit&#233;s de la cartomancienne ou du mage. Elle vise au contraire au d&#233;gagement des grandes tendances historiques de d&#233;veloppement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi y a-t-il n&#233;anmoins de mani&#232;re r&#233;p&#233;t&#233;e interf&#233;rence entre la volont&#233; de faire des pr&#233;dictions &#224; court terme et la fonction g&#233;n&#233;rale de l'analyse marxiste qui consiste avant tout &#224; d&#233;gager les grandes lignes de force de l'&#233;volution historique ? Cette interf&#233;rence r&#233;sulte plus ou moins in&#233;vitablement de la fonction de la politique r&#233;volutionnaire. Dans la mesure o&#249; celle-ci veut avoir prise sur le r&#233;el, c'est-&#224;-dire transformer la r&#233;alit&#233;, elle est oblig&#233;e d'agir dans le cadre d'une s&#233;rie d'&#233;ventualit&#233;s &#224; court et &#224; moyen terme pour pouvoir d&#233;terminer des lignes d'actions imm&#233;diates.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour r&#233;soudre cette difficult&#233; d'un point de vue conceptuel, on doit distinguer la capacit&#233; du marxisme-r&#233;volutionnaire &#224; d&#233;gager des lois scientifiques du d&#233;veloppement des modes de production, ou m&#234;me de formations sociales d&#233;termin&#233;es d'une part, et ce qui ne peut &#234;tre que des hypoth&#232;ses de travail, et non pas des lois scientifiques, quant &#224; l'&#233;volution &#224; court terme d'autre part. Il est pr&#233;f&#233;rable d'utiliser &#224; ce propos le terme d'hypoth&#232;se de travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans hypoth&#232;se de travail sur l'&#233;volution &#224; court terme, il est impossible d'agir. Mais, la v&#233;rification dans les faits de ces hypoth&#232;ses de travail doit &#234;tre r&#233;alis&#233;e pour confirmer si leur base &#233;tait suffisante ou non pour d&#233;terminer l'action. &lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Lucide sur l'essentiel&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Cette digression g&#233;n&#233;rale est n&#233;cessaire pour pr&#233;ciser ce qui suit : Dans la compr&#233;hension des grandes lignes de force de notre si&#232;cle, non seulement Trotsky ne s'est pas tromp&#233; dans ses pr&#233;dictions &#224; long terme, mais mieux, il a &#233;t&#233; d'une lucidit&#233; qui para&#238;t encore aujourd'hui assez stup&#233;fiante et dans laquelle entre, en dehors de la ma&#238;trise extraordinaire de la m&#233;thode dialectique, une part d'intuition et de g&#233;nie personnels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour un marxiste r&#233;volutionnaire lucide, depuis le moment o&#249; le d&#233;clin de la r&#233;volution mondiale &#233;tait devenu clair dans les ann&#233;es 1920 et 1930, et o&#249; les ph&#233;nom&#232;nes du fascisme et du stalinisme commen&#231;aient &#224; prendre forme dans leur dimension de plus en plus barbare, se posaient essentiellement trois questions pour pr&#233;voir la tendance &#224; long terme de notre &#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1. La d&#233;faite de la r&#233;volution mondiale &#233;tait-elle durable, et le monde allait-il s'enfoncer, sinon d&#233;finitivement, du moins pour une tr&#232;s longue p&#233;riode, dans la nuit de la barbarie ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, cette formulation peut para&#238;tre excessive. Replac&#233;e dans le contexte des ann&#233;es 1930, elle reste parfaitement pertinente. Le titre d'un livre de Victor Serge, Il est minuit dans le si&#232;cle, est plus que symbolique. On pourrait y joindre les citations de nombreux marxistes r&#233;formistes ou r&#233;volutionnaires, de Rudolf Hilferding, dernier penseur r&#233;formiste social-d&#233;mocrate, &#224; quelques ex-trotskystes qui tous &#233;taient convaincus qu'Hitler allait gagner la guerre et que l'Europe serait fasciste pour cent ans, sinon plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cette premi&#232;re grande interrogation historique, Trotsky avan&#231;ait un pronostic diff&#233;rent. La d&#233;faite de la r&#233;volution mondiale est un ph&#233;nom&#232;ne lourd de cons&#233;quences mais limit&#233; dans le temps. De la Seconde Guerre mondiale r&#233;sulterait in&#233;vitablement un nouvel essor des luttes r&#233;volutionnaires de la part du prol&#233;tariat et de la part des peuples opprim&#233;s. Il insistait d'ailleurs beaucoup sur cette formule, aujourd'hui &#224; r&#233;sonance mao&#239;ste, que l'on retrouve dans ses &#233;crits de 1938-1940. Il pr&#233;disait que ni Hitler, ni Mussolini, ni les dictatures militaires japonaises et de Tchiang Kai-tchek, ni celle de Staline, ni les empires coloniaux ne survivraient &#224; la Deuxi&#232;me Guerre mondiale et &#224; ses lendemains. A l'exception de la partie concernant Staline, la pr&#233;diction s'est totalement v&#233;rifi&#233;e. La remont&#233;e de la r&#233;volution mondiale &#224; partir de la fin de la Deuxi&#232;me Guerre mondiale est un ph&#233;nom&#232;ne incontestable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2. Seconde interrogation concernant la tendance &#224; long terme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet interlude extraordinaire de r&#233;action et de recul non seulement du mouvement ouvrier mais de toutes les conqu&#234;tes de la civilisation humaine dans les ann&#233;es 1930 et le d&#233;but des ann&#233;es 1940, marqu&#233;es par l'horreur d'Auschwitz et d'Hiroschima repr&#233;sente-t-il un simple accident de l'histoire ? L&#224; aussi la r&#233;ponse de Trotsky est claire et confirm&#233;e par l'histoire : il ne s'agit pas du tout d'un accident. La d&#233;cadence de la soci&#233;t&#233; bourgeoise et la d&#233;composition d'un mode de production d&#233;termin&#233;, qui avait propuls&#233; l'humanit&#233; pendant deux si&#232;cles par la richesse, la base technologique, les possibilit&#233;s mat&#233;rielles incommensurablement plus grandes de cette classe dominante que n'importe quelle autre classe dominante du pass&#233; ; cette d&#233;cadence et d&#233;composition seront caract&#233;ristis&#233;es par des r&#233;actions qui s'aggraveront &#224; l'&#233;chelle de l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus la b&#234;te est puissante, plus son agonie l'am&#232;nera &#224; frapper aveugl&#233;ment autour d'elle, avec des cons&#233;quences de plus en plus d&#233;sastreuses pour le genre humain. Au lieu de c&#233;der &#224; l'optimisme b&#233;at propre aux gradualistes et aux r&#233;formistes qui croyaient que tout finirait par s'arranger, ces pr&#233;visions &#224; long terme de Trotsky se sont &#233;galement av&#233;r&#233;es justes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, malgr&#233; vingt ann&#233;es d'essor extraordinaire de forces productives et de la production mat&#233;rielle, une fraction beaucoup plus grande de l'avant-garde ouvri&#232;re et intellectuelle est consciente de ces dangers, sous ses diff&#233;rentes formes. Ce n'est plus seulement le danger de r&#233;gimes de types fasciste et barbare, ce n'est pas seulement la mont&#233;e de la torture de par le monde, mais ce sont aussi les dangers qui p&#232;sent sur l'&#233;quilibre &#233;cologique, sur les ressources naturelles disponibles et le danger d'une troisi&#232;me guerre nucl&#233;aire dont il faut tenir compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3. Troisi&#232;me interrogation : S'il y a d'une part, in&#233;vitablement de nouvelles pouss&#233;es r&#233;volutionnaires prolong&#233;es, et d'autre part un adversaire capable de se d&#233;fendre et qui ne va pas dispara&#238;tre automatiquement ou s'effondrer simplement en fonction de ses contradictions internes, les probl&#232;mes de la direction politique du prol&#233;tariat et de la r&#233;volution, probl&#232;mes tactiques et strat&#233;giques li&#233;s au probl&#232;me de la conscience de classe du prol&#233;tariat, deviennent les probl&#232;mes historiques cl&#233;s de notre &#233;poque.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, la crise de l'humanit&#233; est la crise de sa direction r&#233;volutionnaire au sens non pas strictement organisationnel mais beaucoup plus large du terme. Devant la crise historique d'une soci&#233;t&#233; en d&#233;clin mais qui ne dispara&#238;t pas automatiquement, devant la mont&#233;e p&#233;riodique, mais non lin&#233;aire ni illimit&#233;e dans le temps des luttes r&#233;volutionnaires de masse, l'issue de ces luttes est d&#233;cisive. L'agonie de la soci&#233;t&#233; bourgeoise se prolongera si les luttes ne d&#233;bouchent pas sur des victoires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le Manifeste de la conf&#233;rence d'Alarme de la IVe Internationale de mai 1940, ouvrage qui peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme son testament politique, Trotsky &#233;met un pronostic diff&#233;rent de celui formul&#233; &#224; l'&#233;gard de la premi&#232;re question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on s'interroge sur les chances r&#233;volutionnaires ouvertes par la Seconde Guerre mondiale, ne seront-elles pas gaspill&#233;es et d&#233;truites par le r&#244;le des appareils bureaucratiques traditionnels r&#233;formistes ? La question est mal pos&#233;e, r&#233;pond Trotsky : La mont&#233;e r&#233;volutionnaire ne constitue pas un &#233;v&#233;nement ponctuel, limit&#233; dans le temps ; il faut se pr&#233;parer &#224; de longues ann&#233;es, sinon des d&#233;cennies de hauts et de bas des luttes r&#233;volutionnaires, de r&#233;volutions et de contre-r&#233;volutions de guerre, d'armistices, et de nouvelles guerres ! Une telle &#233;poque - Trotsky parle de d&#233;cennies ! - est propice &#224; la construction d'organisations r&#233;volutionnaires. Cette pr&#233;vision est encore confirm&#233;e &#224; l'&#233;chelle de l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Ce sur quoi Trotsky s'est tromp&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Sur les trois grandes questions d&#233;cisives pour comprendre l'&#233;poque dans laquelle nous vivons, Trotsky ne s'est donc pas tromp&#233;. Il a montr&#233; au contraire que la m&#233;thode marxiste, ind&#233;pendamment de l'optimisme ou du pessimisme individuel, permet de saisir les grands traits du d&#233;veloppement historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais sur quoi s'est-il alors tromp&#233; et quelle est la source de cette erreur ? Je reprends ici une interpr&#233;tation que j'ai d&#233;j&#224; formul&#233;e &#224; plusieurs reprises sur l'histoire de notre mouvement et qui, jusqu'&#224; nouvel ordre, n'a pas &#233;t&#233; s&#233;rieusement contest&#233;e ni &#224; l'int&#233;rieur, ni &#224; l'ext&#233;rieur de la IVe Internationale. En &#233;liminant les p&#233;titions de principes et en laissant de c&#244;t&#233; les interpr&#233;tations abusives - comme l'id&#233;e r&#233;pandue par d'aucuns que Trotsky aurait affirm&#233; que l'Union sovi&#233;tique, en tant que telle, serait d&#233;faite dans la guerre, alors que ses &#233;crits prouvent le contraire -on doit constater qu'il a surestim&#233; l'impact &#224; court terme de la nouvelle mont&#233;e r&#233;volutionnaire sur la conscience de classe de l'avant-garde ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tait guid&#233; par une analogie historique : l'isolement de la poign&#233;e d'internationalistes dans le mouvement ouvrier international en 1914, et l'essor extraordinaire que les internationalistes ont connu dans la p&#233;riode finale de la Premi&#232;re Guerre mondiale et, surtout, dans la p&#233;riode post&#233;rieure &#224; la victoire de la r&#233;volution d'Octobre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette analogie, il existe une sous-estimation grave, voire paradoxale, des effets cumulatifs &#224; long terme de vingt ann&#233;es de d&#233;faites, non seulement des r&#233;volutions prol&#233;tariennes, mais aussi du mouvement ouvrier organis&#233; dans son ensemble. Je dis paradoxal, car Trotsky ne commet pas cette erreur lorsqu'il examine des cas sp&#233;cifiques nationaux, tels les cas de l'Allemagne et de la Russie. Jamais il n'a &#233;crit qu'Hitler ne serait qu'un bref interlude apr&#232;s lequel la remont&#233;e de la classe ouvri&#232;re allemande se ferait &#224; un niveau rapidement sup&#233;rieur &#224; 1918-1923. Bien au contraire, il souligne les effets &#224; long terme de la victoire d'Hitler, comme facteur de d&#233;moralisation et de baisse de la conscience de classe, tout en &#233;tant certain qu'il y aurait une remont&#233;e du mouvement ouvrier, mais dans des conditions plus difficiles que celles qui existaient avant la mont&#233;e du fascisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse de la situation russe est encore plus nette. Elle souligne les effets d&#233;sastreux de la 2e moiti&#233; des ann&#233;es 1930 et de l'atomisation des masses en URSS sur la conscience moyenne de la classe ouvri&#232;re, et les difficult&#233;s extraordinaires pour reconstituer les forces apr&#232;s la d&#233;ception historique que repr&#233;sente la victoire de la bureaucratie stalinienne. Dans les deux cas, sans omettre les effets catastrophiques de la terreur, de la r&#233;pression physique et la disparition des cadres qui en r&#233;sulte, Trotsky souligne fortement que la terreur n'est pas la cause principale de la difficult&#233; d'un red&#233;marrage en force du mouvement r&#233;volutionnaire. Le manque de perspectives, la d&#233;moralisation, le manque de confiance en soi des classes sociales qui ont subi des d&#233;faites historiques d'une ampleur telle que la victoire du fascisme ou la victoire du stalinisme, voil&#224; les r&#233;els obstacles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le paradoxe r&#233;side dans la diff&#233;rence d'appr&#233;ciation de Trotsky au plan national et au plan international. L'analyse de pays tels que l'Allemagne ou la Russie fait preuve d'une grande lucidit&#233;. Par contre, Trotsky commet une erreur sur le plan international en se basant sur l'hypoth&#232;se de travail que l'apr&#232;s-Deuxi&#232;me-Guerre mondiale sera parall&#232;le et analogue &#224; l'apr&#232;s-Premi&#232;re Guerre mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mont&#233;e internationale s'est produite. Elle fut m&#234;me plus ample qu'apr&#232;s la Premi&#232;re Guerre mondiale, si on inclut l'Angleterre parmi les forces qui voulaient une transformation socialiste imm&#233;diate en 1944-1945. Mais ces forces &#233;taient beaucoup plus confuses du point de vue politique, donc beaucoup plus manipulables par les appareils traditionnels. L'interaction entre ces deux facteurs a eu pour r&#233;sultat le coup d'arr&#234;t beaucoup plus rapide de la mont&#233;e r&#233;volutionnaire, et dans ce sens son ampleur politique beaucoup plus r&#233;duite que celle qui avait succ&#233;d&#233; &#224; la Premi&#232;re Guerre mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d'autres termes, Trotsky avait sous-estim&#233; ce que j'appelle la rupture de continuit&#233; de la tradition socialiste r&#233;volutionnaire. Dans ce sens, la diff&#233;rence &#233;tait frappante entre la situation des r&#233;volutionnaires en 1944-1945 et celle des r&#233;volutionnaires en 1918-1919. Les r&#233;volutionnaires de 1918-1919 parlaient un langage commun avec les masses des ouvriers organis&#233;s, 1914 n'ayant &#233;t&#233; qu'une interruption d'une longue ascension de la conscience de classe. La masse des ouvriers europ&#233;ens en 1914 croyait &#224; la perspective socialiste &#224; court terme. Ils &#233;taient &#233;duqu&#233;s de la m&#234;me mani&#232;re, &#224; la m&#234;me source que Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, L&#233;nine ou Trotsky et que tous les internationalistes. lls poss&#233;daient une tradition commune, et dialoguaient de fa&#231;on quasiment ininterrompue, m&#234;me apr&#232;s les &#233;v&#233;nements de 1914, except&#233; peut-&#234;tre pendant une p&#233;riode d'un ou deux ans. Car, d&#232;s 1916-1917, dans la plupart des partis social-d&#233;mocrates, l'aile centriste oppos&#233;e &#224; la poursuite de la guerre imp&#233;rialiste, reprend le dessus contre les r&#233;formistes les plus chauvins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette continuit&#233; existe le plus nettement dans le cas de l'Allemagne. Les spartakistes se sont trouv&#233;s dans un milieu favorable, exception faite des deux premi&#232;res ann&#233;es. Leur d&#233;cision de rentrer dans l'USPD, au moment de sa constitution en 1917, n'a pas &#233;t&#233; le fruit du hasard, ni une erreur tactique, mais le r&#233;sultat d'un langage commun avec bon nombre de militants et m&#234;me avec certains dirigeants de l'USPD qui appuyaient la R&#233;volution russe. De m&#234;me, plus tard, toute une s&#233;rie de partis socialistes, qui n'&#233;taient pas particuli&#232;rement de tradition r&#233;volutionnaire, ont demand&#233; &#224; adh&#233;rer en bloc &#224; la IIIe Internationale : le Parti socialiste italien, le Parti socialiste tch&#233;coslovaque... N'oublions pas non plus qu'en France, c'est la majorit&#233; socialiste qui a vot&#233; pour l'IC &#224; Tours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La situation des r&#233;volutionnaires en 1944 ne fut donc d'aucune mani&#232;re comparable &#224; celle des r&#233;volutionnaires de 1914 ou 1918. Ils se trouvent isol&#233;s dans un mouvement ouvrier sans aucune tradition internationaliste. La politique de collaboration de classe des PS et PC n'est pas un bref intervalle entre 1941 et 1945, mais la continuit&#233; d'une longue d&#233;g&#233;n&#233;rescence des forces h&#233;g&#233;moniques du mouvement ouvrier organis&#233;, depuis 1914 ou depuis 1927.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces conditions, les r&#233;volutionnaires avaient une petite chance de d&#233;velopper leurs forces, pour autant qu'une radicalisation ouvri&#232;re accentu&#233;e, dans des conditions &#233;conomiques mauvaises pour le capitalisme, co&#239;ncidait avec une politique de collaboration de classe et d'aust&#233;rit&#233; &#224; outrance des directions staliniennes et r&#233;formistes dans la p&#233;riode 1946-1947 jusqu'&#224; la gr&#232;ve Renault ! Mais sans aucune mesure avec la situation de l'apr&#232;s-Premi&#232;re Guerre mondiale. Je reviendrai plus loin sur les conditions qui ont peu &#224; peu reconstitu&#233; un milieu plus large dans lequel les r&#233;volutionnaires retrouvent une audience favorable, au cours des ann&#233;es soixante, vingt ans apr&#232;s le d&#233;lai fix&#233; par Trotsky.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut int&#233;grer dans cette explication, la seule qui me para&#238;t valable d'un point de vue global, deux facteurs concomitants qui ont jou&#233; un grand r&#244;le dans l'analyse personnelle de Trotsky et de la IVe Internationale, mais qui risquent de conduire &#224; des raisonnements &#171; circulaires &#187;, si celles-ci sont isol&#233;es du contexte g&#233;n&#233;ral : &lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Deux facteurs suppl&#233;mentaires&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le premier de ces facteurs, c'est l'absence de la r&#233;volution allemande &#224; la fin de la Deuxi&#232;me Guerre mondiale. Dans toutes les pr&#233;visions de Trotsky et surtout dans celles de la IVe Internationale, la r&#233;volution allemande a occup&#233; une place importante. Un recul de la conscience ouvri&#232;re existait en Allemagne, mais surtout un affaiblissement qualificatif de l'emprise des appareils traditionnels sur la classe ouvri&#232;re. La situation offrait la possibilit&#233; d'une explosion spontan&#233;e qui d&#233;borderait in&#233;vitablement le SPD et le KPD, sans capacit&#233; &#224; court terme de reprise de contr&#244;le par les appareils.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tant que t&#233;moin oculaire en Allemagne &#224; cette &#233;poque o&#249; j'&#233;tais d&#233;port&#233; comme prisonnier politique, et o&#249; j'ai pu c&#244;toyer notamment les travailleurs de l'usine Wesseling pr&#232;s de Cologne, je continue &#224; penser que cette perspective &#233;tait moins irr&#233;aliste qu'on ne l'a cru, au moins jusqu'au printemps 1944.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A partir d'un certain moment, il y a eu en Allemagne une certaine d&#233;composition sociale. Prisonniers de guerre, prisonniers politiques, travailleurs &#233;trangers &#224; statut sp&#233;cial, travailleurs d&#233;port&#233;s, composaient la masse des producteurs. La d&#233;sorganisation de la vie collective &#233;tait quasi totale, y compris la simple coop&#233;ration sur les lieux de travail. Dans ces conditions la perspective d'une r&#233;volution allemande commen&#231;ait &#224; dispara&#238;tre. Les causes objectives furent : la &#171; mobilisation totale &#187; et la terreur nazie accentu&#233;e surtout apr&#232;s le 20 juillet 1944, les bombardements occidentaux, les terribles effets d'intimidation, puis le d&#233;but d'occupation et de d&#233;mant&#232;lement du pays, l'interruption des moyens de communication. Ce furent autant d'obstacles objectifs &#224; une r&#233;volution socialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cela doivent s'ajouter ensuite les cons&#233;quences imm&#233;diates de la d&#233;faite pour la population : famine, mis&#232;re, dispersion des populations urbaines. Les effets politiques du stalinisme et du r&#233;formisme furent eux-aussi, terribles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le PC allemand avait conserv&#233; plus de cadres dans la classe ouvri&#232;re qu'on ne l'avait pens&#233;, en 1945. Mais, bien que ses positions de d&#233;part n'&#233;taient pas faibles, il a d&#251; s'adapter &#224; la politique de Staline et endosser les th&#232;ses les plus contre-r&#233;volutionnaires : notamment appuyer le d&#233;mant&#232;lement des usines de la Ruhr, saboter la grande gr&#232;ve politique contre les d&#233;mant&#232;lements, ce qui lui a coup&#233; l'herbe sous les pieds.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La social-d&#233;mocratie, elle, d'un anticommunisme f&#233;roce, malgr&#233; des tendances de r&#233;bellion plus nationalistes que gauchistes, appuya &#224; fond la ligne des imp&#233;rialistes occidentaux, et donc, elle aussi, la division de l'Allemagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les cons&#233;quences furent d&#233;sastreuses pour une classe ouvri&#232;re sur laquelle pesaient d&#233;j&#224; les effets de la crise de 1929-1933, ceux du nazisme, de la guerre et du d&#233;mant&#232;lement du pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel est le bilan de cette analyse ? Il est faux de le r&#233;duire &#224; la formule passe-partout : &#171; l'imp&#233;rialisme et le stalinisme ont &#233;touff&#233; la r&#233;volution allemande &#187;. Cette formule implique en effet, que Trotsky et la IVe Internationale auraient sous-estim&#233; la capacit&#233; contre-r&#233;volutionnaire de l'imp&#233;rialisme et du stalinisme. Ceci n'est pas d&#233;montrable. La v&#233;rit&#233;, c'est qu'ils s'attendaient &#224; cette r&#233;volution, malgr&#233; ce r&#244;le contre-r&#233;volutionnaire &#233;vident. Ce qui a rendu caduque cette hypoth&#232;se de travail, c'est le concours de circonstances mentionn&#233;es plus haut -difficilement pr&#233;visibles en 1940 et m&#234;me en 1943 - qui ont rendu objectivement impossible un soul&#232;vement de masse &#224; partir de l'&#233;t&#233; 1944 (on peut se poser la question de savoir ce qui serait arriv&#233; si l'arm&#233;e allemande avait r&#233;ussi &#224; se d&#233;barrasser de Hitler le 20 juillet 1944, et si la guerre s'&#233;tait arr&#234;t&#233;e cet &#233;t&#233; l&#224;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tout cas l'absence d'une r&#233;volution allemande, ou m&#234;me d'une mont&#233;e r&#233;volutionnaire plus limit&#233;e, comparable &#224; celle de la France, de l'Italie ou de la Gr&#232;ce, a pes&#233; lourdement sur le d&#233;roulement des &#233;v&#233;nements et des rapports de force en Europe et dans le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre facteur impr&#233;vu par Trotsky et les trotskystes fut la r&#233;alit&#233; d'un certain attrait des perspectives anticapitalistes internationales exerc&#233; par les PC en fonction de la victoire de l'Union sovi&#233;tique et surtout des transformations en Europe orientale. En 1948-1949, il n'&#233;tait plus tr&#232;s facile d'expliquer &#224; un militant du PC que Staline &#233;tait pass&#233; d&#233;finitivement du c&#244;t&#233; de l'ordre bourgeois. La jeunesse et les travailleurs organis&#233;s identifiaient &#224; tort la victoire des r&#233;volutions yougoslave et chinoise &#224; celle de l'Arm&#233;e rouge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant toute une p&#233;riode, celle de la guerre froide (1949-1952), les couches les plus radicalis&#233;es de la classe ouvri&#232;re et surtout de la jeunesse passaient spontan&#233;ment au PC et &#224; la JC, non pas en fonction de leur politique de collaboration de classe en Europe, mais bien en fonction de la situation mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce propos, la IVe Internationale a &#233;t&#233; la premi&#232;re force dans le mouvement ouvrier international qui avait compris, d&#232;s son troisi&#232;me congr&#232;s mondial, que la consolidation et l'extension du stalinisme n'auraient pas lieu, m&#234;me dans le secteur g&#233;ographique apparemment domin&#233; par la bureaucratie sovi&#233;tique. A ce moment, un m&#233;lange tr&#232;s contradictoire entre l'extension de la domination de la bureaucratie sovi&#233;tique en dehors des fronti&#232;res de l'URSS et des ph&#233;nom&#232;nes r&#233;els de mont&#233;es de r&#233;volutions socialistes allait frapper aux racines m&#234;mes du stalinisme et allait provoquer sa crise mondiale &#224; l'&#233;chelle historique, jusqu'&#224; la d&#233;composition progressive du contr&#244;le de la bureaucratie sovi&#233;tique sur des secteurs entiers de ce domaine. Mais ces deux facteurs conjoncturels, l'absence de r&#233;volution allemande et l'apparente consolidation du stalinisme dans le mouvement ouvrier international, n'ont pu avoir leurs effets d&#233;sastreux sur le cours de la r&#233;volution, surtout dans les pays occidentaux, que dans le cadre de la baisse historique de la conscience de classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, par exemple, un ph&#233;nom&#232;ne de d&#233;bordement de l'appareil du PCF ou du PCI, comparable &#224; celui du d&#233;bordement de l'appareil social-d&#233;mocrate d'apr&#232;s 1918 en Allemagne, avait eu lieu, les effets sur le stalinisme auraient &#233;t&#233; foudroyants. Cela ne s'est pas produit, parce que la spontan&#233;it&#233; ouvri&#232;re et la capacit&#233; d'auto-organisation, apr&#232;s les effets cumulatifs de vingt ann&#233;es de d&#233;faite, &#233;taient infiniment plus r&#233;duits que nous ne l'avons cru en 1940 ou en 1944.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont ces effets cumulatifs qui sont la cause fondamentale des limites de la mont&#233;e r&#233;volutionnaire de 1944-1947 en Europe. Il faut bien pr&#233;ciser que jamais je n'ai affirm&#233; que cette situation &#233;tait pr&#233;d&#233;termin&#233;e d&#232;s 1923. Les vingt ann&#233;es de d&#233;faite n'ont fait que commencer en 1923. Malgr&#233; l'importance de la d&#233;faite allemande, beaucoup de victoires &#233;taient encore possibles, comme la victoire des r&#233;volutions chinoise, espagnole, fran&#231;aise ; m&#234;me la victoire de Hitler aurait pu &#234;tre emp&#234;ch&#233;e. Mais, au bout de ces vingt ann&#233;es, il n'y a pas seulement les effets de la d&#233;faite de 1923, de la d&#233;faite chinoise, de l'isolement de l'URSS, du manque de perspectives internationales pour les communistes apr&#232;s la victoire de Hitler, la d&#233;faite de la r&#233;volution fran&#231;aise ou espagnole, mais leurs effets cumulatifs, facteur d&#233;cisif pour comprendre ce qui s'est produit par la suite. &lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Emprise r&#233;formiste et fluctuations de la conscience de classe&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Critique Communiste :&lt;/strong&gt; Le r&#233;formisme, sous sa forme social-d&#233;mocrate ou stalinienne domine le mouvement ouvrier depuis des d&#233;cennies. Ne faut-il pas en conclure que les conditions d'activit&#233; r&#233;volutionnaire de la classe ouvri&#232;re sont &#224; examiner avec beaucoup plus d'attention et d'esprit qu'on ne le fait habituellement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ernest Mandel :&lt;/strong&gt; La r&#233;ponse &#224; cette question repr&#233;sente le sujet du livre auquel je suis en train de travailler, et qui essaie de formuler une th&#233;orie plus ou moins g&#233;n&#233;rale de la classe ouvri&#232;re, du mouvement ouvrier, de la r&#233;volution socialiste et du socialisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne peut pas rendre compte de la r&#233;alit&#233; de la lutte de classe dans les pays capitalistes avanc&#233;s, depuis la Premi&#232;re Guerre mondiale et m&#234;me depuis 1905, en la ramenant soit &#224; la formule, &#171; le r&#233;formisme domine &#187;, soit &#224; la formule oppos&#233;e &#171; la classe ouvri&#232;re est spontan&#233;ment r&#233;volutionnaire, et les tra&#238;tres r&#233;formistes l'emp&#234;chent de faire la r&#233;volution &#187;. Les deux formules sont analytiquement absurdes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re aboutit &#224; l'impossibilit&#233; du socialisme. La deuxi&#232;me aboutit &#224; une conception d&#233;monologique de l'histoire. Ni l'une ni l'autre ne peuvent rendre compte de la r&#233;alit&#233; historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les p&#233;riodes de fonctionnement normal de la soci&#233;t&#233; bourgeoise, la classe ouvri&#232;re est domin&#233;e par le r&#233;formisme, ce qui est d'ailleurs pratiquement une tautologie : comment le capitalisme pourrait-il fonctionner normalement si la classe ouvri&#232;re le contestait quotidiennement par l'action directe ? Mais, le capitalisme n'a pas constamment fonctionn&#233; de fa&#231;on normale durant ces soixante ou soixante-dix derni&#232;res ann&#233;es. Il y a alternance de p&#233;riodes de fonctionnement normal et de p&#233;riodes de crise, de situations pr&#233;r&#233;volutionnaires et r&#233;volutionnaires. Il est, &#233;conomiquement, socialement et psychologiquement, impossible que la classe ouvri&#232;re soit en permanence en &#233;tat d'&#233;bullition r&#233;volutionnaire. Derri&#232;re cette alternance de situations, r&#233;appara&#238;t donc la question des limites dans le temps des crises r&#233;volutionnaires et pr&#233;r&#233;volutionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous retrouvons ici la probl&#233;matique trotskyste fondamentale : probl&#233;matique de la direction r&#233;volutionnaire ; concordance entre l'&#233;l&#233;vation de la conscience de classe du prol&#233;tariat et sa capacit&#233; &#224; l'auto-organisation ; construction d'une direction r&#233;volutionnaire qui, dans leur co&#239;ncidence, peuvent faire d&#233;boucher la crise sur un autre terrain que le &#171; Business as usual &#187;, lui-m&#234;me bouillon de culture de la domination r&#233;formiste. Et pour ceux qui cherchent &#224; pr&#233;senter cette analyse comme &#171; r&#233;visionniste &#187;, rappelons que le &#171; r&#233;visionnisme &#187; vient de loin, que d'apr&#232;s L&#233;nine la classe ouvri&#232;re est &#171; naturellement trade-unioniste &#187; dans des situations de fonctionnement normal du capitalisme et qu'elle est &#171; naturellement anticapitaliste &#187; dans des situations r&#233;volutionnaires, ou pr&#233;-r&#233;volutionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;formistes resteront probablement majoritaires au sein de la classe ouvri&#232;re en p&#233;riodes &#171; normales &#187;, pour autant que le terme de &#171; p&#233;riode normale &#187; conserve un sens dans la phase de d&#233;cadence capitaliste qui est de toute fa&#231;on diff&#233;rent du sens qu'il avait pendant la phase de mont&#233;e du capitalisme. Mais il y a en tout cas une diff&#233;rence fondamentale entre une situation o&#249; la contestation en p&#233;riode normale se fait entre des groupuscules r&#233;volutionnaires isol&#233;s d'une part et des appareils de parti de masse quasi tout puissants au sein de la classe, et des situations o&#249; les r&#233;volutionnaires ont d&#233;j&#224; d&#233;pass&#233; un seuil d&#233;termin&#233; d'accumulation primitive de forces, tout en restant largement minoritaires.Dans ce cas, la lutte pour arracher le contr&#244;le aux r&#233;formistes sur les masses devient infiniment plus facile d&#232;s que la crise r&#233;volutionnaire &#233;clate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La faiblesse des organisations r&#233;volutionnaires pendant et apr&#232;s la Seconde Guerre mondiale &#233;tait telle que la contestation politique &#233;tait impossible. Les r&#233;volutionnaires n'&#233;taient pas un p&#244;le de r&#233;f&#233;rence a1ternatif aux r&#233;formistes et aux staliniens, aux yeux des masses, il fallait tout d'abord modifier les rapports de forces. Des organisations r&#233;volutionnaires comptant non pas quelques centaines, mais une dizaine de milliers de membres permettent d'avoir un espoir r&#233;aliste d'engager la bataille avec l'appareil r&#233;formiste, dans des conditions objectivement plus favorables. La composition sociale des organisations, leur capacit&#233; &#224; recruter un nombre suffisant de cadres ouvriers reconnus comme dirigeants r&#233;els ou du moins potentiels de leur classe sur les lieux de travail dans la p&#233;riode avant la crise, voil&#224; aussi des &#233;l&#233;ments d&#233;terminants que l'on peut &#233;tudier en d&#233;tails dans quelques cas concrets : le parti bolchevik entre 1912 et 1914 ; la gauche de l'USPD allemand entre 1917 et 1920, la gauche r&#233;volutionnaire espagnole entre 1931 et 1936.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut y ajouter le fait que la disparition d'une tradition anticapitaliste, renforc&#233;e par une propagande et une &#233;ducation communiste permanentes, est relativement r&#233;cent, fonction du tournant d&#233;finitif des partis communistes dans les pays industriellement avanc&#233;s &#224; la fin de la guerre mondiale et surtout de la guerre froide. M&#234;me dans la p&#233;riode du Front populaire, cette &#233;ducation existait encore, la politique stalinienne se faisait pour ainsi dire &#224; deux niveaux. De ce fait, r&#233;formisme social-d&#233;mocrate et r&#233;formisme stalinien conjuguent leurs efforts pour maintenir la classe ouvri&#232;re prisonni&#232;re de l'id&#233;ologie bourgeoise et petite-bourgeoise. Mais une vision de la lutte de classe qui se concentrerait exclusivement sur cet aspect des choses sous-estimerait des ressorts presque structurellement anticapitalistes, inh&#233;rents dans cette lutte de classe pendant tout phase d'instabilit&#233; prononc&#233;e ou pr&#233;-r&#233;volutionnaire dans ces pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fait que la classe ouvri&#232;re soit spontan&#233;ment anticapitaliste dans des situations pr&#233;-r&#233;volutionnaires s'est v&#233;rifi&#233; sur une &#233;chelle fort large en Allemagne (1918-1923), en Italie (1917-1920), en France (1934-1936), en Espagne (1931-1936), en Mai 68 en France, en 1969-1970 et 1975-1976 en Italie, en 1975-1976 en Espagne et en 1975 au Portugal, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par contre, ces explosions d'activit&#233;s et m&#234;me de conscience spontan&#233;ment anticapitalistes, auront des effets moins durables sur la conscience de la classe, et aboutiront &#224; une possibilit&#233; de reprise en main relativement plus rapide de la situation par les r&#233;formistes, si elles ne sont pas relay&#233;es par des organisations de masse anticapitalistes puissantes, du type de celles des PC au d&#233;but des ann&#233;es vingt, ou par une avant-garde ouvri&#232;re d&#233;j&#224; large qui se m&#233;fie en permanence des appareils bureaucratiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre ph&#233;nom&#232;ne, souvent confondu avec ce sujet, est celui de la stratification de la classe ouvri&#232;re et des liens entre cette stratification et les diff&#233;rents niveaux de conscience du prol&#233;tariat. Ce qui appara&#238;t comme un gonflement de l'importance num&#233;rique des r&#233;formistes m&#234;me dans des situations initialement r&#233;volutionnaires et pr&#233;r&#233;volutionnaires est avant tout le ph&#233;nom&#232;ne de l'&#233;largissement de la politisation &#224; des courbes auparavant politiquement passives. Il n'entre donc pas en contradiction avec le ph&#233;nom&#232;ne concomitant de radicalisation de couches plus aguerries et exp&#233;riment&#233;es politiquement depuis plus longtemps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prenons pour exemple les mois de mars-avril 1917 de la R&#233;volution russe. L'&#233;norme gonflement des mencheviks et des sociaux-r&#233;volutionnaires n'est pas du tout fonction d'un quelconque recul des bolcheviks chez les travailleurs conscients. Au contraire, l'emprise des bolcheviks sur la couche d'avant-garde de la classe ouvri&#232;re s'&#233;tend. Mais simultan&#233;ment, les r&#233;formistes se renforcent davantage, du fait que des centaines de milliers de travailleurs, qui ne s'&#233;taient jamais impliqu&#233;s politiquement dans le mouvement ouvrier organis&#233;, se tournent pour la premi&#232;re fois vers celui-ci et affluent vers les forces les plus mod&#233;r&#233;es, et non vers les plus radicalis&#233;es&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Strat&#233;gie d'unification prol&#233;tarienne et tactique de front unique ouvrier&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Critique Communiste :&lt;/strong&gt; Ne faudrait-il pas conclure de cette analyse de la conscience de classe du prol&#233;tariat que la politique de front unique ouvrier est la ligne strat&#233;gique fondamentale des r&#233;volutionnaires, et que c'est l&#224; un des apports th&#233;oriques principaux du trotskysme ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ernest Mandel :&lt;/strong&gt; Il faut distinguer deux objectifs politiques, ou plus pr&#233;cis&#233;ment sociopolitiques, et non les identifier. La classe ouvri&#232;re ne peut pas renverser le capitalisme, exercer le pouvoir et commencer la construction d'une soci&#233;t&#233; sans classe sans atteindre &#224; la fois un degr&#233; d'unification de ses forces sociales et un niveau de politisation et de conscience de classe qualitativement plus &#233;lev&#233;s que ceux qui existent, en temps normal, sous le r&#233;gime capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est d'ailleurs seulement &#224; travers une telle unification et une telle politisation que la classe se constitue en son ensemble en tant que classe pour soi, au-del&#224; de toutes les distinctions de m&#233;tier, de qualification, de localit&#233;, de nationalit&#233;, de race, de sexe, d'&#226;ge, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La conscience de classe au sens le plus &#233;lev&#233; du terme - en opposition &#224; la conscience corporatiste, de groupe, de secteurs s&#233;par&#233;s - ne s'acquiert pour la majorit&#233; des travailleurs qu'&#224; travers une telle unification dans la lutte, et d'exp&#233;rience de lutte qui en r&#233;sulte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le parti r&#233;volutionnaire joue un r&#244;le cl&#233; de m&#233;diateur &#224; ce propos. Mais il ne peut, par sa propre activit&#233;, remplacer cette exp&#233;rience de lutte unitaire pour la majorit&#233; des travailleurs. Il ne peut &#234;tre &#224; lui seul la source de l'acquisition de cette conscience de classe chez des millions de salari&#233;s, ind&#233;pendamment de leur exp&#233;rience de lutte pratique et effective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cadre organisationnel ad&#233;quat &#224; cette unification du front prol&#233;tarien, ce sont les conseils de travailleurs (soviets), r&#233;unissant, f&#233;d&#233;rant, centralisant tous les salari&#233;s et toutes les salari&#233;es, organis&#233;s et inorganis&#233;s, sans distinction d'appartenances politiques ou philosophiques. Aucun syndicat, aucun front unique de partis n'a jamais et ne pourra jamais pr&#233;tendre r&#233;aliser &#224; lui seul pareille unification qui ne peut l'&#234;tre que par l'auto-organisation du prol&#233;tariat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour cette raison, les marxistes r&#233;volutionnaires favorisent en toute circonstance l'unification des revendications et des luttes de tous les salari&#233;s et de toutes les salari&#233;es tant sur le plan &#233;conomique que sur le plan politique, culturel, etc. Ils s'efforcent de combattre toutes les manoeuvres qui tendent &#224; diviser la classe ouvri&#232;re. Ils se font les promoteurs les plus r&#233;solus et les plus efficaces des mobilisations et des luttes les plus unitaires possibles : ceci implique d'ailleurs une attention particuli&#232;re pour les secteurs surexploit&#233;s et doublement opprim&#233;s de la classe sans laquelle cette unification est irr&#233;alisable dans les faits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce sens, la politique d'unification du front prol&#233;tariennes est incontestablement une constante, un objectif strat&#233;gique permanent des marxistes r&#233;volutionnaires, des trotskystes. La probl&#233;matique des propositions de front unique adress&#233;es aux divers organisations et courants politiques qui existent au sein de la classe ouvri&#232;re est distincte de celle de l'unification et de la politisation de l'ensemble du prol&#233;tariat. Nous n'allons pas examiner ici les origines objectives et historiques de ces diff&#233;rents partis, pas plus que le r&#244;le particulier des organisations centristes d'une certaine importance num&#233;rique. Dans ce cadre, nous nous limiterons &#224; examiner l'articulation pr&#233;cise entre la politique de front unique &#224; l'&#233;gard des deux grands partis traditionnels du mouvement ouvrier - le PS et le PC - et la strat&#233;gie d'unification et de politisation marxiste du prol&#233;tariat dans son ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux probl&#233;matiques ne peuvent &#234;tre identifi&#233;es pour les raisons suivantes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226;	Parce que les PS et PC sont loin d'organiser ou m&#234;me d'influencer l'ensemble des salari&#233;s et des salari&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226;	Parce qu'il existe au sein du prol&#233;tariat des couches d'avant-garde (organis&#233;es et surtout inorganis&#233;es) qui ont tir&#233; des conclusions des trahisons pass&#233;es de la social-d&#233;mocratie et du stalinisme et qui ressentent d&#233;j&#224; une m&#233;fiance profonde &#224; l'&#233;gard des appareils bureaucratiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226;	Parce que les directions bureaucratiques des PS et PC d&#233;fendent au sein de la classe ouvri&#232;re des orientations politiques souvent hostiles aux int&#233;r&#234;ts imm&#233;diats, et toujours hostiles aux int&#233;r&#234;ts historiques du prol&#233;tariat, et qu'il est parfaitement possible qu'ils concluent des accords unitaires en vue de d&#233;sorienter, de freiner, fragmenter des mobilisations ouvri&#232;res et d'emp&#234;cher qu'elles atteignent le niveau de politisation et d'unification le plus &#233;lev&#233; possible. Ceci est encore plus vrai dans une crise pr&#233;-r&#233;volutionnaire et r&#233;volutionnaire, quand la fonction fondamentale de ces appa-reils est d'emp&#234;cher la prise du pouvoir r&#233;volutionnaire par le prol&#233;tariat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, si les deux probl&#233;matiques ne sont pas identiques, elles ne peuvent pas non plus &#234;tre s&#233;par&#233;es compl&#232;tement l'une de l'autre. Car dans tous les pays o&#249; il y a une longue tradition du mouvement ouvrier organis&#233;, une partie importante de la classe ouvri&#232;re continue &#224; manifester une certaine confiance non seulement &#233;lectorale mais encore politique et organisationnelle &#224; l'&#233;gard des PS et PC.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces conditions, il est impossible d'avancer dans la direction de l'unit&#233; du front prol&#233;tarien en faisant fi de cette confiance relative, en croyant que les travailleurs des PS et PC s'int&#233;greront dans ce front, ind&#233;pendamment des attitudes et des r&#233;actions de leur propres directions. &lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'unit&#233; des appareils n'est pas le front unique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une politique de front unique &#224; l'&#233;gard des PS et PC est donc une composante tactique de l'orientation strat&#233;gique g&#233;n&#233;rale. Mais elle n'est que cela, non un substitut de cette orientation strat&#233;gique. Ceci est d'autant plus vrai que l'unification et la politisation maximale du prol&#233;tariat dans son ensemble r&#233;clament &#224; la fois l'engagement des travailleurs des PS et des PC, et la rupture de la grande majorit&#233; de ces travailleurs avec les options de la collaboration de classe de leurs appareils bureaucratiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous-jacente &#224; la r&#233;duction simpliste de la strat&#233;gie d'unification des forces prol&#233;tariennes et d'&#233;l&#233;vation maximale de leur conscience de classe &#224; la politique de front unique des PS et des PC est l'illusion spontan&#233;iste selon laquelle il suffirait que de tels fronts uniques se constituent dans les faits pour que les travailleurs rompent avec les r&#233;formistes gr&#226;ce &#224; l'ampleur des luttes unitaires qui en d&#233;couleraient. Encore plus illusoire et plus spontan&#233;iste est l'id&#233;e que l'exp&#233;rience d'un &#171; gouvernement sans ministres capitalistes &#187; suffirait pour ouvrir la voie &#224; la rupture des masses ouvri&#232;res avec les options r&#233;formistes et &#224; un v&#233;ritable &#171; gouvernement des travailleurs &#187; anticapitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute l'exp&#233;rience historique s'inscrit en faux contre ces illusions. Il suffit de rappeler qu'en Grande-Bretagne, apr&#232;s six gouvernements travaillistes (social-d&#233;mocrate) &#171; purs &#187;, sans ministres bourgeois, l'emprise de l'appareil r&#233;formiste sur la majorit&#233; organis&#233;e de la classe ouvri&#232;re reste h&#233;g&#233;monique, alors que cet appareil est plus que jamais int&#233;gr&#233; dans l'&#201;tat bourgeois et dans la soci&#233;t&#233; bourgeoise, pratique plus que jamais une politique de collaboration de classe avec le grand capital.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La tactique du Front unique sert la strat&#233;gie de l'unification du prol&#233;tariat et d'&#233;l&#233;vation de sa conscience de classe politique, &#224; condition de combiner les aspects suivants : Les propositions de front unique adress&#233;es aux PC et PS doivent &#234;tre centr&#233;es sur les sujets les plus br&#251;lants de la lutte de classe courante et mettre en demeure les directions de ces partis de s'unir afin de combattre pour des objectifs pr&#233;cis qui r&#233;sument les int&#233;r&#234;ts des travailleurs sur ces sujets. Elles doivent donc comporter un aspect programmatique, sans lequel elles pourraient &#224; la limite faciliter des op&#233;rations anti-ouvri&#232;res dans certaines conditions contre-r&#233;volutionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les propositions doivent &#234;tre formul&#233;es de mani&#232;re cr&#233;dible pour les larges masses, &#224; des moments o&#249; leur r&#233;alisation para&#238;t possible, et sous une forme qui tienne compte du niveau de conscience des travailleurs qui suivent encore ces partis. En d'autres termes, une des fonctions essentielles de ces propositions, c'est la r&#233;alisation effective de l'action commune, ou du moins le d&#233;clenchement d'une pression de base telle que les appareils devraient payer un prix tr&#232;s &#233;lev&#233; pour leur refus de s'engager dans cette voie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que ce soit par la r&#233;alisation effective du front unique - variante de loin la plus favorable -, que ce soit par la pression croissante de la base en faveur du front unique, il doit se d&#233;clencher un processus de mobilisation, de luttes et, &#224; partir d'un certain point, d'auto-organisation des masses allant en s'&#233;largissant. En interaction avec le r&#244;le croissant du parti r&#233;volutionnaire, ce processus accentue la force objective du prol&#233;tariat, non seulement de confiance en lui-m&#234;me, son niveau de conscience de classe, la rupture de secteurs prol&#233;tariens massifs avec l'id&#233;ologie et la strat&#233;gie r&#233;formistes, et sa capacit&#233; de d&#233;border dans l'action les appareils bureaucratiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour faciliter ce processus, le parti r&#233;volutionnaire doit joindre &#224; ses propositions de front unique l'avertissement aux travailleurs sur la nature et les objectifs r&#233;els des directions des PS et PC, la mise en garde contre toute illusion quant &#224; leur capacit&#233; &#224; &#171; changer de nature &#187; gr&#226;ce au front unique, la mise en garde contre toute attitude qui consiste &#224; s'en remettre aux directions (ou au gouvernement qu'elles constitueraient) pour r&#233;aliser les objectifs du front unique et la d&#233;fense des int&#233;r&#234;ts du prol&#233;tariat, la pr&#233;paration et l'appel &#224; l'initiative propre des travailleurs et &#224; la solution de leurs probl&#232;mes par leur mobilisation, leurs luttes et leur auto-organisation les plus larges. Le front unique doit faciliter et stimuler ces divers processus et non se substituer &#224; eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La contribution de Trotsky &#224; l'&#233;laboration d'une solution correcte de ces probl&#232;mes qui va de ses &#233;crits de 1905-1906 &#224; son intervention dans l'IC en 1921, &#224; son intervention passionn&#233;e en Allemagne en 1923 et en 1930-1933, son intervention en France en 1934-1936, constitue l'un de ses apports principaux au marxisme. &lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Trotsky et le &#171; mod&#232;le d'Octobre &#187;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Critique Communiste :&lt;/strong&gt; L&#233;on Trotsky n'a jamais eu de positions dogmatiques quant au mod&#232;le de la r&#233;volution d'Octobre. Dans ses &#233;crits sur la r&#233;volution espagnole, il dessine les contours d'un processus r&#233;volutionnaires relativement lent dans ses rythmes, au moins dans une phase pr&#233;paratoire. Il reste cependant profond&#233;ment impr&#233;gn&#233; par l'exemple d'Octobre, m&#234;me s'il admet que les donn&#233;es sont tr&#232;s diff&#233;rentes dans les pays imp&#233;rialistes d&#233;velopp&#233;s. Ne peut-on penser qu'en fonction de cela, il simplifie les probl&#232;mes de l'auto-organisation et de la construction du parti ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ernest Mandel :&lt;/strong&gt; R&#233;duire l'exp&#233;rience de l'auto-organisation du prol&#233;tariat, c'est-&#224;-dire des soviets, des conseils des travailleurs, au mod&#232;le de la R&#233;volution russe, fait preuve d'un manque de connaissance, sinon de compr&#233;hension, de ce qui s'est pass&#233; pendant toutes les r&#233;volutions prol&#233;tariennes dans les pays industriellement avanc&#233;s depuis 1905, depuis la Commune de Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ph&#233;nom&#232;ne des soviets, de l'auto-organisation, n'est d'aucune mani&#232;re sp&#233;cifiquement russe. Des sp&#233;cificit&#233; de la r&#233;volution russe existent, li&#233;es &#224; la nature de la soci&#233;t&#233; et du mouvement ouvrier russes de 1917, mais la tendance &#224; l'auto-organisation est par contre un ph&#233;nom&#232;ne universel dans toutes les R&#233;volutions prol&#233;tariennes des pays industriellement avanc&#233;s. Trotsky a &#233;t&#233; le premier &#224; le comprendre d&#232;s 1905, m&#234;me peut-on dire d&#232;s sa pol&#233;mique avec L&#233;nine en 1904. Trotsky est le grand th&#233;oricien de l'auto-organisation et de ce qu'il a appel&#233; &#171; l'auto-action &#187; de la classe ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fondation de la IIIe Internationale se rattache &#224; cette tradition. Il suffit de lire la lettre de convocation pour le congr&#232;s de fondation de la IIIe Internationale pour voir que la nature universelle de ce ph&#233;nom&#232;ne n'est pas le mot &#171; soviet &#187;, mot russe, mais le concept &#171; auto-organisation de la classe ouvri&#232;re &#187;, qui est au centre du clivage entre communistes et r&#233;formistes, entre marxistes r&#233;volutionnaires et r&#233;formistes &#224; cet &#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gramsci, Rosa Luxemburg, et dans une moindre mesure Karl Korsch, furent aussi des th&#233;oriciens de l'auto-organisation de la classe ouvri&#232;re. Dans la falsification de l'apport de Gramsci au marxisme par les th&#233;oriciens du PC italien et d'autres encore, l'&#233;vacuation syst&#233;matique de cet aspect de la pens&#233;e de Gramsci est frappante. Cet apport a &#233;t&#233; le plus important du point de vue marxiste r&#233;volutionnaire, et aussi le plus fertile et cr&#233;ateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus que Trotsky ou Rosa Luxemburg, Gramsci a essay&#233; de d&#233;montrer que pour des raisons li&#233;es &#224; sa nature sociale, la classe ouvi&#232;re ne peut pas gouverner autrement que sous la forme de conseils ouvriers, de conseils des travailleurs, de m&#234;me que le parlement est une forme de gouvernement li&#233;e sociologiquement &#224; la nature de la bourgeoisie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur les questions de l'auto-organisation du prol&#233;tariat et de la construction du parti, Trotsky et le mouvement trotskyste incarnent, depuis des d&#233;cennies dans le mouvement ouvrier international, la tendance prol&#233;tarienne et socialiste-r&#233;volutionnaire la plus pure. Aucun autre courant n'a repris cette dialectique tr&#232;s riche qui ne se d&#233;termine pas uniquement par le mod&#232;le russe et le r&#244;le personnel de Trotsky dans le soviet de Petrograd de 1905 et de 1917.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Loin de d&#233;boucher sur une vue &#224; court terme : &#171; hyper insurrectionnaliste &#187; de la probl&#233;matique, en centrant le projet de r&#233;volution prol&#233;tarienne autour de l'auto-organisation du prol&#233;tariat et de la substitution &#224; l'&#201;tat bourgeois d'un &#201;tat ouvrier fond&#233; sur cette auto-organisation des masses laborieuses, cette conception trotskyste int&#232;gre l'articulation entre cette crise r&#233;volutionnaire et tout ce qui doit se produire, dans la profondeur de la classe, pendant la phase ant&#233;rieure &#224; la crise pr&#233;r&#233;volutionnaire et r&#233;volutionnaire proprement dite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une classe ouvri&#232;re sans aucune exp&#233;rience d'auto-organisation au sein de la soci&#233;t&#233; bourgeoise serait infiniment plus mal plac&#233;e pour pouvoir passer &#224; l'auto-organisation de type sovi&#233;tique au moment de la crise r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En m&#234;me temps, le rythme peut &#234;tre plus lent que le processus r&#233;volutionnaire russe &#233;tant donn&#233; qu'il ne s'agit pas seulement de la capacit&#233; &#224; l'auto-organisation des masses, mais encore de leur capacit&#233; de comprendre l'&#233;mergence d'une nouvelle l&#233;gitimit&#233; politique, c'est-&#224;-dire du parlement bourgeois dans des pays de vieille tradition d&#233;mocratique bourgeoise. Le processus exige donc du temps, c'est-&#224;-dire une exp&#233;rience, une confrontation pratique, v&#233;cue par la classe ouvri&#232;re dans sa presque totalit&#233;. &lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Trotsky &#171; catastrophiste &#187; ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Critique Communiste :&lt;/strong&gt; Les critiques de Trotsky lui reprochent une tendance au catastrophisme dans son analyse du capitalisme avanc&#233; (th&#232;ses du &#171; capitalisme agonisant &#187; ), une tendance &#224; surestimer les potentialit&#233;s r&#233;volutionnaires des masses, leur degr&#233; de radicalisation, de conscience de classe ; &#224; sous-estimer, sym&#233;triquement, l'emprise id&#233;ologique de la bourgeoisie sur la classe ouvri&#232;re occidentale (emprise dont le r&#233;formisme est la traduction politique), &#224; sous-estimer les d&#233;terminations concurrentes aux d&#233;terminations de classe (nationales, religieuses, historiques...). Trotsky ne donne-t-il pas partiellement prise &#224; ces critiques ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ernest Mandel :&lt;/strong&gt; Les critiques reprochant &#224; Trotsky sa tendance au catastrophisme dans l'analyse &#233;conomique commettent une erreur en confondant sa description de la situation r&#233;elle du capitalisme, &#224; un moment d&#233;termin&#233;, description qui englobe son analyse sur l'arr&#234;t de la croissance des forces productives entre 1934 et 1940, et sa th&#232;se sur la dynamique &#224; long terme de l'&#233;conomie capitaliste pendant la phase de d&#233;cadence capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotsky a &#233;t&#233; le seul peut-&#234;tre parmi les th&#233;oriciens marxistes &#224; cette &#233;poque a ne pas donner l'interpr&#233;tation m&#233;caniste d'une in&#233;vitable chute lin&#233;aire et permanente des forces productives au concept de la d&#233;cadence historique du capitalisme. Il a d&#233;velopp&#233; cette interpr&#233;tation &#224; deux moments de sa lutte politique, et dans deux documents qui ont une valeur programmatique ; son rapport sur la situation mondiale et la tactique du 3e Congr&#232;s de l'Internationale Communiste, et sa critique du programme du &#171; Komintern &#187;, passages que j'ai longuement comment&#233;s dans le Troisi&#232;me &#194;ge du capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Si l'on admet (nous allons le faire un instant) que la classe ouvri&#232;re ne se lance pas dans le combat r&#233;volutionnaire et donne &#224; la bourgeoisie la possibilit&#233;, durant une longue s&#233;rie d'ann&#233;es - disons deux ou trois d&#233;cennies -de mener la destin&#233;e du monde, il est indubitable qu'un certain &#233;quilibre, diff&#233;rent du pr&#233;c&#233;dent, va s'&#233;tablir . L'Europe reculera fortement. Des milliers de travailleurs europ&#233;ens vont mourir de faim, &#224; cause du ch&#244;mage et de la sous-alimentation. Les &#201;tats-Unis devront changer d'orientation sur le march&#233; mondial, restructurer leur industrie, et conna&#238;tront une d&#233;pression pour une p&#233;riode prolong&#233;e. D&#232;s qu'une nouvelle division du travail se sera instaur&#233;e dans le monde sur ce chemin de souffrance, au cours de quinze-vingt-vingt cinq ans, une nouvelle p&#233;riode d'essor capitaliste pourrait peut-&#234;tre commencer. &#187; (&#171; La nouvelle &#233;tape &#187;, rapport de L. Trotsky au IIIe Congr&#232;s de l'Internationale communiste, 1921.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et de mani&#232;re encore plus pr&#233;cise dans l'Internationale communiste apr&#232;s L&#233;nine (1928) :&#171; La bourgeoisie peut-elle s'assurer une nouvelle &#233;poque de croissance capitaliste ? Nier une telle possibilit&#233;, compter sur la situation sans issue du capitalisme, serait simplement du verbalisme r&#233;volutionnaire. &#171; il n 'y a pas de situation absolument sans issue &#187; (L&#233;nine). L'&#233;tat actuel d'&#233;quilibre instable o&#249; se trouvent les classes dans les pays europ&#233;ens -pr&#233;cis&#233;ment &#224; cause de cette instabilit&#233; - ne peut durer ind&#233;finiment [...]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une situation aussi instable, o&#249; le prol&#233;tariat ne peut prendre le pouvoir et o&#249; la bourgeoisie ne se sent pas pleinement ma&#238;tresse chez elle, doit, t&#244;t ou tard, une ann&#233;e ou l'autre, tourner dans un sens ou dans l'autre, vers la dictature du prol&#233;tariat ou vers la consolidation s&#233;rieuse et durable de la bourgeoisie sur le dos des masses populaires, sur les ossements des peuples coloniaux et... qui sait, sur les n&#244;tres. &#171; Il n'y a pas de situation absolument sans issue &#187; ; la bourgeoisie peut surmonter les contradictions les plus p&#233;nibles uniquement en suivant la voie ouverte par les d&#233;faites du prol&#233;tariat et les fautes de la direction r&#233;volutionnaire. Mais la r&#233;ciproque est &#233;galement vraie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y aura plus de nouvelle mont&#233;e du capitalisme mondial (dans la perspective d'une nouvelle &#233;poque de grands bouleversements) si le prol&#233;tariat sait trouver le moyen de sortir de la pr&#233;sente situation instable par la voie r&#233;volutionnaire. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est clair que la perspective que Trotsky avait avanc&#233;e s'est v&#233;rifi&#233;e exacte dans les d&#233;lais comme dans les termes qu'il avait indiqu&#233;s. L'apport th&#233;orique essentiel, et &#224; l'analyse &#233;conomique marxiste et &#224; la compr&#233;hension de la lutte de classe &#224; l'&#233;chelle historique &#224; notre &#233;poque, consiste dans cette int&#233;gration audacieuse des effets globaux de la lutte de classe sur la tendance &#233;conomique &#224; long terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;cadence du capitalisme signifie qu'il n'y a pas de d&#233;veloppement spontan&#233; dans le sens d'une progression plus ou moins constante des forces productives. Mais la tendance de l'&#233;conomie &#224; long terme va d&#233;pendre de l'issue de la lutte des classes, des luttes interimp&#233;rialistes. Des d&#233;faites catastrophiques de la classe ouvri&#232;re peuvent conduire &#224; une augmentation du taux de la plus-value et donc du taux de profit, ce qui peut &#224; la longue relancer l'&#233;conomie capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette int&#233;gration entre l'&#233;conomie et la politique, entre la lutte de classe, la concurrence (et la guerre !) interimp&#233;rialiste et les tendances de d&#233;veloppement du capitalisme, il y a une des applications les plus impressionnantes de la dialectique par Trotsky, &#224; placer au m&#234;me niveau que son &#233;laboration de la th&#233;orie de la r&#233;volution permanente.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Trotsky et la d&#233;mocratie ouvri&#232;re&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Critique Communiste :&lt;/strong&gt; Trotsky a-t-il compris toute l'importance de la d&#233;mocratie politique dans la strat&#233;gie de conqu&#234;te du pouvoir en Occident, comme dans la transition au socialisme ? N'a-t-il pas eu tendance &#224; th&#233;oriser abusivement et &#224; g&#233;n&#233;raliser l'exp&#233;rience de la dictature du prol&#233;tariat n&#233;e de l'isolement de la r&#233;novation d'Octobre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ernest Mandel :&lt;/strong&gt; Trotsky avait pleinement compris l'importance de la d&#233;mocratie politique dans la strat&#233;gie de conqu&#234;te du pouvoir en Occident, ainsi que dans la transition au socialisme. Mais il n'a plus eu le temps de rassembler syst&#233;matiquement toutes ses r&#233;flexions &#224; ce propos, qui sont &#233;parpill&#233;es surtout dans ses &#233;crits sur l'Allemagne et sur les &#201;tats-Unis, ainsi que dans quelques textes pol&#233;miques vers la fin de sa vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le souci de d&#233;fendre l'oeuvre de la r&#233;volution d'Octobre contre les sociaux-d&#233;mocrates et les anarchistes, pour qui il n'aurait pas fallu enlever le pouvoir aux classes dominantes qui le d&#233;tenaient et son souci d'affirmer qu'il n'y a pas de mod&#232;le universel d'organisation de la dictature du prol&#233;tariat &#224; tirer de l'exp&#233;rience limit&#233;e de la Russie, sont n&#233;cessairement pr&#233;sents apr&#232;s 1917, dans les &#233;crits de Trotsky.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#233;nine lui-m&#234;me a dit de nombreuses fois que les travailleurs italiens, allemands, anglais feraient beaucoup mieux que les travailleurs russes. Dans tous les &#233;crits des fondateurs de la IIIe Internationale, on trouve le souci constant de distinguer nettement ce qui est programmatique, th&#233;orique et universel, de ce qui est conjoncturel et d&#233;termin&#233; par des circonstances difficiles et d&#233;favorables dans lesquels s'est d&#233;roul&#233;e la r&#233;volution russe d'Octobre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faut-il rappeler que dans les th&#232;ses de la Troisi&#232;me Internationale sur la dictature du prol&#233;tariat, comme d'ailleurs dans L'&#201;tat et la R&#233;volution de L&#233;nine, la question du parti unique n'est jamais soulev&#233;e ? L'id&#233;e selon laquelle le prol&#233;tariat exerce le pouvoir &#224; travers le parti d&#233;coule, dans le meilleur des cas, d'une g&#233;n&#233;ralisation abusive d'une exp&#233;rience conjoncturellement et historiquement unique, et dans le pire des cas d'une tendance &#224; la justification du processus de bureaucratisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'interdiction des fractions du Xe Congr&#232;s du Parti communiste russe &#233;tait manifestement une mesure exceptionnelle prise sous la pression de conditions non moins exceptionnelles, en contradiction avec la tradition du bolch&#233;visme et la pratique de la IIIe Internationale. Les bolcheviks n'ont d'ailleurs essay&#233; &#224; aucun moment de faire adopter cette d&#233;cision comme norme dans la IIIe Internationale, ce qui souligne justement sa dimension exceptionnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ticence de Trotsky &#224; faire des autocritiques sur ses d&#233;cisions pass&#233;es, prises lorsqu'il &#233;tait au pouvoir, a toujours &#233;t&#233; prononc&#233;e. Cependant, il est revenu sur cette question &#224; la fin de sa vie. Dans sa lettre &#224; Marceau Pivert, il &#233;crit que quel que puisse &#234;tre le jugement sur le bien-fond&#233; ou non de la d&#233;cision du Xe Congr&#232;s du Parti bolchevik, il est incontestable que l'interdiction des fractions a &#233;t&#233; un facteur puissant de la bureaucratisation et de l'&#233;touffement de la d&#233;mocratie dans le parti. Ce jugement est suffisamment clair et s&#233;v&#232;re pour que quarante ans plus tard, nous ne restions pas en de&#231;&#224; de cette auto-critique de Trotsky. &lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'unit&#233; du prol&#233;tariat mondial&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Critique Communiste :&lt;/strong&gt; Les r&#233;solutions adopt&#233;e par la IVe Internationale, et notamment les documents adopt&#233;s par le congr&#232;s de r&#233;unification - &#171; La dialectique actuelle de la r&#233;volution mondiale &#187; - parlent des &#171; trois secteurs de la r&#233;volution mondiale &#187;. Ce concept est-il en contradiction avec l'unit&#233; du prol&#233;tariat mondial ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ernest Mandel :&lt;/strong&gt; D'aucune mani&#232;re ! Lorsque nous parlons des trois secteurs de la r&#233;volution mondiale, nous nous r&#233;f&#233;rons aux t&#226;ches strat&#233;giques diff&#233;rentes auxquelles le prol&#233;tariat est confront&#233; dans trois cat&#233;gories de pays : les pays imp&#233;rialistes, les pays coloniaux et semi-coloniaux, et les &#201;tats ouvriers bureaucratiquement d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;s ou d&#233;form&#233;s. Cette sp&#233;cificit&#233; des t&#226;ches strat&#233;giques est explicitement mentionn&#233;e par le Programme de transition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, il s'agit d'une dynamique de r&#233;volution permanente (de la premi&#232;re loi ou du premier aspect de la r&#233;volution permanente) attendu que les t&#226;ches historiques de la r&#233;volution national-bourgeoise n'y ont pas encore &#233;t&#233; r&#233;solues et qu'elles seront souvent les moteurs initiaux du processus r&#233;volutionnaire. Quant aux &#201;tats ouvriers bureaucratis&#233;s, les t&#226;ches historiques auxquelles le prol&#233;tariat est confront&#233; sont celles de la r&#233;volution politique antibureaucratique, distinctes &#224; la fois de celles de la r&#233;volution prol&#233;tarienne anticapitaliste et de celles de la r&#233;volution permanente dans les pays sous-d&#233;velopp&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne peut nier cette sp&#233;cificit&#233; et cette diff&#233;rence des t&#226;ches historiques strat&#233;giques de la r&#233;volution dans chacun des trois secteurs de la r&#233;volution mondiale qu'en r&#233;visant, soit la th&#233;orie de la r&#233;volution permanente, soit la th&#233;orie trotskyste sur la nature de l'URSS, soit les deux &#224; la fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment l'unit&#233; du prol&#233;tariat mondial se traduit-elle d&#232;s lors dans le processus de la r&#233;volution mondiale ? D'abord par le fait que les t&#226;ches sp&#233;cifiques de la r&#233;volution dans chacun des secteurs ne peuvent &#234;tre r&#233;solues que par un seul moyen : la conqu&#234;te du pouvoir par le prol&#233;tariat (ou le prol&#233;tariat et les paysans pauvres), l'&#233;tablissement de la dictature du prol&#233;tariat dans chacun des trois secteurs (pour les &#201;tats ouvrier bureaucratis&#233;s, l'exercice direct du pouvoir par le prol&#233;tariat).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite par le fait que les t&#226;ches g&#233;n&#233;rales auxquelles l'humanit&#233; laborieuse est confront&#233;e dans son ensemble, &#224; savoir la cr&#233;ation d'une soci&#233;t&#233; socialiste sans classes, ne peuvent &#234;tre r&#233;alis&#233; qu'&#224; l'&#233;chelle mondiale. Il y a donc int&#233;gration progressive de t&#226;ches sp&#233;cifiques et de t&#226;ches g&#233;n&#233;rales au cours du processus r&#233;volution mondiale. Mais il ne s'agit point d'opposer un ultimatisme litt&#233;raire, abstrait, au processus concret de la r&#233;volution mondiale. Il s'agit au contraire d'une int&#233;gration concr&#232;te des t&#226;ches au cours du processus concret de la r&#233;volution lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rappelons &#224; ce propos que seuls des ignorants ou des gens de mauvaise foi peuvent identifier la lutte acharn&#233;e de Trotsky et du trotkysme contre la th&#233;orie de la possibilit&#233; de parachever la construction du socialisme dans un seul pays avec l'id&#233;e saugrenue de l'impossibilit&#233; pour le prol&#233;tariat de conqu&#233;rir le pouvoir d'abord dans un seul pays, fut-il un pays relativement arri&#233;r&#233;, pays par pays, donc avec une n&#233;cessaire simultan&#233;it&#233; de la r&#233;volution socialiste dans tous les pays, ou dans les principaux pays. La th&#233;orie de la r&#233;volution permanente explique exactement le contraire. Enfin, l'unit&#233; du prol&#233;tariat mondial s'affirme au cours du processus de r&#233;volution mondiale par l'unit&#233; de ses int&#233;r&#234;ts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucun combat r&#233;volutionnaire men&#233; par un quelconque prol&#233;tariat, dans l'un des trois secteurs de la r&#233;volution mondiale, n'est contraire aux int&#233;r&#234;ts de la classe dans son ensemble, ne doit &#234;tre subordonn&#233;, retard&#233; ou frein&#233; pour de pr&#233;tendues raisons &#171; d'int&#233;r&#234;t sup&#233;rieur &#187;. Cela s'applique particuli&#232;rement au combat antibureaucratique du prol&#233;tariat des &#201;tats ouvriers bureaucratis&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela s'applique &#233;galement &#224; celui des masses laborieuses des pays coloniaux ou semi-coloniaux. Il en d&#233;coule une double dialectique objective, que les marxistes r&#233;volutionnaires doivent consciemment assumer et dont la construction de la IVe Internationale est d'ailleurs &#224; la fois l'expression programmatique, politique et organisationnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une part, la loi du d&#233;veloppement in&#233;gal et combin&#233; qui gouverne la r&#233;alit&#233; objective &#224; l'&#233;poque imp&#233;rialiste, gouverne aussi le processus concret de la r&#233;volution mondiale. La r&#233;volution ne progresse pas constamment, ni sur tous les fronts &#224; la fois. Les r&#233;volutionnaires s'efforcent de l'unifier. Mais ils ne subordonnent ni leurs t&#226;ches, ni leur appui au processus r&#233;volutionnaire r&#233;el &#224; cette unification pr&#233;alable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela veut dire concr&#232;tement qu'il y a une combinaison des t&#226;ches qui d&#233;coule de l'in&#233;galit&#233; du processus r&#233;volutionnaire. Le prol&#233;tariat, et son avant-garde r&#233;volutionnaire, a, dans chaque pays, la t&#226;che sp&#233;cifique d'appuyer les r&#233;volutions qui se d&#233;roulent concr&#232;tement de par le monde, en m&#234;me temps qu il se pr&#233;pare activement &#224; faire la r&#233;volution dans son propre pays. Abandonner cette deuxi&#232;me t&#226;che en faveur de la premi&#232;re, c'est se transformer objectivement en frein du processus r&#233;volutionnaire. Mais abandonner la premi&#232;re au nom de la seconde, fut-ce sous le couvert de formules &#233;difiantes comme &#171; la seule aide ad&#233;quate &#224; la r&#233;volution en cours ailleurs, c'est faire la r&#233;volution dans son propre pays &#187;, c'est abandonner le drapeau de l'internationalisme prol&#233;tarien, c'est r&#233;gresser vers le national-communisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour justifier l'abandon des t&#226;ches sp&#233;cifiques de solidarit&#233; avec des r&#233;volutions en cours, t&#226;ches que les quatre premiers congr&#232;s de l'IC placent parmi les conditions d'adh&#233;sion &#224; l'Internationale, c'est-&#224;-dire dans la d&#233;finition m&#234;me de ce que doit &#234;tre un communiste, certains ont affirm&#233; que des r&#233;volutions &#233;clatant dans des pays sous-d&#233;velopp&#233;s ne peuvent pas remporter de victoires contre l'imp&#233;rialisme, ni surtout triompher, c'est-&#224;-dire aboutir &#224; la cr&#233;ation d'&#201;tats ouvriers, fussent-ils bureaucratiquement d&#233;form&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotsky, dans le Manifeste de la conf&#233;rence d'Alarme de mai 1940, s'oppose cat&#233;goriquement &#224; cette th&#232;se selon laquelle des pays sous-d&#233;velopp&#233;s devraient &#171; apprendre &#187; de la r&#233;volution dans les pays avanc&#233;s. L'exp&#233;rience des r&#233;volutions chinoise, cubaine et vietnamienne s'inscrit en faux contre de telles affirmations. Et m&#234;me celles de l'Alg&#233;rie, de l'Angola, etc. ont abouti &#224; la conqu&#234;te de l'ind&#233;pendance politique, ce qui n'est pas mince.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans tous ces cas, l'interaction entre la lutte militaire anti-imp&#233;rialiste, la mobilisation des masses, des processus de r&#233;volution sociale (&#224; la campagne et dans les villes), c'est-&#224;-dire de guerre civile dans le pays m&#234;me, s'est combin&#233;e avec les effets des mouvements de solidarit&#233; &#224; l'&#233;chelle internationale, surtout dans les principaux bastions imp&#233;rialistes, pour arracher la victoire &#224; l'imp&#233;rialisme sur le plan politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autre aspect de cette dialectique objective confirmant l'unit&#233; d'int&#233;r&#234;ts du prol&#233;tariat mondial &#224; travers le processus in&#233;gal et combin&#233; de la r&#233;volution mondiale est celui qui a trait &#224; l'extension g&#233;ographique concr&#232;te de ce processus. Celle-ci n'est nullement pr&#233;d&#233;termin&#233;e par une quelconque &#171; logique immanente &#187;, et surtout pas par l'existence des trois secteurs de la r&#233;volution. Elle est d&#233;termin&#233;e par une infinit&#233; de facteurs qui se modifient d'ailleurs &#224; travers le temps : proximit&#233; g&#233;ographique, liens politiques, inter-d&#233;pendance &#233;conomique, traditions historiques, similarit&#233; de situations, force d'attraction de l'exp&#233;rience r&#233;volutionnaire concr&#232;te etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, la r&#233;volution dans les colonies portugaises a eu des r&#233;percussions profondes au Portugal - et &#224; travers le Portugal, en Espagne -, avant de se prolonger en &#201;thiopie, en Erythr&#233;e, au Zimbabwe, en Namibie. Mai 68 en France a trouv&#233; des &#233;chos puissants en Tch&#233;coslovaquie, et ses effets en Yougoslavie furent similaires &#224; ceux qu'il a eu en Europe capitaliste. Il n'y a aucune fatalit&#233; objective qui condamne la r&#233;volution dite coloniale &#224; s'&#233;tendre exclusivement dans d'autres pays semi-coloniaux, la r&#233;volution politique &#224; limiter ses effets aux seuls &#201;tats ouvrier bureaucratis&#233;s, la r&#233;volution prol&#233;tarienne &#224; se g&#233;n&#233;raliser seulement dans les pays imp&#233;rialistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'unit&#233; du prol&#233;tariat mondial d&#233;termine donc l'interaction &#224; l'&#233;chelle mondiale de tous les processus r&#233;volutionnaires, fut-ce de mani&#232;re d&#233;synchronis&#233;e et &#224; des degr&#233;s divers. L'analyse de la situation internationale concr&#232;te, &#224; chaque &#233;tape pr&#233;cise de la crise de l'imp&#233;rialisme, du capitalisme et de la bureaucratie, permet de d&#233;terminer qu'elle sera la voie probable de cette interaction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des renversements de tendances restent toujours possibles en fonction de victoires ou de d&#233;faites temporaires. La r&#233;volution russe d'Octobre a eu ses effets imm&#233;diats les plus forts en Allemagne et en Europe centrale. Apr&#232;s la d&#233;faite allemande de 1923, ses r&#233;percussions les plus sensibles se d&#233;plac&#232;rent vers la Chine. Apr&#232;s la d&#233;faite chinoise de 1927, la r&#233;volution rebondit de nouveau en Europe, pour rebondir vers la Chine apr&#232;s le d&#233;but de la guerre sino-japonaise de 1937 et l'&#233;chec du Front populaire fran&#231;ais de 1936, et l'&#233;crasement de la r&#233;volution espagnole de 1936-1977, etc. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Critique Communiste :&lt;/strong&gt; La IVe Internationale a &#233;t&#233; fond&#233;e il y a quarante ans. Elle n'a pas justifi&#233; les espoirs de son fondateur, si bien qu'&#224; la suite d'Isaac Deutscher, certains ont pr&#233;tendu que les immenses efforts consentis par Trotsky et les trotskystes &#233;taient largement disproportionn&#233;s, eu &#233;gard aux r&#233;sultats. Quel bilan peut-on dresser de la IVe Internationale ? Comment expliquer son insucc&#232;s relatif du point de vue de la direction des processus r&#233;volutionnaires, alors que des groupements initialement aussi faibles qu'elle, aussi en butte &#224; l'hostilit&#233; des r&#233;formistes et des staliniens, et moins bien arm&#233;s th&#233;oriquement que les groupes trotskystes, ont finalement r&#233;ussi &#224; prendre la t&#234;te de mouvements de masse et &#224; triompher (voir le mouvement du 26 juillet cubain, etc.) ? Quelles sont les perspectives de la IVe Internationale dans la p&#233;riode &#224; venir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ernest Mandel :&lt;/strong&gt; Il faut distinguer deux phases nettement distinctes dans l'histoire de la IVe Internationale. La premi&#232;re va de la fondation &#224; la deuxi&#232;me moiti&#233; des ann&#233;es soixante, la deuxi&#232;me de ce moment &#224; aujourd'hui. A la premi&#232;re s'applique plus ou moins la d&#233;finition formul&#233;e dans la question. Pour la deuxi&#232;me elle se r&#233;v&#232;le &#234;tre fausse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis 10 ans, nos forces organis&#233;es ont d&#233;cupl&#233;. Notre influence politique, le tirage de notre presse, notre influence syndicale, notre poids &#233;lectoral &#224; l'&#233;chelle internationale se sont d&#233;velopp&#233;s de mani&#232;re encore plus forte. Des organisations existent aujourd'hui dans plus de 60 pays, alors qu'il n'en existaient qu'une trentaine ou une quarantaine jusqu'aux ann&#233;es soixante. Aucune indication ne laisse pr&#233;sager aujourd'hui que ce rythme de croissance va se ralentir. Sans vouloir avancer que ce qui s'est pass&#233; depuis 1968 correspond exactement &#224; ce que Trotsky pr&#233;voyait pour la p&#233;riode juste apr&#232;s la Deuxi&#232;me Guerre mondiale, et bien que nous soyons encore fort &#233;loign&#233;s de cette perc&#233;e, il est aujourd'hui possible d'entrevoir les contours de ce que pourrait &#234;tre la construction d'un parti r&#233;volutionnaire de masse dans toute une s&#233;rie de pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour compl&#233;ter l'analyse contenue dans la r&#233;ponse &#224; ta premi&#232;re question, il faut ajouter que les m&#234;mes causes qui ont emp&#234;ch&#233; la croissance de la IVe Internationale &#224; la fin de la Deuxi&#232;me Guerre mondiale ont permis une croissance plus acc&#233;l&#233;r&#233;e au cours des dix derni&#232;res ann&#233;es. Les effets &#224; long terme des d&#233;faites de la r&#233;volution mondiale ont &#233;t&#233; effac&#233;s par les effets &#224; long terme de la mont&#233;e - bien que g&#233;ographiquement et socialement plus limit&#233;s - de la r&#233;volution dans les ann&#233;es cinquante et soixante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La crise conjointe du capitalisme et du stalinisme, qui s'est accentu&#233;e &#224; partir de Mai 68, n'a fait que prolonger les effets des r&#233;volutions yougoslave, chinoise, cubaine et vietnamienne. Elle a fait r&#233;appara&#238;tre sur la sc&#232;ne politique mondiale une nouvelle g&#233;n&#233;ration de r&#233;volutionnaires, non plus marqu&#233;s par les effet de vingt ann&#233;es de d&#233;faites, mais au contraire confiants dans les destin&#233;es de la r&#233;volution mondiale et qui, en fonction m&#234;me de cette confiance, sont dispos&#233;s &#224; s'engager dans la construction d'un parti r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit pas d'un ph&#233;nom&#232;ne lin&#233;aire, ni dans le temps ni dans l'espace, mais il est suffisamment universel et &#233;tendu sur tout les continents. Surtout, il est li&#233; &#224; la nature m&#234;me de l'&#233;poque. Il ne d&#233;bouche pas sur de nouvelles d&#233;faites &#233;crasantes qui &#233;liminent &#224; nouveau cet espoir pour une ou deux g&#233;n&#233;rations, mais rebondi au contraire r&#233;guli&#232;rement, m&#234;me l&#224; o&#249; il y a des reculs temporaires, sans m&#234;me parler des ph&#233;nom&#232;nes d'interaction internationale. Dans ce sens, on peut parler d'une nouvelle p&#233;riode plus favorable pour la construction de partis r&#233;volutionnaires, ouverte depuis la deuxi&#232;me moiti&#233; des ann&#233;es soixante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette analyse est la seule interpr&#233;tation marxiste que l'on puisse donner de ce qu'&#224; &#233;t&#233; jusqu'ici l'histoire de la IVe Internationale. Il existe deux preuves convaincantes de la justesse de cette interpr&#233;tation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une part, tous ceux qui, dans la p&#233;riode ant&#233;rieure, avaient attribu&#233; la stagnation relative de la IVe Internationale &#224; ce qu'ils appelaient des &#171; tares cong&#233;nitales &#187; de notre mouvement, comme la composition pr&#233;tendument petite-bourgeoise de nos organisations au d&#233;part ; la pr&#233;tendue fausse position sur l'URSS en qu'&#201;tat ouvrier d&#233;g&#233;n&#233;r&#233; ; le pr&#233;tendu manque de &#171; racines nationales &#187; ; le pr&#233;tendu r&#233;visionnisme par rapport &#224; chaque virgule &#233;crite par Trotsky, et avaient justifi&#233; ainsi leur rupture avec IVe Internationale, ont eux aussi tent&#233; de construire des organisations r&#233;volutionnaires. Or, aucune organisation &#224; la gauche de la social-d&#233;mocratie ou du stalinisme, dans aucun pays imp&#233;ria1iste n'a eu des r&#233;sultats qualitativement sup&#233;rieurs &#224; la IVe Internationale pendant la p&#233;riode 1944-1968.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part le ph&#233;nom&#232;ne inverse s'est v&#233;rifi&#233;, lorsqu'il y a eu le changement de conjonction entre les conditions objectives et l'apparition d'une nouvelle avant-garde de masse &#224; l'&#233;chelle internationale : en m&#234;me temps qu'une s&#233;rie d'organisations trotskystes d&#233;cuplaient leurs forces, d'autres organisations &#224; la gauche des PS et PC r&#233;ussissaient, elles aussi, des progressions comparables &#224; partir de ces conditions favorables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je conteste l'id&#233;e de r&#233;ussite d'organisations r&#233;volutionnaires nouvelles qualitativement sup&#233;rieure au rythme beaucoup plus mod&#233;r&#233; de notre mouvement. Il ne faut pas commettre une erreur d'appr&#233;ciation sur l'origine et la nature du &#171; Mouvement du 26 juillet &#187;, le seul exemple que tu cites &#224; ce propos. Fidel Castro &#233;tait le dirigeant d'une organisation de masse &#224; Cuba avant qu'il ne devint r&#233;volutionnaire. Il &#233;tait candidat aux &#233;lections l&#233;gislatives de 1954 et aurait &#233;t&#233; &#233;lu d&#233;put&#233; s'il n'y avait pas eu le coup d'&#201;tat de Batista. Il &#233;tait dirigeant d'une des principales organisations nationalistes du pays, le parti dit &#171; authentique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas du tout la transformation d'un petit groupe r&#233;volutionnaire en parti de masse, mais plut&#244;t l'inverse : la transformation d'un courant de masse non prol&#233;tarien, petit-bourgeois nationaliste populiste, &#224; travers une &#233;volution pragmatique dans des conditions particuli&#232;res, en organisation r&#233;volutionnaire. La transformation d'un mouvement &#224; influence de masse, mais non prol&#233;tarien, en mouvement &#224; influence de masse semi-prol&#233;tarien, puis prol&#233;tarien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il ne s'agit pas de la transformation en quelques ann&#233;es d'un petit groupe isol&#233; en parti de masse, gr&#226;ce &#224; la d&#233;couverte d'une tactique et d'une strat&#233;gie miraculeuses. Depuis quarante ans beaucoup de camarades se sont laiss&#233;s s&#233;duire par la recherche d'une telle solution-miracle. Personne ne la trouvera.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ajoutons qu'en 1936-1938, il existait des organisations centristes infiniment plus importantes que les sections de la IVe Internationale, dix ou vingt fois plus importantes num&#233;riquement, avec des racines profondes dans la classe ouvri&#232;re et dans le mouvement ouvrier de leur pays. Mentionnons le POUM en Espagne, les brandl&#233;riens en Allemagne, l'ILP en Grande-Bretagne, les bordighistes en Italie, le RSAP aux Pays-Bas, le PSOP en France. Chacune de ces organisations est n&#233;e d'une phase de l'histoire du mouvement ouvrier de son pays et a incontestablement jou&#233; un r&#244;le &#224; des moments d&#233;termin&#233;s dans la lutte de classe nationale, beaucoup plus important que les petites sections de la IVe Internationale de ces m&#234;mes pays. Mais, aujourd'hui, les sections de la IVe Internationale sont beaucoup plus fortes num&#233;riquement et beaucoup plus implant&#233;es dans la classe ouvri&#232;re que ces organisations, dont la plupart ont d'ailleurs compl&#232;tement disparu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceci confirme bien que notre mouvement repr&#233;sente une composante, une variante universelle du mouvement ouvrier, tandis que toutes ces formations ne correspondaient qu'&#224; des moments accidentels et nationalement limit&#233;s de l'histoire des luttes de classe contemporaines. Il faut donc faire tr&#232;s attention avant d'incriminer les particularit&#233;s du trotskysme pour justifier la lenteur de notre croissance pendant cette p&#233;riode. Et m&#234;me si certaines erreurs ont &#233;t&#233; commises, et si des accidents organisationnels qui nous sont arriv&#233;s ont incontestablement ralenti notre croissance, tous ces facteurs sont secondaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fameuse &#171; inclination cong&#233;nitale des trotskystes aux scissions &#187;, qui nous a &#233;t&#233; si souvent attribu&#233;e, est la cons&#233;quence de la quasi stagnation, plut&#244;t que sa cause. Pour la premi&#232;re fois d'ailleurs, depuis ses origines, il n'y a pas eu de scission internationale depuis quatorze ans dans l'histoire de la IVe Internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A partir du moment o&#249; le contexte politique s'est profond&#233;ment modifi&#233;, les formes avec lesquelles le trotskysme a &#233;t&#233; organisationnellement identifi&#233; ont commenc&#233; &#224; reculer par rapport &#224; des ph&#233;nom&#232;nes tout-&#224;-fait nouveaux et beaucoup mieux adapt&#233;s &#224; un mouvement en plein essor.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Les sections trotskystes et l'extr&#234;me gauche&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour conclure, je voudrais relever deux questions annexes &#224; ce probl&#232;me. La premi&#232;re, est un reproche &#233;mis par des groupes d'extr&#234;me gauche et surtout par certaines organisations les plus proches de notre courant, qui cherchent &#224; justifier de cette fa&#231;on leur refus d'adh&#233;sion &#224; la IVe Internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'obsession trotskyste de la continuit&#233; programmatique - que ces critiques appellent dogmatique - aurait &#233;t&#233; la cause pour laquelle l'unification de l'extr&#234;me gauche n'a pas pu se r&#233;aliser au moment le plus propice, c'est-&#224;-dire au moment de la mont&#233;e en Italie, France, Angleterre, Portugal, Allemagne, entre 1970 et 1976.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous l'avons d&#233;j&#224; dit : notre attachement &#224; l'&#233;tiquette de la IVe Internationale n'a pas &#233;t&#233; un obstacle pour cette unification. Celle-ci a &#233;t&#233; emp&#234;ch&#233;e par des divergences tr&#232;s pr&#233;cises, tr&#232;s concr&#232;tes sur les questions strat&#233;giques cl&#233;s du processus de lutte de classe en cours en Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme il y a toujours des probl&#232;mes nouveaux, et des transformations de la r&#233;alit&#233; objective, il y a toujours n&#233;cessit&#233; d'apports nouveaux &#224; l'analyse et &#224; la th&#233;orie marxistes. Mais, s'il y a n&#233;cessit&#233; d'apports nouveaux, les anciens ne doivent pas &#234;tre liquid&#233;s pour autant, et la coh&#233;rence de la th&#233;orie doit &#234;tre pr&#233;serv&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il serait faux de pr&#233;tendre que la th&#233;orie du front unique de L&#233;nine et de Trotsky n'&#233;tait plus d'application au Portugal en 1975, que la conception des l&#233;ninistes et des trotskystes sur les revendications transitoires et sur la formule gouvernementale devant couronner un programme de transition n'&#233;tait plus applicable en Italie ou en France en 1976 et 1977.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me remarque concerne le cadre organisationnel. Le fait que nous soyons la seule organisation fonctionnant r&#233;ellement sur le plan mondial et que notre mouvement s'identifie, plus qu'avec n'importe quelle autre notion, avec l'id&#233;e de construire simultan&#233;ment des organisations nationales et une organisation mondiale, ne tient pas au hasard. Elle n'est que la dimension organisationnelle de la th&#233;orie de la r&#233;volution permanente, qui rend elle-m&#234;me compte de la r&#233;alit&#233; de la r&#233;volution mondiale &#224; l'&#233;poque imp&#233;rialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e selon laquelle il faut construire d'abord des partis r&#233;volutionnaires nationaux forts, que l'on pourrait f&#233;d&#233;rer au niveau international, part d'une incompr&#233;hension profonde de la nature organique de l'&#233;conomie mondiale, de la politique et de la lutte des classes mondiales &#224; l'&#233;poque imp&#233;rialiste. Aujourd'hui, il faut &#234;tre aveugle pour ne pas comprendre que les soci&#233;t&#233;s multinationales ne sont pas le r&#233;sultat d'un d&#233;tour de l'histoire, mais expriment quelque chose de fondamental dans le d&#233;veloppement des forces productives et de l'organisation de l'&#233;conomie capitaliste depuis trois-quarts de si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les arguments utilis&#233;s dans le pass&#233; contre cette conception ont &#233;t&#233; au centre de la lutte politique de Trotsky en 1933 et 1940. Ils se sont r&#233;v&#233;l&#233;s &#234;tre des arguments non seulement faux, mais des arguments &#171; boomerang &#187;, m&#234;me au niveau de la construction d'organisations dites nationales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans tous les pays d'Europe, au cours de ces huit derniers mois, les militants syndicaux qui ont appel&#233; leurs compagnons &#224; engager une action imm&#233;diate pour les 35 heures, comme seule riposte efficace contre le ch&#244;mage, se sont entendu opposer qu'une action uniquement sur le plan national provoquerait une hausse du ch&#244;mage. La r&#233;ponse est simple : luttons simultan&#233;ment dans tous les pays pour les 35 heures. L'internationalisation de la lutte de classe, apr&#232;s l'internationalisation du capital, est devenu aujourd'hui un ph&#233;nom&#232;ne visible &#224; l'&#339;il nu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Parti communiste vietnamien par exemple, d'origine stalinienne, &#233;duqu&#233; dans la th&#233;orie du socialisme dans un seul pays, coup&#233; de ce fait de la compr&#233;hension marxiste-r&#233;volutionnaire d'une infinit&#233; de ph&#233;nom&#232;nes contemporains, a pourtant &#233;t&#233; amen&#233; par les besoins de sa lutte &#224; non seulement comprendre, mais m&#234;me &#224; int&#233;grer dans ses projets &#224; court et &#224; moyen terme l'importance du mouvement antiguerre aux &#201;tats-Unis et ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne pas assumer les cons&#233;quences organisationnelles de ce ph&#233;nom&#232;ne d'internationalisation de la lutte de classe, c'est dans le meilleur des cas endosser toutes les cons&#233;quences catastrophiques du &#171; national-communisme &#187; (voire de cette aberration encore prononc&#233;e, le &#171; national-trotskysme &#187; ), et du &#171; socialisme dans un seul pays &#187;, qui n'est que le socialisme dans aucun pays. On peut se rendre compte que le cri d'avertissement de Rosa Luxemburg -&#171; le socialisme national, cela veut dire : Prol&#233;taires de tous les pays, unissez-vous en temps de paix et &#233;gorgez-vous mutuellement en temps de guerre &#187; -continue &#224; &#234;tre tragiquement vrai aujourd'hui, y compris pour les militants communistes (URSS, Chine, Vietnam, Cambodge, etc.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'effet boomerang du &#171; national-communisme &#187; est de plus en plus d&#233;sastreux, surtout lorsqu'il s'agit de petites organisations. Qui peut accepter comme cr&#233;dible l'id&#233;e de construire aujourd'hui une organisation r&#233;volutionnaire seulement en Italie, et d'y conqu&#233;rir le pouvoir prol&#233;tarien, sans devoir en payer le prix imm&#233;diatement sous la forme d'un projet soit d'une &#233;conomie italienne autarcique, soit d'un pseudo-socialisme italien qui serait int&#233;gr&#233; dans une &#233;conomie capitaliste internationale et qui en accepterait les r&#232;gles du jeu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux qui nous disent, comme les camarades de Lutte ouvri&#232;re, que l'on ne peut pas construire une v&#233;ritable Internationale sans une direction qui aurait d&#233;j&#224; gagn&#233; une autorit&#233; politique, se jettent un br&#251;lot entre leurs propres jambes. La direction nationale de LO a-t-elle fait la r&#233;volution prol&#233;tarienne ? A-t-elle gagn&#233; une autorit&#233; politique au sein du prol&#233;tariat fran&#231;ais, gr&#226;ce &#224; son r&#244;le dans la lutte des classes ? Comment peut-elle alors imposer son autorit&#233;, sa discipline aux cellules et aux r&#233;gions de sa propre organisation ? On le voit : Tous ces arguments manquent de bases et de coh&#233;sion th&#233;oriques. Ils ne font que th&#233;oriser des r&#233;ticences centristes au niveau programmatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comprendre. cette grande v&#233;rit&#233; du communisme contemporain, &#224; savoir que nous vivons l'&#233;poque de la r&#233;volution et de la contre-r&#233;volution mondiales, c'est comprendre aussi que cela exige une organisation mondiale du prol&#233;tariat pour &#234;tre capable de ma&#238;triser tous les aspects de cette r&#233;alit&#233;. Dans les r&#233;ticences contre la construction simultan&#233;e d'une organisation mondiale et d'organisations nationales, il y a incontestablement une certaine r&#233;action, compr&#233;hensible mais non justifi&#233;e, contre les abus du centralisme bureaucratique stalinien &#224; l'&#233;poque de la d&#233;g&#233;n&#233;rescence de la IIIe Internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais de m&#234;me que nous n'accepterons jamais d'identifier communisme, l&#233;ninisme d'une part, et stalinisme d'autre part, dictature du prol&#233;tariat d'une part et dictature de la bureaucratie d'autre part, de m&#234;me nous ne devons pas accepter l'identification entre le centralisme d&#233;mocratique international d'une part, c'est-&#224;-dire la n&#233;cessit&#233; d'une discipline internationale sur les questions internationales apr&#232;s d&#233;bat d&#233;mocratique, la n&#233;cessit&#233; d'une action commune de l'avant-garde prol&#233;tarienne contre le capital international et la bureaucratie, et, d'autre part, l'id&#233;e d'un &#171; centre unique &#187; bureaucratique qui aurait le droit de bouleverser comme bon lui semble la composition de directions nationales et d'imposer &#224; des partis des tactiques nationales non accept&#233;es par la majorit&#233; de leurs membres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lutte contre cette conception stalinienne (ou zinovi&#233;viste-stalinienne) du &#171; centre unique &#187; bureaucratique est parfaitement compatible avec le combat pour l'internationalisme prol&#233;tarien et son expression organisationnelle : la construction d'une Internationale r&#233;volutionnaire d&#233;mocratiquement centralis&#233;e qui unifie le combat du prol&#233;tariat mondial contre ses ennemis communs, pour ses int&#233;r&#234;ts communs.&lt;/br&gt;&lt;font color=&#034;#f5f5f5&#034;&gt;&lt;a href=&#034;https://didimaia.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://marmaris-turkey.net/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://didimescortbayanlar.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort bayan&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://marmarisgirl.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort bayan&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://didim-altinkum.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort bayanlar&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://infomarmaris.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort bayanlar&lt;/a&gt;&lt;/font&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Les individus et les classes sociales : le cas de la Seconde guerre mondiale</title>
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		<dc:date>2010-12-31T20:03:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ernest Mandel</dc:creator>


		<dc:subject>Seconde guerre mondiale</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Texte original publi&#233; en anglais dans la &#171; New Left Review &#187;, n&#176; 157 (1986), sous le titre &#171; The role of the individual in history : the case of world war II &#187; et en &lt;a href=&#034;http://www.oolhodahistoria.ufba.br/01causas.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;portugais&lt;/a&gt; dans la &#171; Revista Da Historia &#187; n&#176;1 (1995). Traduction fran&#231;aise (2010) pour le site &lt;a href=&#034;http://www.ernestmandel.org&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;www.ernestmandel.org&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://ernestmandel.org/francais/ecrits/" rel="directory"&gt;&#201;crits&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://ernestmandel.org/Seconde-guerre-mondiale" rel="tag"&gt;Seconde guerre mondiale&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Dans la d&#233;termination du cours de l'histoire, la primaut&#233; des rapports et des conflits entre forces sociales constitue l'un des pr&#233;suppos&#233;s fondamentaux du mat&#233;rialisme historique. Dans les soci&#233;t&#233;s divis&#233;es en classes sociales, de tels rapports sont, n&#233;cessairement, des rapports de classes. De cette mani&#232;re, l'histoire s'explique, en derni&#232;re analyse, comme l'histoire des luttes entre les diff&#233;rentes classes sociales et leurs fractions essentielles (1), largement surd&#233;termin&#233;es par la logique interne de chaque mode de production sp&#233;cifique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette conception de l'histoire n'est pas bas&#233;e sur la &#171; n&#233;gation &#187; de l'individualit&#233; humaine ni sur la sous-estimation de l'autonomie individuelle, la structure de leur caract&#232;re ou de leurs &#171; valeur &#187;. La vision selon laquelle l'histoire est essentiellement configur&#233;e par les forces sociales r&#233;sulte, au contraire, de la pleine compr&#233;hension du fait qu'un nombre infini de pressions individuelles tend &#224; cr&#233;er des mouvements al&#233;atoires, qui s'auto-annuleraient amplement s'ils &#233;taient exclusivement individuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour que l'histoire puisse &#234;tre intelligible et ne soit pas une plate succession de faits d&#233;connect&#233;s les uns des autres, des traits communs doivent &#234;tre d&#233;couverts dans le comportement des individus. De cette fa&#231;on, des millions de conflits individuels, de choix et de directions possibles semblent acqu&#233;rir une logique d&#233;termin&#233;e qui permette de les voir comme un parall&#233;logramme r&#233;el de forces, sujettes &#224; un nombre fini de solutions et de cons&#233;quences possibles. C'est extactement ce qui se passe dans l'histoire r&#233;elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux qui nient la primaut&#233; des forces sociales dans la d&#233;termination de la destin&#233;e humaine, att&#233;nuent &#233;galement de mani&#232;re paradoxale le r&#244;le de la majorit&#233; des individus dans la soci&#233;t&#233;. Or, c'est seulement dans des circonstances o&#249; la vaste majorit&#233; des gens a &#233;t&#233; exclue de la r&#233;alisation de l'histoire que quelques &#171; grands hommes &#187; peuvent obtenir le pouvoir de d&#233;terminer le cours des &#233;v&#233;nements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque le mat&#233;rialisme historique affirme la primaut&#233; des forces sociales sur les actions individuelles dans la d&#233;termination du cours de l'histoire, il ne nie pas le fait que certaines personnes y jouent un r&#244;le exceptionnel. Si les hommes et les femmes font l'histoire, c'est toujours avec une certaine conscience qui peut - c'est &#233;vident - &#234;tre une fausse conscience, dans la mesure o&#249; ils interpr&#232;tent erron&#233;ment leurs int&#233;r&#234;ts r&#233;els ou ne pr&#233;voient pas les cons&#233;quences objectives de leurs actions. Il s'ensuit que, dans ce contexte, certaines personnes peuvent exercer une influence importante dans l'histoire, non comme des &#171; super-hommes &#187;, mais pr&#233;cisement comme cons&#233;quence de leurs relations sociales ainsi circonscrites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, m&#234;me des personnalit&#233;s exceptionnelles ne peuvent pas modifier la tendance lourde de l'histoire. Le despote le plus puissant du monde ne peut pas &#233;chapper aux implacables exigences de l'accumulation du capital, qui r&#233;sulte de la structure de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e et de la concurrence dans le monde capitaliste. Par exemple, n'importe quelle tentative de r&#233;instaurer la logique de la production esclavagiste (ce que Hitler a tent&#233; de faire) n'aboutira au bout du compte qu'&#224; l'&#233;chec tant que la technologie actuelle et la propri&#233;t&#233; priv&#233;e de type capitaliste seront pr&#233;dominants. Dans le m&#234;me ordre d'id&#233;e, ni le talent individuel ni la &#171; volont&#233; de pouvoir &#187; ne peuvent &#224; eux seuls bouleverser les contraintes impos&#233;es par les rapports de forces mat&#233;riels (socio-&#233;conomique). Ainsi, &#233;tant, donn&#233; les capacit&#233;s respectives des forces productives de l'Europe capitaliste et des &#201;tats-Unis en 1941, l'Allemagne nazie, m&#234;me apr&#232;s avoir conquis toute l'Europe, n'avait aucune chance de gagner une guerre contre le vaste pouvoir &#233;conomique de l'Am&#233;rique du Nord, &#224; moins de pouvoir incorporer avec succ&#232;s toutes les ressources naturelles et industrielles de l'Union Sovi&#233;tique - un processus qui de toute fa&#231;on aurait pris de nombreuses ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, dans le cadre de ces limites mat&#233;rielles et sociales globales, certaines personnalit&#233;s peuvent influencer l'histoire, soit en poss&#233;dant une perception plus claire que les autres des n&#233;cessit&#233;s historiques de leur classe, soit en retardant la reconnaissance de ces n&#233;cessit&#233;s objectives. &#192; travers leur influence, elles peuvent imposer des d&#233;cisions qui, &#224; court terme, favorisent ou contrarient les int&#233;r&#234;ts des forces sociales qu'elles repr&#233;sentent. Les cons&#233;quences de leur influence sont alors largement ind&#233;pendantes de leur volont&#233; ou de leurs intentions d&#233;clar&#233;es. Le 31 ao&#251;t 1939, par exemple, Hitler ne souhaitait certainement pas r&#233;duire le pouvoir territorial de la classe dominante allemande &#224; la moiti&#233; du Reich, tel que cela s'est produit plusieurs ann&#233;es apr&#232;s. Mais cette perte de pouvoir et de territoire a &#233;t&#233; pr&#233;cis&#233;ment la cons&#233;quence de la succession d'&#233;v&#233;nements d&#233;cha&#238;n&#233;s par l'invasion de la Pologne le jour suivant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces &#233;v&#233;nements, en outre, ont inclus une s&#233;rie d'actions qui ne repr&#233;sentaient pas le seul choix possible pour le bloc social nazis et pour lequelles Hitler, en tant que personne, avait une responsabilit&#233; imm&#233;diate.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Hitler a-t-il provoqu&#233; la Seconde guerre mondiale ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La distinction entre les grands mouvements tendentiels s&#233;culaires de l'histoire et les variations &#224; plus court terme dans le d&#233;veloppement historique, constitue seulement, bien entendu, l'approche &#233;l&#233;mentaire de la compr&#233;hension de la relation entre des forces sociales et des individus dans la configuration du cours des &#233;v&#233;nements. Une cat&#233;gorie suppl&#233;mentaire, essentielle, inclut les n&#233;cessit&#233;s conjoncturelles des groupes sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour revenir &#224; l'exemple de l'invasion de la Pologne, il est certainement vrai qu'elle a &#233;t&#233; le fruit d'une d&#233;cision de Hitler. Elle exprime, de mani&#232;re saisissante, les facettes contradictoires de sa personnalit&#233; : t&#233;m&#233;rit&#233;, monomanie, opportunisme habile, ainsi qu'une alternance cyclique entre ind&#233;cision paralysante et hiper-voluntarisme. Mais il est &#233;galement vrai que, d&#232;s 1932, les principaux cercles dirigeants de la classe capitaliste allemande avaient d&#233;termin&#233;s &#8211; en concordance avec leurs int&#233;r&#234;ts conjoncturels - que la seule issue pour la crise econonomique de l'Allemagne devait &#234;tre l'&#233;tablissement de leur h&#233;g&#233;monie sur l'Europe occidentale et centrale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A partir de cette orientation strat&#233;gique et du r&#233;armement massif cons&#233;cutif de l'Allemagne, la guerre &#233;tait virtuellement in&#233;vitable du fait de deux facteurs. Premi&#232;rement, le r&#233;armement r&#233;actif des principaux rivaux capitalistes de l'Allemagne &#8211; avant tout l'Angleterre, mais aussi les &#201;tats-Unis -, afin de tenter de bloquer la volont&#233; de domination allemande sur l'Europe et &#233;volution en une de puissance mondiale. De cette r&#233;action &#224; sa propre volont&#233;, d&#233;coule la tentation croissante pour la direction nazie de d&#233;clencher la guerre avant que les &#233;normes forces productives du capitalisme am&#233;ricain ne puissent &#234;tres totalement mobilis&#233;es, tant que l'Allemagne jouissait encore en outre de certains avantages technologiques en blind&#233;s et en avions modernes. Deuxi&#232;mement, le r&#233;armement massif &#224; men&#233; &#224; une crise financi&#232;re plus profonde encore pour le capitalisme allemand. Les r&#233;serves en liquidit&#233; avaient presque disparues et le paiement des int&#233;r&#234;ts sur la dette nationale &#233;tait devenu insupportable. Dans ces conditions, la poursuite d'un tel niveau de militarisation sans l'int&#233;gration de ressources mat&#233;rielles suppl&#233;mentaires ext&#233;rieures &#224; l'Allemangne &#233;tait devenue impossible (2). &#192; partir de l&#224;, il &#233;tait donc n&#233;cessaire de piller les &#233;conomies voisines et de chercher &#224; &#233;tablir une organisation industrielle &#224; l'&#233;chelle continentale, comparable &#224; celle des &#201;tats-Unis ou de l'Union Sovi&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, si la d&#233;cision finale de lancer la Wehrmacht dans la guerre le 1er septembre 1939 a &#233;t&#233; sans aucun doute prise par Hitler, elle s'inscrivait dans l'impulsion en direction de la guerre qui n&#233;e quant &#224; elle du choix &#224; court terme d&#233;cid&#233; par la majorit&#233; de la classe dominante allemande. Cette d&#233;cision &#233;tant elle-m&#234;me conditionn&#233;e par les contradictions internes de l'imp&#233;rialisme allemand qui furent aiguis&#233;es par les crises successives de 1919-23 et 1929-32.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;cision, plus ou moins unanime, de la classe dominante allemande de modifier de mani&#232;re violente et agressive le partage mondial du pouvoir &#233;conomique n'a pas &#233;t&#233; accidentel. L'Allemagne est arriv&#233;e trop tardivement sur l'ar&#232;ne des grandes puissances imp&#233;rialistes pour acqu&#233;rir son propre empire colonial en dehors de l'Europe correspondant &#224; son importance dans le march&#233; mondial. Sa &#034;destin&#233;e manifeste&#034; a donc &#233;t&#233; interpr&#233;t&#233;e comme celle de l'&#233;tablissement d'un tel empire en Europe elle-m&#234;me. L'influence politique disproportionn&#233;e des &#171; Junkers &#187; (caste d'officiers artistocratiques et grands propri&#233;taires terriens) - r&#233;sultat des &#233;checs des tentatives de r&#233;volutions d&#233;mocratiques bourgeoises au XIXe si&#232;cle en Allemagne -, a accentu&#233; les aspects aventuristes et arrogants de la politique ext&#233;rieure allemande sous la forme d'une expansion militaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela explique que, malgr&#233; orgueil culturel et ses traditions de soutien &#224; la &#034;Loi et &#224; l'Ordre&#034;, la classe dominante allemande a pu placer son avenir dans les mains d'un aventurier. Naturellement, dans des circonstances &#171; normales &#187;, la bourgeoisie opte plut&#244;t pour une direction politique choisie &#224; l'int&#233;rieur de sa propre classe. Dans des p&#233;riodes de crise, cependant, la bourgeoisie a tent&#233; &#224; plusieurs reprises de r&#233;tablir son pouvoir de classe en faisant appel &#224; des dirigeants r&#233;formistes issus du mouvement ouvrier, dans le but de les utiliser afin de pr&#233;server les structures et les valeurs de base du r&#233;gime capitaliste. Cette lign&#233;e dans la collaboration de classes s'est incarn&#233;e dans l'histoire au travers de personnages tels que Ebert, McDonald, L&#233;on Blum, Cl&#233;ment Attlee, Van Acker, Spaak, Wily Brandt, Helmut Schimidt, et aujourd'hui Fran&#231;ois Mitterrand.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour une classe bourgeoise puissante, introniser au pouvoir un dirigeant du type Hitler suppose par contre des circonstances tr&#232;s exceptionnelles : une profonde crise socio-&#233;conomique provoquant des tensions sociales g&#233;n&#233;ralis&#233;es de caract&#232;re pr&#233;-r&#233;volutionnaire. Dans ces conditions de crise exceptionnelle, des couches d&#233;class&#233;es issues de toutes les classes sociales - mais plus particuli&#232;rement de la petite-bourgeoisie - peuvent suivre aveugl&#233;ment des &#171; desperdados &#187; d&#233;magogiques qui leur promettent de &#171; r&#233;soudre les probl&#232;mes de la nation &#187;, quels que soient les co&#251;ts humains ou mat&#233;riels et sans aucun &#233;gard pour les valeurs traditionnellement admise jusque l&#224;. Trotsky a caract&#233;ris&#233; avec justesse les aventuriers de ce type comme &#233;tant des &#171; wildgewordene kleinb&#252;rger &#187; (des petits-bourgeois devenus sauvages).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hitler, en tant que prototype politique, est ainsi le produit d'une concentration sp&#233;cifique de circonstances : la ruine des petits artisans et boutiquiers, le ch&#244;mage de masse dans la caste des fonctionnaires publics et des officiers, la destruction des petits commer&#231;ants et actionnaires, la jalousie concurrentielle de m&#233;decins et avocats antis&#233;mites ayant peu de clients, etc. La mentalit&#233; de gangster de ces individus &#233;tait d&#233;j&#224; clairement visible dans la formation des &#171; Freikorps &#187; en novembre 1918. En v&#233;rit&#233;, il y avait litt&#233;ralement des centaines de Hitler et de Himmler potentiels en Allemagne apr&#232;s 1918, avec les m&#234;mes orientations id&#233;ologiques et au caract&#232;re quasi identique &#224; celui du futur F&#252;hrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, la fa&#231;on dont le Troisi&#232;me reich a &#233;merg&#233; de l'effondrement de la R&#233;publique de Weimar et pav&#233; la route vers une nouvelle guerre mondiale a seulement &#233;t&#233; d&#233;termin&#233;e d'une mani&#232;re limit&#233;e par les talents et les faiblesses particuli&#232;res de Hitler en tant que politicien individuel. La crise sociale plus large, dont le &#171; type Hitler &#187; a constitu&#233; un &#233;piph&#233;nom&#232;ne, est incomparablement plus d&#233;terminante. M&#234;me la monomanie de Hitler envers les Juifs peut &#234;tre vue aujourd'hui comme une d&#233;mence r&#233;pandue dans toutes les couches r&#233;actionnaires de la soci&#233;t&#233; allemande de l'&#233;poque. R&#233;cemment, l'historien R&#246;lhin a d&#233;couvert une phrase sans &#233;quivoque dans le journal de l'Empereur Wilhelm II qui date de 1919 &#8211; ann&#233;e o&#249; Hitler entra en politique - : &#171; Aucun Allemand ne peut se reposer tant que le sol de l'Allemagne n'aura pas &#233;t&#233; nettoy&#233; de ces parasites (les Juifs) qu'il faut exterminer &#187; (3).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le marxisme et la psychologie sociale&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La mentalit&#233; de &#171; desperado &#187; est devenue une caract&#233;ristique de certaines couches de la soci&#233;t&#233; allemande entre 1918 et 1933. Pourquoi cette mentalit&#233; a-t-elle &#233;t&#233; endoss&#233;e par les classes dominantes ? Premi&#232;rement, il est n&#233;cessaire de comprendre le r&#244;le des structures mentales collectives, qui servent &#224; m&#233;dier les int&#233;r&#234;ts de ces couches. La psychologie sociale est un instrument n&#233;cessaire de l'interpr&#233;tation marxiste du processus historique et doit &#233;lucider comment des mentalit&#233;s sp&#233;cifiques s'associent &#224; un groupe social d&#233;termin&#233;, m&#234;me quand elles expriment une fausse conscience qui distortionne ou interpr&#232;te de mani&#232;re erronn&#233;e leurs int&#233;r&#234;ts &#171; objectifs &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les concepts de &#171; mentalit&#233;s &#187; ou de &#171; structures de sentiments &#187;, qui sont actuellement utilis&#233;s dans l'histoire sociale ou dans les &#233;tudes culturelles, ont une une g&#233;n&#233;alogie ind&#233;pendante de la pens&#233;e marxiste classique. Kautsky a ainsi correctement insist&#233; sur l'importance de la solidarit&#233; et du sens du sacrifice en tant que caract&#233;ristiques constitutives de la &#171; mentalit&#233; prol&#233;tarienne &#187;. Sans cette &#171; structure mentale &#187;, qui tire son origine de l'exp&#233;rience du travail en usine et de l'exploitation en g&#233;n&#233;ral, les gr&#232;ves et les autres actions collectives du prol&#233;rariat seraient pratiquement impossibles - les gr&#232;ves de la part de la petite-bourgeoisie sont,quant &#224; elles, extr&#234;mement rares. Dans le m&#234;me sens, Engels a insist&#233; sur le fait que les travailleurs, en vivant dans de grandes villes et en travaillant dans d'immenses usines &#224; partir des ann&#233;es 1880 et 1890, ont form&#233; la premi&#232;re classe de la soci&#233;t&#233; allemande moderne qui &#233;chappait &#224; l'&#233;troite mentalit&#233; conformiste et abrutissante (&#171; Speisser &#187;) qui caract&#233;rise la petite-bourgeoisie, cons&#233;cutive au caract&#232;re fragment&#233; et retardataire des processus r&#233;volutionnaire bourgeois au XVIe si&#232;cle et &#224; leur &#233;chec au XIXe si&#232;cle. Les attitudes admirablement non-conformistes et anti-autoritaires de la nouvelle classe ouvri&#232;re allemande qui s'est constitu&#233;e &#224; l'&#233;poque du r&#233;gime de Bismarck &#8211; qui se sont particuli&#232;rement r&#233;v&#233;l&#233;s au travers de la r&#233;sistance &#233;nergique cotre la Loi Anti-socialiste (Sozialistemgesetz) &#8211; ont confirm&#233; l'&#233;mergence d'une nouvelle &#171; mentalit&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce ne sont pas seulement les classes, mais aussi les groupes ethniques qui peuvent manifester des structures mentales collectives distinctes. La fa&#231;on par laquelle des groupes sp&#233;cifiquement opprim&#233;s &#8211; Juifs, Noirs, Tziganes, Palestiniens, etc &#8211; s'attachent de mani&#232;re tenace &#224; des traditions linguistiques, religieuses, &#233;thniques et m&#234;me gastronomiques, constitue une praxis de r&#233;sistance culturelle qui entretient des mentalit&#233;s caract&#233;ristiques renfor&#231;ant l'identit&#233; et l'auto-respect contre la violence, l'oppression et l'humiliation. Mais ce type de structure mentale persiste seulement lorsque le milieu social est majoritairement compos&#233; par la petite-bourgeoisie pauvre, des artisans manuels et des mis&#233;reux. Lorsque le capitalisme s'introduit avec force dans d'anciennes structures d'oppression nationale ou ethnique &#8211; m&#234;me si les discriminations mesquines et les pr&#233;jug&#233;s survivent &#8211; ce traditionnalisme d&#233;fensif peut soudainement se convertir en son inverse : une assimilation quasi fanatique et une super-identification vis-&#224;-vis de la citoyennet&#233; ou du statut national r&#233;cemment acquis. L'exemple classique de cette transformation a eu lieu au XIXe si&#232;cle au sein de la bourgeoisie juive assimilationniste d'Europe occidentale, et l'on peut noter les m&#234;mes tendances contemporaines parmi les &#233;l&#233;ments de la jeune bourgeoisie noire des Etats-Unis ou parmi les secteurs anglophiles de la classe moyenne indienne expatri&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Ecole de Francfort, dirig&#233;e par Horkheimer dans les ann&#233;es '30, s'est essentiellement consacr&#233;e &#224; tenter d'&#233;laborer une psychologie sociale au travers de la synth&#232;se des id&#233;es de Marx et de Freud. L'&#233;chec final de cette ambitieuse reconstruction a moins son origine dans les interrogations de Freud que dans une appropriation m&#233;canique du marxisme. Le r&#244;le des impulsions inconscientes dans le comportement social de l'homme avait, en fait, &#233;t&#233; soulign&#233; par Engels lui-m&#234;me au si&#232;cle pr&#233;c&#233;dent, m&#234;me s'il n'&#233;tait pas en condition d'investiguer leur nature pr&#233;cise. Trotsky, quant &#224; lui, a regard&#233; avec sympathie les efforts de la psychologie en vue de th&#233;oriser l'origine et la dynamique de ces impulsions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la v&#233;ritable faiblesse du projet de l'Ecole de Francfort a &#233;t&#233;, en d&#233;tinitive, son incapacit&#233; &#224; comprendre les &#233;l&#233;ments de m&#233;diation cruciaux dans la dialectique entre infrastructure et superstructure qui, en derni&#232;re analyse, d&#233;terminent le d&#233;veloppement historique. Les passions individuelles et les impulsions inconscientes, m&#234;me si elles d&#233;terminent une personnalit&#233;, ne peuvent pas directement donner forme &#224; des transformations sociales qui englobent des millions d'&#234;tres humains. Elles peuvent seulement cr&#233;er des potentiels ou des dispositions pour de tels d&#233;veloppements. En outre, de telles passions peuvent &#233;galement cr&#233;er les dispositions de d&#233;veloppements compl&#232;tement distincts, si pas oppos&#233;s. Quelle ligne de d&#233;veloppement ou d'action sera effectivement entreprise, cela ne peut &#234;tre pr&#233;dit par la seule analyse de ces impulsions inconscientes. Les r&#233;sultats historiques r&#233;els d&#233;pendent des luttes socio-politiques concr&#232;tes, qui englobent non seulement des processus inconscients, mais aussi des processus conscients, des id&#233;es, les strat&#233;gies et les contraintes mat&#233;rielles tout autant - sinon plus - que les id&#233;ologies spontann&#233;es et les dispositions inconscientes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le cas de la fameuse analyse de l'Ecole de Francfort sur la mont&#233;e du nazisme, par exemple, le th&#232;me central est la suppos&#233;e pr&#233;dominance des structures autoritaires dans la soci&#233;t&#233; allemande. Mais cette analyse socio-psychologique (ou pour le dire plus exactement, socio-individuelle) ne peut pas fournir une explication devant le fait que la m&#234;me classe ouvri&#232;re allemande qui &#224; &#233;chou&#233; &#224; organiser une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale contre Hitler en 1933 &#233;tait pourtant parvenue &#224; le faire un peu plus de 10 ans auparavant, en 1920, en menant la gr&#232;ve la plus victorieuse de son histoire contre le putsch Kapp-Von Luttwitz. Il est pourtant clair que son &#233;ducation n'&#233;tait pas moins &#171; autoritaire &#187;, ni ses &#171; frustrations sexuelles &#187; moins exacerb&#233;es dans la p&#233;riode pr&#233;c&#233;dent 1920 que dans celle ant&#233;rieure &#224; 1933.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fois de plus, paradoxalement, ces tentatives de r&#233;duire le poids d&#233;cisif des forces sociales dans la d&#233;termination de l'histoire minimisent au contraire le r&#244;le des id&#233;es et des personnalit&#233;s de mani&#232;re plus forte que ne le fait le mat&#233;rialisme historique classique. Les marxistes comprennent mieux que, malgr&#233; les aspects instinctifs ou infantiles de la psych&#233; humaine, les individus peuvent malgr&#233; tout comprendre les exigences de leur situation historique et agir de mani&#232;re amplement ad&#233;quate avec leurs int&#233;r&#234;ts objectifs. C'est seulement lorsque cette dimension de la volont&#233; rationelle est admise dans le complexe parall&#233;logramme des causes historiques que nous pouvons comprendre comment les individus ayant des talents ou des inclinaisons particuli&#232;res peuvent se d&#233;passer eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pl&#233;khanov et le r&#244;le des &#171; grands hommes &#187; dans l'histoire&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'approche marxiste classique sur &#171; le r&#244;le de l'individu dans l'histoire &#187; a &#233;t&#233; &#233;bauch&#233;e par Pl&#233;khanov dans son c&#233;l&#232;bre essai qui porte le m&#234;me intitul&#233; (6). Bien qu'il soit fr&#233;quemment associ&#233; &#224; un marxisme r&#233;ducteur, le texte de 1898 de Pl&#233;khanov est, en r&#233;alit&#233;, une analyse notablement subtile et actuelle. Il y d&#233;veloppe la th&#232;se de base selon laquelle l'infrastructure des rapports de production imposent certaines limites mat&#233;rielles sur la lutte des classes, mais que la mani&#232;re par laquelle ces limites s'expriment v&#233;ritablement prend toujours la forme d'une &#171; r&#233;fraction &#187; au travers des r&#244;les particuliers jou&#233;s par des organisations de masse et par leurs dirigeants. Dans de telles conditions, et tout particuli&#232;rement dans les tournants historiques d&#233;cisifs ou les moments de crise, les particularit&#233;s personnelles des individus peuvent influencer le type d'organisation et de direction de classe qui sont disponibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, Pl&#233;khanov ajoute deux &#233;l&#233;ments : Premi&#232;rement, comme Hegel l'a sugg&#233;r&#233;, &#171; le sort des nations d&#233;fend souvent d'accidents de second ordre &#187; ; mais ces &#171; accidents &#187; sont entrela&#231;&#233;s avec des rapports de forces et mat&#233;riels particuliers qui, &#224; leur tour, limitent la sph&#232;re d'autonomie du facteur individuel. En second lieu, les classes sociales, dans des moments de crise, requi&#232;rent &#171; des talents de nature sp&#233;cifique &#187;, un type particulier de direction. G&#233;n&#233;ralement, dans ces moments l&#224;, une poign&#233;e ou plus d'individus qui personnifient et incarnent ces talents sont disponibles comme candidats pour devenir les nouveaux dirigeants de leur parti, classe ou nation. &#171; On a pu observer &#224; travers les &#226;ges que les grands talents apparaissent lorsque les conditions sociales favorables &#224; leur d&#233;veloppement existent. Cela signifie que chaque homme de talent qui surgit, que chaque homme dont le talent devient une force sociale, est le produit de rapports sociaux. A partir de cela, il est clair pourquoi les gens talentueux, comme nous l'avons dit, peuvent seulement changer individuellement certains traits des &#233;v&#233;nements, mais non leur tendance g&#233;n&#233;rale ; car ils sont eux m&#234;mes le produit de ces tendances et que, sans ces derni&#232;res, ils n'auraient jamais d&#233;pass&#233;s la fronti&#232;re qui s&#233;pare leur potentiel de sa r&#233;alisation &#187; (7).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire de la Seconde guerre mondiale fournit de nombreux exemples de la perspicacit&#233; des th&#232;ses de Pl&#233;khanov. Dans le cas de la IIIe R&#233;publique fran&#231;aise, les personnalit&#233;s politiques qui ont conduit la France &#224; la capitulation de 1940 avaient toutes &#233;t&#233; &#233;lues en 1936. Autrement dit, &#224; l'exception de quelques d&#233;put&#233;s communistes qui avaient &#233;t&#233; priv&#233;s de leurs droits civils pour leur opposition &#224; la guerre, ce fut un parlement de &#171; gauche &#187; qui a d&#233;cid&#233;, &#224; une &#233;crasante majorit&#233;, de remplacer la R&#233;publique par l'Etat fran&#231;ais avec P&#233;tain &#224; sa t&#234;te. Comment expliquer ce fait ? L'ascension de P&#233;tain n'a nullement &#233;t&#233; la cons&#233;quence in&#233;vitable de la victoire des chars allemands. Apr&#232;s la d&#233;faite du gros des forces militaires fran&#231;aises en mai-juin 1940, d'autres voies d'action &#233;taient parfaitement concevables (8). Mais la substitution de la d&#233;mocratie fran&#231;aise par le r&#233;gime de P&#233;tain correspondait aux instincts majoritaires de la classe dominante fran&#231;aise, qui &#233;tait d&#233;termin&#233;e &#224; utiliser la d&#233;faite de son arm&#233;e pour revenir sur les acquis sociaux et se venger de l'humiliation subie lors de la victoire du Front populaire et de la grande gr&#232;ve de Juin 1936. P&#233;tain a &#233;t&#233; le m&#233;canisme qui lui a permi d'atteindre ce que son plus talentueux et r&#233;actionnaires id&#233;ologue, Charles Maurras, appelait &#171; une divine suprise &#187;. De plus, P&#233;tain leur permettait &#233;galement de sublimer id&#233;ologiquement la d&#233;faite, &#224; travers la restauration culturelle atavique impuls&#233;e par Vichy sous le slogan de &#171; Travail, Famille, Patrie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, dans des circonstances normales, un tel retournement radical du rapport des forces sociales et politiques entre le travail et le capital aurait &#233;t&#233; impossible en France. Pour qu'une transition entre une d&#233;mocratie parlementaire d&#233;cadente et une dictature militaire bonopartiste s'op&#232;re, trois conditions politiques &#233;taient absolument essentielles. Premi&#232;rement, le dernier cabinet minist&#233;riel dirig&#233; par Paul Reynaud devait renoncer au pouvoir sans r&#233;sistance. En second lieu, le Pr&#233;sident de la R&#233;publique devait faire appel &#224; un partisan d&#233;clar&#233; d'un r&#233;gime autoritaire &#8211; dans ce cas ci, au Mar&#233;chal P&#233;tain &#8211; afin de former un nouveau gouvernement. En troisi&#232;me lieu, la majorit&#233; du Parlement, s&#233;nateurs et d&#233;put&#233;s, devait &#234;tre dispos&#233;e &#224; enterrer la constitution de la IIIe R&#233;publique. Comme cela s'est effectivement pass&#233;, toutes ces conditions ont &#233;t&#233; accomplies sans h&#233;sitation lorsqu'&#224; surgi la n&#233;cessicit&#233; sociale de le faire, de sorte que la tendance g&#233;n&#233;rale en leur faveur est devenue h&#233;g&#233;monique au sein de la classe dominante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusqu'&#224; la fin du mois de mai 1940, Paul Reynaud &#233;tait consid&#233;r&#233; comme un homme politique obstin&#233; et violent, habile &#224; manipuler les cabinet et les d&#233;put&#233;s. Malgr&#233; tout, il s'est laiss&#233; manoeuvr&#233; par un vote ambigu dans son cabinet dans lequel il demandait, non un armistice, mais seulement les conditions pour un armistice avec l'Allemagne, attitude qui l'a plac&#233; en minorit&#233; et l'a conduit &#8211; en opposition compl&#232;te avec sa nature &#8211; &#224; renoncer au pouvoir. Parall&#232;lement, jusqu'alors &#233;galement, le pr&#233;sident Lebrun &#233;tait g&#233;n&#233;ralement vu comme une personnalit&#233; sans importance, inhabile, sans volont&#233; propre, il avait justement &#233;t&#233; choisi pour ces raisons &#224; ce poste honorifique car sa personnalit&#233; correspondait au fameux mot de Cl&#233;menceau ; &#8220;Si vous voulez un Pr&#233;sident, choisissez le plus stupide&#8221;. Cependant, c'est cette personnalit&#233; insignifiante qui a pris la d&#233;cision cruciale le 26 juin 1940. S'il avait choisi de faire appel &#224; nouveau &#224; Reynaud, la IIIe R&#233;publique aurait encore surv&#233;cu pendant un temps. Mais, avec une volont&#233; et une obstination totalement contraires &#224; sa nature, et possiblement avec la complicit&#233; de Reynaud, c'est lui qui a impos&#233; la dictature de P&#233;tain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est P&#233;tain qu'il nous faut &#187; &#233;tait le cri de guerre de l'extr&#234;me droite depuis 1936. Cependant, m&#234;me si le vieux mar&#233;chal &#233;tait assez populaire, son activit&#233; politique avait &#233;t&#233; limit&#233;e avant mai 1940, jusqu'&#224; ce que sa candidature comme Premier Ministre fut orchestr&#233;e par un ma&#238;tre de l'intrigue et du chantage, Pierre Laval, et adopt&#233;e par une majorit&#233; &#233;crasante des d&#233;put&#233;s et des s&#233;nateurs (y compris, comme on l'a soulign&#233;, par de nombreux parlementaires de &#171; gauche &#187; de 1936). En v&#233;rit&#233;, Pierre Laval &#233;tait dispos&#233;, au moins, depuis 1937, &#224; manoeuvrer et &#224; intriguer fr&#233;n&#233;tiquement ainsi contre la R&#233;publique. Il est &#233;galement vrai que la compl&#232;te d&#233;moralisation d'une bonne partie des parlementaires en juin 1940, comme r&#233;sultat de la d&#233;faite totale et inesp&#233;r&#233;e des troupes alli&#233;es, a facilit&#233; le succ&#232;s d'une telle manoeuvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En m&#234;me temps, il est difficile de nier qu'un retournement radical des normes et des habitudes de comportement de centaines d'hommes politiques &#8211; dont six ou sept ont jou&#233; un r&#244;le d&#233;cisif dans cette tragi-com&#233;die &#8211; ne pouvait se produire que parce qu'il &#233;tait en accord avec les n&#233;cessit&#233;s collectives et le souhait conscient de la majorit&#233; de la bourgeoisie fran&#231;aise. Pour cette classe, il &#233;tait non seulement devenu imp&#233;ratif de changer de camp en plein milieu de la guerre, mais &#233;galement de liquider les conqu&#234;tes r&#233;formistes du mouvement ouvrier fran&#231;ais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une conjoncture sym&#233;trique, mais dans l'autre sens, a surgi quand la classe dominante fran&#231;aise s'est retrouv&#233; confront&#233; &#224; l'imminence du D&#233;barquement des Alli&#233;s en 1944. Cette fois-ci, le probl&#232;me pour la majorit&#233; des capitalistes fran&#231;ais, profond&#233;ment discr&#233;dit&#233;s aux yeux des masses pour leur collaboration avec les nazis, &#233;tait de sauver &#224; la fois le capitalisme fran&#231;ais et l'Etat bourgeois ind&#233;pendant (et son Empire) dans le cadre d'un rapport de forces tr&#232;s d&#233;favorable, &#224; la fois vis-&#224;-vis de la classe ouvri&#232;re fran&#231;aise (largement arm&#233;e comme cons&#233;quence du d&#233;veloppement de la R&#233;sistance) que des autorit&#233;s anglo-saxones. Une mutation radicale du personnel politique et des alliances &#233;tait &#224; nouveau &#224; l'ordre du jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nouveaux &#171; hommes pr&#233;destin&#233;s &#187;, Charles De Gaulle et ses plus proches collaborateurs, &#233;taient providentiellement disponibles pour mener &#224; bien cette op&#233;ration de sauvetage, apparemment miraculeuse. Sa r&#233;ussite fut une surprise pour de nombreux contemporains, habitu&#233;s &#224; la pusillanimit&#233; des dirigeants fran&#231;ais. Quan d l'arrogant et inepte Feldmarchall Keitel a &#233;t&#233; amen&#233; &#224; signer la reddition inconditionnelle de la Werhmacht en 1945 face au Commandement alli&#233; r&#233;uni, il a eu cette exclamation significative : &#171; Comment ? Devant les Fran&#231;ais aussi ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De Gaulle &#233;tait certainement une personnalit&#233; exceptionnelle, avec une intelligence brillante et une volont&#233; de fer sup&#233;rieure &#224; la majorit&#233; de sa classe, non seulement de France, mais d'Europe. Mais tant que ses vertus individuelles ne correspondaient pas aux n&#233;cessit&#233;s auto-d&#233;finies par la bourgeoisie fran&#231;aises, il a &#233;t&#233; marginalis&#233;, consid&#233;r&#233; comme un demi fou ou comme un dangereux aventurier. Certains le consid&#233;raient comme pro-fasciste, d'autres, plus tard, l'ont condamn&#233; comme un sympathisant communiste. M&#234;me un homme politique aux jugements r&#233;put&#233;s et habituellement astucieux tel que Franklin D. Roosevelt ridiculisait fr&#233;quemment De Gaulle et ses pr&#233;tentions &#224; la gloire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En juin 1944, les Alli&#233;s &#233;taient sur le point d'imposer une occupation et une administration militaires &#224; la France, qui auraient probablement conduit &#224; une guerre civile comme en Gr&#232;ce, voir pire. De Gaulle, qui avait &#224; sa dispositions de maigres forces militaires, a correctement jug&#233; les n&#233;cessit&#233;s du capitalisme fran&#231;ais (et, naturellement, international) et a obtenu le succ&#232;s en &#233;tablissant, &#224; travers un &#171; coup de main &#187; diplomatique, la renaissance d'un r&#233;gime parlementaire et en y int&#233;grant la R&#233;sistance communiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cas de Churchill fournit un autre type de confirmation des th&#232;ses de Pl&#233;khanov sur le rapport entre des personnalit&#233;s d&#233;cisives et les exigeances de la domination de classe. L'historiographie traditionnelle, qu'elle soit admirative ou critique du r&#244;le historique jou&#233; jusqu'alors par Churchill, a &#233;t&#233; quasi unanime pour c&#233;l&#233;brer son entr&#233;e au 10 Downing Street, comme chef d'un gouvernement de coalition comprenant le Parti Travailliste, l'&#233;v&#233;nement &#233;tant &#233;valu&#233; comme l'un des tournants d&#233;cisifs dans la guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Churchill a indubitablement incarn&#233; la d&#233;cision in&#233;branlable de la classe dominante britannique et de la majorit&#233; du peuple anglais de ne pas capituler face &#224; l'Allemagne, sous quelque circonstance que ce soit. Mais, en romantisant ses qualit&#233;s personnelles au lieu de partir d'une analyse de l'activit&#233; de forces sociales plus vastes, la majorit&#233; des historiens bourgeois a &#233;chou&#233; dans le test de l'exemple comparatif. La question centrale n'est pas quels incidents de sa biographie ont fait de Churchill un individu plus d&#233;cisif que Chamberlain (ou, parall&#232;lement, entre De Gaulle et P&#233;tain), mais bien pourquoi Churchill a &#233;t&#233; capable de r&#233;unir la majorit&#233; de sa classe et du peuple autour de sa personne pendant que De Gaulle demeurait une figure isol&#233;e en France en juin 1940.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, le fait que les forces am&#233;es fran&#231;aises venaient de souffrir une d&#233;route humiliante, tandis que les britanniques ont &#233;t&#233; capables d'&#233;vacuer la majeure partie de leur arm&#233;e vaincue afin de renforcer la forteresse insulaire, n'a pas &#233;t&#233; sans cons&#233;quence. Mais, une fois de plus, les observateurs les plus inform&#233;s &#8211; dont l'ambassadeur am&#233;ricain &#224; Londres Joseph Kennedy &#8211; consid&#233;raient tout de m&#234;me la situation britannique comme d&#233;sesp&#233;r&#233;e. La France, m&#234;me si son arm&#233;e avait &#233;t&#233; vaincue dans les Ardennes, poss&#233;daient encore n&#233;anmoins une Flotte de guerre intacte (la seconde en importance en Europe), avec une puissante escadre en Afrique du Nord &#8211; plus forte que celle des Anglais en M&#233;diterran&#233;e &#8211; , une r&#233;serve a&#233;rienne significative et un Empire colonial &#233;galement intact.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fait, la diff&#233;rence r&#233;elle entre la situation britannique et fran&#231;aises &#233;tait moins due aux conditions militaires qu'aux pr&#233;dispositions de leurs classes dominantes. La bourgeoisie fran&#231;aises &#233;tait, de mani&#232;re croissante, devenue d&#233;faitiste pour de solides raisons mat&#233;rielles. Elle s'&#233;tait montr&#233; &#233;conomiquement et militairement incomp&#233;tente dans la pr&#233;servation du syst&#232;me de Versailles face aux r&#233;armement et &#224; l'expansionnisme agressif de l'Allemagne. Elle &#233;tait essentiellement obsessionn&#233;e &#224; contrer sa propre classe ouvri&#232;re, au point d'en faire une priorit&#233; politique plus importante que de tenter de vaincre dans sa comp&#233;tition avec l'Allemagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La bourgeoisie anglaise, quant &#224; elle, n'&#233;tait ni d&#233;moralis&#233;e, ni d&#233;faitiste. Elle avait d&#233;j&#224; r&#233;prim&#233; son propre mouvement ouvrier, &#233;conomiquement en 1926 et politiquement en 1931-1935. En m&#234;me temps, sa position mondiale (m&#234;me si elle &#233;tait en passe d'&#234;tre rapidement d&#233;pass&#233;e par les Etats-Unis) &#233;tait beaucoup plus forte que celle de l'Allemagne, bien que l'h&#233;g&#233;monie d'Hitler sur le reste de l'Europe compromettait clairement l'Empire britannique. Sur ces bases, l'&#233;lite britannique &#233;tait convaincue que l'aide &#224; venir des Etats-Unis, coupl&#233;e aux mati&#232;res premi&#232;res et &#224; la main d'oeuvre de l'Empire, faisaient de la poursuite de la guerre contre l'Allemagne une strat&#233;gie r&#233;aliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'instant &#233;tait dramatique et plein de p&#233;rils, mais l'avenir paraissait garanti du moment que l'Angleterre parvenait &#224; surmonter cette crise imm&#233;diate. &#171; Si nous r&#233;sistons pendant trois mois, nous conna&#238;trons la victoire dans trois ans &#187; a correctement proph&#233;tis&#233; Churchill dans un discours secret &#224; la Chambre des Communes. Et Churchill fut le choix quasi id&#233;al pour fortifier la volont&#233; britannique jusqu'&#224; l'entr&#233;e en guerre des Etats-Unis. C'est cela qui explique la raison pourquoi, alors qu'il &#233;tait consid&#233;r&#233; depuis des ann&#233;es comme une figure ind&#233;pendante et p&#233;rim&#233;e, comme une voix pr&#234;chant dans le d&#233;sert, il fut subitement &#171; ressuscit&#233; &#187; tel un deus ex-machina par sa classe. Au travers d'&#233;v&#233;nements aux virages abruptes et des n&#233;cessit&#233;s sociales, le d&#233;sert se retrouvait peupl&#233; de millions de personnes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La s&#233;lection sociale des dirigeants&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour comprendre ces diff&#233;rents exemples de s&#233;lection de dirigeants en temps de crise - P&#233;tain, De Gaulle, Churchill , il est n&#233;cessaire d'amplifier le concept de Plekhanov de &#171; disponibilit&#233; socialement d&#233;termin&#233;e &#187; avec une analyse plus pr&#233;cise des m&#233;canismes vari&#233;s du choix et de la promotion du personnel politique au sein des diff&#233;rentes classes sociales. Bien que ces m&#233;canismes de s&#233;lection soient nationalement sp&#233;cifiques, certains aspects communs peuvent &#234;tre d&#233;gag&#233;s dans la bourgeoisie moderne. Le point de d&#233;part initial est, naturellement, la division fonctionnelle du travail au sein de la classe capitaliste. Compar&#233;e &#224; la vie des classes oisives &#8211; l'aristocratie -, le commerce et la course aux profits sont des occupations extraordinairement absorbantes. C'est pour cette raison, en g&#233;n&#233;ral, qu'une fraction seulement de la bourgeoisie, celle qui n'agit pas directement dans la direction des entreprises, sera capable ou d&#233;sirera opter pour la carri&#232;re politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans des conditions extraordinaires ou d'extr&#234;me richesse, il peut se produire une fusion du personnel entre les grands capitalistes financiers et le sommet de l'appareil d'Etat. Mais il s'agit d'exceptions &#224; la r&#232;gle. Plus g&#233;n&#233;ralement, les patrons et les politiciens professionnels surgissent c&#244;te &#224; c&#244;te en tant que flux s&#233;par&#233;s de carri&#232;res au sein de la bourgeoisie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'es ce qui attire un repr&#233;sentant de la classe moyenne ou un tr&#232;s riche individu &#224; suivre une carri&#232;re politique au lieu d'exercer une profession lib&#233;rale ou de se plonger dans les affaires ? L'ambition personnelle, la conviction id&#233;ologique, l'&#233;chec sur d'autres terrains, la tradition familiale ou des facteurs externes, tous ces &#233;l&#233;ments peuvent jouer un r&#244;le dans l'orientation d'un tel choix personnel. Pourtant, et plus fr&#233;quemment qu'on ne le pense, ce sont les pressions et les circonstances sociales qui p&#232;sent de mani&#232;re d&#233;cisive sur les dispositions individuelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Habituellement, ces individus sont recrut&#233;s par leurs pairs ou nomm&#233;s par leurs sup&#233;rieurs pour entreprendre une carri&#232;re politique ou pour assumer une charge publique sp&#233;cifique. De cette fa&#231;on, ce qui appara&#238;t fr&#233;quemment comme une force de conviction id&#233;ologique personnelle n'est que le poids des circonstances sociales et de la pression sociale de l'entourage. Au travers des r&#233;seaux de s&#233;lection sociale (comme le fameux &#171; cabinet non officiel des riches promoteurs de Ronald Reagan), les &#171; ressources humaines &#187; politiques sont s&#233;l&#233;ctionn&#233;es afin que seule une poign&#233;e de sujets soit pr&#233;par&#233;e et propuls&#233;e aux plus hauts niveaux de l'autorit&#233; et du pouvoir national. De cette &#233;lite, entre un tiers et la moiti&#233; conna&#238;tra quelque succ&#232;s dans ses charges publiques, comme ministres, premiers ministres, pr&#233;sidents ou dictateurs. M&#234;me les dictateurs militaires doivent passer par le filtre d'une processus de s&#233;lection de la part de leur propre classe puisque la vie des cercles militaires &#233;lev&#233;s est &#233;troitement li&#233;e au milieu bourgeois ou aristocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les niveaux les plus &#233;lev&#233;s du pouvoir politique, le processus de s&#233;lection atteint un caract&#232;re de tests de vie et de mort, de la force de volont&#233;, de la pr&#233;caution et de l'astuce. Les classes dominantes permettent rarement que des personnes acc&#232;dent &#224; des positions de pouvoir central sans qu'elles ne donnent la garantie pr&#233;alable qu'elles d&#233;fendront de mani&#232;re responsable les structures existantes de propri&#233;t&#233; et d'accumulation. La fonction de la hi&#233;rarchie du pouvoir repose pr&#233;cis&#233;ment sur sa capacit&#233; &#224; &#233;liminer les candidats &#233;rratiques ou indignes de confiance. Pour cette raison, de nombreux illumin&#233;s ou de d&#233;maguogues (comme Enoch Powell en Angleterre) n'arriveront jamais au sommet de la structure du pouvoir national.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le processus de s&#233;lection ne se fait pas purement de mani&#232;re n&#233;gative. Les qualit&#233;s positives doivent &#234;tres s&#233;lectionn&#233;es et test&#233;es avant que la classe, ou ses principaux repr&#233;sentants, accepte une personne comme candidat au leadership national. L'habilit&#233; &#224; comprendre et &#224; articuler les n&#233;cessit&#233;s collective de classe est vitale, ainsi que la capacit&#233; correspondante &#224; juger correctement les rapports de forces afin de formuler les tactiques ad&#233;quates et conformes aux plans strat&#233;giques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Naturellement, les qualit&#233;s qui sont n&#233;cessaires en temps de prosp&#233;rit&#233; et en temps de crise, dans la paix et dans la guerre, sont diff&#233;rentes. Une combinaison de capacit&#233;s personnelles, qui qualifient certains candidats pour le leadership dans telle conjoncture, peuvent au contraire les diqualifier dans une autre conjoncture. Du fait de ces circonstances changeantes, dans le processus r&#233;el de s&#233;lection, il est quasi in&#233;vitable que, dans chaque pays donn&#233;, il existe toujours au moins quatre ou cinq leaders centraux disponibles pour appliquer des solutions parfois compl&#232;tement distinctes. G&#233;n&#233;ralement, la bourgeoisie choisira celui qui convient le mieux pour ce qu'elle consid&#232;re &#234;tre ses n&#233;cessit&#233;s prioritaires du moment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, la bourgeoisie peut commettre des erreurs dans le choix de ses &#171; hommes pr&#233;d&#233;testin&#233;s &#187;. Aucune loi automatique ne garantit qu'une classe sociale choisira toujours la meilleur direction qui lui convient. De plus, il existe toujours une certaine distance entre les int&#233;r&#234;ts de classe &#224; court terme et &#224; long terme, ce qui rend in&#233;vitable une certaine marge d'erreur dans le processus de direction. Aucune collectivit&#233; humaine ne peut &#234;tre totalement consciente de la totalit&#233; de ses int&#233;r&#234;ts de mani&#232;re compl&#232;tement objective, cela &#233;tant du notamment &#224; sa propre praxis politique qui alt&#232;re toujours dans une certaine mesure la situation, rendant ainsi impossible un calcul exact des cons&#233;quences de son action. De plus, dans la soci&#233;t&#233; bourgeoise, le poids &#233;crasant des int&#233;r&#234;ts priv&#233;s emp&#234;che toute forme d'ad&#233;quation automatique et totale entre des motivations priv&#233;es et les int&#233;r&#234;ts de classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; tout, apr&#232;s que toutes ces pr&#233;cisions et clarifications aient &#233;t&#233; admises, il demeure que le cas d'un processus de s&#233;lection de direction est une d&#233;termination irr&#233;sistiblement et sp&#233;cifiquement sociale et de classe. Aucune th&#233;orie du complot n'est n&#233;cessaire pour comprendre comment cela fonctionne ; le r&#244;le des groupes informels, des salons, des regroupements, des r&#233;seaux d'influence, et autres est amplement suffisant. La question n'est pas tant que les grands capitalistes choisissent X, Y ou Z pour occuper une position &#233;lev&#233;e au d&#233;triment de A, B ou C. Plus exactement, les grands capitalistes &#8211; ou un quelconque r&#233;seau plus vaste d'interm&#233;diaires du pouvoir au sein de la classe dominante &#8211; dressent les barri&#232;res suffisantes et les tests pr&#233;liminaires pour garantir que les d&#233;fenseurs des int&#233;r&#234;ts de la classe dominante au caract&#232;re faible ou &#171; indigne de confiance &#187; ne passent pas les rampes du pouvoir supr&#234;me d'Etat. De cette mani&#232;re, en derni&#232;re analyse, l'homme (ou, plus rarement, la femme) qu'il fallait se retrouve g&#233;n&#233;ralement &#224; l'endroit et au moment qu'il fallait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me du r&#244;le des individus dans l'histoire a fr&#233;quement &#233;t&#233; formul&#233; d'une mani&#232;re qui oppose l'individu au groupe social. Plus r&#233;cemment, cela s'est traduit dans une opposition entre des facteurs biologiques et sociaux. L'Ecole de socio-biologie et l'Ecole de psycho-histoire a tent&#233; de d&#233;fier la capacit&#233; du mat&#233;rialisme historique &#224; expliquer les transformation de l'histoire de mani&#232;re compr&#233;hensible (10). Mais ces deux approches sont insatisfaisantes dans la mesure o&#249; elles ignorent le fait que des individus importants, socialement relevants, qui influencent l'histoire au traver de leur praxis individuelle, le font seulement en vertu des caract&#233;ristiques pour lesquelles ils ont justement &#233;t&#233; form&#233;s par la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les substrats biologiques ou instinctifs des personnalit&#233;s cr&#233;ent seulement des potentiels qui ouvrent la voie &#224; une grande vari&#233;t&#233; de d&#233;veloppements d&#233;pendants de contextes sociaux plus vastes. La v&#233;ritable plasticit&#233; des dispositions biologiques ou psychologiques signifie qu'une personnalit&#233; individuelle &#233;merge seulement de mani&#232;re d&#233;finitive apr&#232;s l'action d'un environnement social qui aura favoris&#233; certains potentiels au d&#233;triments d'autres. Et cet environnement social est avant constitu&#233; par les institutions sociales qui ont model&#233; l'individu tout au long de son existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la soci&#233;t&#233; bourgeoise, ces institutions incluent la famille nucl&#233;aire patriarcale, le syst&#232;me d'&#233;ducation (y compris l'institution religieuse et d'autres appareils id&#233;ologiques), les diff&#233;rentes institutions &#233;tatiques au travers desquelles l'individu cherche le pouvoir et, finalement, la matrice des organisation partisanes, lesquelles promeuvent de mani&#232;re s&#233;lective les candidats les plus prometteurs (partis, corporations, r&#233;seaux de pouvoir, associations patronales, etc.). C'est un truisme de dire qu'aucun individu ne peut &#233;chapper &#224; l'influence de ces puissantes institutions, et l'apport sp&#233;cifique du mat&#233;rialisme historique est d'affirmer qu'elles exercent une influence d&#233;cisive dans la formation d'une direction sociale en modelant les talents et les dispositions dans certaines directions plut&#244;t que d'autres. Elles sont, en d'autres mots, les puissantes sources du conformisme social, qui produisent les personnalit&#233;s qui correspondent aux n&#233;cessit&#233;s des classes sociales ou de leurs fractions principales. Elles g&#232;rent les personnalit&#233;s qui garantissent la d&#233;fense de la reproduction d'un ordre social donn&#233;, dans la mesure o&#249; elles &#171; internalisent &#187; les valeurs &#233;lementaires qui correspondent &#224; la structure et aux int&#233;r&#234;ts de cet ordre social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la scoci&#233;t&#233; bourgeoise, toutes ces institutions tendent &#224; canaliser l'impulsion humaine &#233;l&#233;mentaire &#224; l'auto-affirmation (Lustprinzip) dans le sens de la comp&#233;tition individuelle pour la richesse priv&#233;e et le pouvoir. Mais dans des structures fondamentalement diff&#233;rentes &#8211; communisme tribal, f&#233;odalisme ou socialisme &#8211; cette impulsion primordiale peut former des personnalit&#233;s compl&#232;tement diff&#233;rentes, avec des valeur d'auto-estime radicalement distincts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une soci&#233;t&#233; bas&#233;e sur la production socialis&#233;e et d&#233;mocratis&#233;e, par exemple, l'impulsion pour la richesse et le pouvoir deviendront socialement irrationnelles, et m&#234;me contraire &#224; la nature humaine. Et cela non pas parce que la n&#233;cessit&#233; de l'auto-affirmation aura &#233;t&#233; supprim&#233;e, mais bien parce qu'elle s'exprimera au travers d'un syst&#232;me enti&#232;rement diff&#233;rent de comportement social dans lequel la comp&#233;tition pour servir la communaut&#233; sans expectative de r&#233;compenses mat&#233;rielle ou de pouvoir sera dominante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reconna&#238;tre que la sp&#233;cificit&#233; historique de l'individualit&#233; est form&#233;e socialement revient seulement &#224; admettre un fait empiriquement d&#233;montrable et scientifiquement visible, il ne recquiert pas n&#233;cessairement un jugement de valeur. Mais les marxistes formulent tout de m&#234;me des jugements en affirmant qu'une soci&#233;t&#233; dans laquelle la domination de l'homme par l'homme pr&#233;vaut produira toujours des personnalit&#233;s plus ali&#233;n&#233;es, agressives et destructives, que dans une soci&#233;t&#233; dans laquelle les relations &#233;l&#233;mentaires de production reposent sur la coop&#233;ration volontaire et la solidarit&#233; consciente en tant que valeurs sociales centrales.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Les chevaliers blancs de l'apocalypse&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour revenir au probl&#232;me du nazisme et de la Seconde guerre mondiale, il est remarquable de constater que les historiens tendent &#224; d&#233;valoriser ou &#224; ignorer le processus de s&#233;lection institutionnel dans l'ascension de Hitler au pouvoir. Bien avant son succ&#232;s &#233;lectoral en 1930, Hitler a du surmonter les critiques s&#233;v&#232;res au sein de son propre et relativement petit parti, afin d'&#233;tablir une autorit&#233; inconstest&#233;e dans ce microcosme du futur IIIe Reich. Ces ann&#233;es initiales ont &#233;t&#233;, sans doute, la p&#233;riode la plus difficile de sa carri&#232;re politique, et &#224; plusieurs moments, il a &#233;t&#233; &#224; deux doigts de perdre le contr&#244;le sur son propre parti en faveur d'autres personnalit&#233;s comme R&#246;hm.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La droite nationaliste allemande &#233;tait une v&#233;ritable jungle et un vivier de F&#252;hrers potentiels, parmis lesquels Hitler n'&#233;tait, initialement, qu'un &#171; primus inter pares &#187;. Les le&#231;ons qu'il a apprises pendant sa lutte implacable pour la direction du parti nazi ont d&#233;termin&#233; son modus operandi, fait de cruaut&#233;, d'opportunisme et de fausset&#233;. Ne pas rechercher les origines de ces traits d'Hitler dans le milieu social constitu&#233; par la droite nationaliste dans l'Allemagne post-Versailles ne peut que distortionner la perspective. Loin d'&#234;tre un gangster de naissance, Hitler &#233;tait plut&#244;t &#224; l'origine inclin&#233; &#224; suivre une carri&#232;re m&#233;diocre en architecture ou en art. S'il est devenu le ma&#238;tre-gangster du XXe si&#232;cle, ce fut par sa lutte pour la conqu&#234;te du pouvoir pendant une d&#233;cennie dans une organisation quasi classique de gangsters &#8211; le Parti nazi &#8211; , qui n'&#233;tait pas tr&#232;s diff&#233;rente d'autres organisations telles que la Mafia de Sicile ou des Etats-Unis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La chute de Mussolini, en 1943, constitue un autre exemple impressionnant de la mani&#232;re dont de vastes forces sociales sont capables, dans des circonstances impr&#233;visibles, de capturer des individus, non pas comme les araign&#233;es capturent des mouches dans leurs toiles, mais bien comme un sculpteur qui mart&#232;le continuellement son bloc de marbre. Mussolini, un ma&#238;tre de l'intrigue et de l'exercice du pouvoir, a &#233;t&#233; manoeuvr&#233; avec facilit&#233; par ses auxiliaires : le monarque fantoche Victor Emmanuel III et le Mar&#233;chal Badoglio. Le Roi et le Mar&#233;chal furent pendant 20 ans des complices au service du Duce, enti&#232;rement subjug&#233;s par son intelligence et sa force de volont&#233;. Ce ne furent des r&#233;serves insoup&#231;onn&#233;es de g&#233;nie ou de r&#233;solution qui leur ont permis de d&#233;poser Mussolini, mais bien le retournement dramatique du sort pour la classe dominante italienne, paniqu&#233;e par l'invasion alli&#233;e, qui a d&#233;poss&#233;d&#233; le leader fasciste de son pouvoir et de sa base sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les n&#233;cessit&#233;s collectives de la bourgeoisie italienne ont fait en sorte que l'institution de la monarchie (tout comme la direction collective du Parti fasciste, subitement revivifi&#233;e) soit litt&#233;ralement r&#233;activ&#233;e d'un jour &#224; l'autre, en promouvant le Roi du r&#244;le du fantoche soumi &#224; celui du conspirateur principal. Face &#224; l'unanimit&#233; de la classe dominante italienne, le &#171; Tout-Puissant Duce &#187; fut fait prisonnier par une poign&#233;e de carabiniers et a &#233;t&#233; incapable de mobiliser ne serait-ce que quelques centaines de ses partisans pour d&#233;fendre une dictature qui avait dur&#233; pendant 20 ans !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la m&#234;me veine, l'Empereur Hiro-Hito a &#233;t&#233; le symbole passif d'un groupe militaire qui a gouvern&#233; le Japon depuis la moiti&#233; des ann&#233;es 30. Par tradition, il fut une figure d&#233;corative qui ne s'est jamais m&#234;l&#233;e des affaires de l'Etat et n'a jamais impos&#233; ses points de vues. Mais, &#224; partir du moment o&#249; il devint &#233;vident que les forces a&#233;riennes am&#233;ricaines pouvaient d&#233;truire les bases urbaines et industrielles du capitalisme japonais et qu'il n'existait plus aucune autre issue qu'une paix n&#233;goci&#233;e, l'Empereur &#8211; conseill&#233; par Tsugeru Yoshida et son cercle de politiciens bourgeois &#8211; a manoeuvr&#233; avec habilit&#233; les terribles militaires pour obtenir une capitulation inconditionnelle. Subitement, il fut transform&#233; d'une simple figure d&#233;corative en leader politique de la classe dominante qui a, litt&#233;ralement, impos&#233; la paix aux chefs militaires jusqu'au-boutistes, en s'adressant par dessus leurs t&#234;te directement et pour la premi&#232;re fois au peuple par la radio, les mettant ainsi dans une contradiction politico-id&#233;ologique inextricable. Puisque le militarisme japonais tirait essentiellement sa l&#233;gitimit&#233; au travers de la fid&#233;lit&#233; et du culte &#224; la personnalit&#233; &#171; divine &#187; de l'Empereur, ils ne furent pas capables d'agir &#224; l'encontre de son appel &#171; divin &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les deux cas, l'italien et le japonais, la transformation de figures d&#233;coratives en d&#233;tenteurs du pouvoir fut seulement temporaire. Victor Emanuel et sa dynastie enti&#232;re furent rapidement bannis de la sc&#232;ne tandis qu'Hiro-Hito, gr&#226;ce &#224; la cl&#233;mence de Mc Arthur, s'est r&#233;fugi&#233; dans son r&#244;le traditionnel et c&#233;r&#233;moniel. Leurs fonctions de courte dur&#233;e comme figures nationales d&#233;cisives furent le r&#233;sultat de circonstances exceptionnelles qui ont provisoirement dot&#233; de pouvoirs d'urgence des institutions d&#233;coratives dans le but de sauver les appareils d'Etat d'une destruction imminente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, aucun de ces deux cas ne n&#233;cessitait une capacit&#233; d'initiative ou d'habilet&#233; personnelles exceptionnelles. En v&#233;rit&#233;, ce sont les r&#233;seaux du pouvoir traditionnels &#8211; l'entourage du Comte Acquarone &#224; Rome, et l'entourage du Pr&#237;nce Kanoye et du Marquis Kido &#224; Tokyo &#8211; qui furent mobilis&#233;s pour tiser ensemble les intrigues n&#233;cessaires, sous la vigilence attentide de la classe dominante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Allemagne, une op&#233;ration de sauvetage beaucoup plus ambitieuse fut tent&#233;e apr&#232;s la D&#233;barquement des Alli&#233;s en Normandie. Au cours de l'ann&#233;e 1944, il &#233;tait devenu clair pour une majorit&#233; des leaders financiers et industriels allemands &#8211; surtout pour les dynasties des junkers prussiens &#8211; que la guerre &#233;tait perdue et que le Reich serait d&#233;mantel&#233; &#224; moins que l'avance de l'Arm&#233;e rouge ne soit stopp&#233;e par une paix s&#233;par&#233;e avec les am&#233;ricains. Plus encore que dans les cas japonais, italien ou fran&#231;ais, la survie absolue de vaste secteurs de la classe dominante allemande &#233;tant en danger. Quand, de fait, les conspirateurs militaires ont lanc&#233; leur coup d'Etat contre Hitler le 20 juillet 1944, les Sovi&#233;tiques avaient atteint la Vistule et il &#233;tait impossible de pr&#233;voir avec certitude la suite des &#233;v&#233;nements qui pouvaient survenir apr&#232;s le succ&#232;s de leur coup d'Etat &#8211; notamment la r&#233;ussite ou non de l'appel &#224; l'anticommunisme pour diviser le bloc des alli&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leur action s'est finalement sold&#233;e par un &#233;chec. Pourquoi ? Doit-on accepter les explications conventionelles selon lesquelles la conspiration s'est &#233;croul&#233;e &#224; la suite d'un incident technique &#8211; l'emplacement erron&#233; de la bombe de Stauffenberg contre Hitler &#8211; ou encore du fait que Beck, le v&#233;ritable leader des conspirateurs, &#233;tait une personnalit&#233; &#171; Hamletienne &#187; qui, en h&#233;sitant au moment crucial, a &#233;t&#233; dup&#233; et manoeuvr&#233; par le diabolique Goebbels (aid&#233; par l'admiration personnelle du Major Remer envers le F&#252;hrer) ? Il est &#233;vident que non.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le g&#233;n&#233;ral Ludwig Beck fut, pendant de nombreuses ann&#233;es, le Chef d'Etat-Major de l'Arm&#233;e et le responsable, &#224; ce titre, non seulement du r&#233;armement efficace du Reich, mais &#233;galement de la conception de plusieurs de ses premi&#232;res victoires militaires. Il fut un excellent planificateur, apparaissant, en comparaison avec Victor Emanuel, Hiro-Hito ou Goebbels, sans parler de Remer, comme un Gulliver au milieu des Liliputiens. Mais m&#234;me ce planificateur habile et exp&#233;riment&#233; a mis&#233;rablement &#233;chou&#233; au moment de garantir les r&#232;gles &#233;l&#233;mentaires d'un coup d'Etat, tels que l'occupation des stations de radio, le contr&#244;le des t&#233;l&#233;communications de Berlin ou la coupure des lignes t&#233;l&#233;phoniqies entre le minist&#232;re de Goebbels et le bunker d'Hitler &#224; Rastenburg. Pourquoi une telle inaptitude ? Avait-il subitement perdu toute c&#233;l&#233;rit&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est difficile de croire en l'analyse de l'&#233;chec du coup d'Etat comme &#233;tant la cons&#233;quence des faiblesses personnnelles du g&#233;n&#233;ral Beck ou de son acolyte politique, Carl Goerdeler, le maire de Leipzig. Il est sans consteste plus s&#233;rieux de souligner la diff&#233;rence de situation objective que les conspirateurs allemands affrontaient, en compraison avec la situation objective des conspirateurs italiens en 1943 ou avec le cercle social autour de l'Empereur du Japon pendant l'&#233;t&#233; 1945.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Italie et au Japon, l'arm&#233;e avait &#233;t&#233; battue et les centres urbains, sans d&#233;fense, expos&#233;s &#224; leur destruction par les forces a&#233;riennes alli&#233;es. Il n'existait plus qu'un seul chemin possible pour la classe dominante : terminer la guerre de mani&#232;re imm&#233;diate et inconditionnelle. Il existait, de ce fait, un d&#233;sir unanime dans la bourgeoise pour suivre une ligne d'action claire. En Allemagne, au contraire, bien que la guerre &#233;tait objectivement perdue, l'arm&#233;e n'avait pas encore &#233;t&#233; totalement vaincue. Elle pouvait compter sur un r&#233;servoir de ressources mat&#233;rielles et humaines qui permettaient de soutenir sa capacit&#233; de combat pendant plusieurs mois encore. En outre, au contraire des cas italien et japonais (ou des premiers exemples de la France et de l'Angleterre), la classe dominante allemande &#233;tait confront&#233;e &#224; un p&#233;ril particuli&#232;rement plus menacant ; non seulement celui de perdre une partie de son pouvoir et de sa richesse, mais bien de voir sa position de classe purement et simplement expropri&#233;e et d&#233;truite par l'Arm&#233;e rouge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces conditions sp&#233;cifiques, la classe capitaliste allemande, &#224; l'inverse de son homologue italienne ou japonaise, &#233;tait profond&#233;ment divis&#233;e quant &#224; la marche &#224; suivre. Bien qu'elle fut unie autour du refus de toute capitulation face aux Sovi&#233;tiques et convaincue du fait que n'importe quel type de capitulation devant les ango-saxons etait la seule alternative &#224; saisir, elle &#233;tait par contre divis&#233;e quant au fait et aux conditions pour lesquels les Am&#233;ricains et les Anglais accepteraient une paix s&#233;par&#233;e. Il existait une profonde divergence d'opinion sur cette question dans les cercles bourgeois allemands. Tandis que certains r&#233;clamaient la destitution d'Hitler et la capitulation imm&#233;diate face aux Am&#233;ricains, d'autres se demandaient si cela valait la peine de prendre le risque d'un effondrement du front sans garanties pr&#233;alables de la part des Alli&#233;s, et ce dernier bloc &#233;tait majoritaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme r&#233;sultat de ces divergences strat&#233;giques, l'Arm&#233;e et l'appareil d'Etat &#233;taient totalement divis&#233;s. Ce fut cette division &#8211; cons&#233;quence d'un dilemme objectif pour l'imp&#233;rialisme allemand &#224; l'&#233;t&#233; 1944 &#8211; qui explique l'h&#233;sitation fatale qui a men&#233; &#224; l'&#233;chec du coup d'Etat. Si Beck, qui fut jusqu'alors une personnalit&#233; r&#233;solue, a vacill&#233; au moment d&#233;cisif, ce fut parce qu'il comprenait que, quoiqu'il fasse, son Arm&#233;e serait divis&#233;e, provoquant ainsi sur la guerre civile ou un &#233;croulement du front, ou les deux &#224; la fois. Si l'Etat-Major de l'Arm&#233;e avait soutenu Beck, comme dans le cas italien en faveur du Roi et de Badoglio, en quelques heures, le coup d'Etat aurait &#233;t&#233; un succ&#232;s. La hi&#233;rarchie du Parti nazi &#233;tait devenue profond&#233;ment discr&#233;dit&#233;e et peu de monde se serait lev&#233; pour la d&#233;fendre contre l'Arm&#233;e qui jouissait, quant &#224; elle, d'un immense prestige parmi les classes moyennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, ce ne fut pas le caract&#232;re &#171; Hamletien &#187; du g&#233;n&#233;ral Beck qui a sanctionn&#233; le coup d'Etat, mais bien les h&#233;sitations de la totalit&#233; de la classe dominante allemande qui &#233;taient, &#224; leur tour, le reflet des contradictions objectives et confuses r&#233;elles. Ce ne fut pas un individu qui a provoqu&#233; le d&#233;sastre pour sa classe, mais au contraire la classe qui a emp&#234;ch&#233; un individu d'agir avec succ&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ajoutons, sous forme d'&#233;pilogue, un incident qui replace le destin des conspirateurs du 20 juillet dans une perspective ironique. Tandis que Beck, Goerdeler, Stauffenberg et leurs associ&#233;s pr&#233;paraient leur coup d'Etat, plusieurs hauts fonctionnaires du Minist&#232;re nazi des Affaires Economiques (sous la protection d'un des dirigeants de la SS) pr&#233;paraient tranquilement un plan pour une Allemagne de l'apr&#232;s-guerre int&#233;gr&#233;e dans une &#233;conomie internationale ouverte, bas&#233;e sur le libre mouvement des capitaux &#8211; autrement dit en rupture compl&#232;te avec toutes les pratiques autarciques, commerciales et financi&#232;res, du IIIe Reich. Les architectes de cette vision &#8211; qui sera connue ult&#233;rieurement comme le &#8220;miracle de la R&#233;publique F&#233;d&#233;rale&#8221; - n'&#233;taient autres que Ludwig Erhard, le futur Chancelier allemand, et Ludwing Emminger, le futur Pr&#233;sident de la Bundesbank. Alors qu'ils avaient loyalement collabor&#233;s avec les nazis pendant une d&#233;cennie, ils modifi&#232;rent leur trajectoire de 180 degr&#233;s lorsque cela devint n&#233;cessaire pour la survie de leur classe. Leurs machinations habiles contrastent avec l'&#233;chec de la Conspiration de Juillet, bien que ce fut au prix de la liquidation des Junkers et de la perte de pr&#232;s de la moiti&#233; du Reich allemand.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On doit &#233;galement observer que la terreur nazie, d&#233;cha&#238;n&#233;e par Himmler apr&#232;s l'&#233;chec du coup d'Etat, et les effets d&#233;vastateurs des bombardements alli&#233;s ont d&#233;truit le potentiel qui existait encore dans des secteurs de la classe ouvri&#232;re allemande afin d'intervenir comme une force autonome pour mettre fin &#224; la guerre (11). L'afflux massif de plus de 10 millions de r&#233;fugi&#233;s venant de Prusse Orientale et d'autres territoires allemands perdus, a par la suite cr&#233;&#233; une immense arm&#233;e de r&#233;serve industrielle qui a maintenu les bas salaires pendant 15 ans et a pr&#233;serv&#233; les hauts taux de profit g&#233;n&#233;r&#233;s par la redistribution des richesses entre les classes sous la dictature nazie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La voie pr&#233;par&#233;e par Ehrard et Emminger, sous le patronage de l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain et la tol&#233;rance initiale par Staline, a permis &#224; la classe dominante allemande d'&#233;merger 20 ans plus tard avec une puissance industrielle et financi&#232;re plus importante qu'auparavant, y compris &#224; l'int&#233;rieur d'un territoire d'Etat plus r&#233;duit. On ne pourrait illustrer de mani&#232;re plus convaincante comment les retournements de l'histoire fonctionnent au travers de l'utilisation des talents individuels par les n&#233;cessit&#233;s de classe, dans le cadre des limites d'un mode de production donn&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Notes :&lt;/h2&gt;&lt;ol class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Telle &#233;tait effectivement la formule d'Engels car si l'on r&#233;duit l'histoire uniquement &#224; la lutte entre classes antagonistes, des &#233;v&#233;nements majeurs tels que la Premi&#232;re guerre mondiale deviennent incompr&#233;hensibles puisque cette derni&#232;re ne fut pas seulement une guerre entre le capital et le travail mais aussi une guerre entre les diff&#233;rentes fractions de la bourgeoisie mondiale.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Sur l'interconnection entre la crise &#233;conomique, le r&#233;armement et les objectifs expansionnistes de l'industrie allemande, voir Thimoty Mason, &#8216;Innere Krise und Angriffskrieg, 1938&#8211;1939', dans Forstmeier and Vokmann, Wirtschaft und R&#252;stung am Vorabend des zweiten Weltkrieges, Dusseldorf 1981, et Alan Milward, &#8216;Der Einfluss &#246;konomischer und nicht-&#246;konomischer Faktoren auf die Strategie des Blitzkriegs', ibid.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Kaiser Wilhelm II : New Interpretations, Cambridge 1983.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Karl Kautsky, &#8216;Klassenkampf und Ethik', Die Neue Zeit, vol. 19/1, p. 24.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Cf. Friedrich Engels, letter to Bebel 29.10.1884 (MEW, vol. 36, p. 227) ; letter to Kautsky, 8.11.1884 (ibid. pp. 230&#8211;31) ; letter to Bebel 18.11.1884 (ibid, 240&#8211;42) ; and letter to Bebel, 11.12.1884 (ibid, pp.250&#8211;51).&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Cet essai a &#233;t&#233; publi&#233; dans G. V. Plekhanov, Fundamental Problems of Marxism, London 1969.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Ibid, p. 171.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Entre l'option majoritaire en faveur de P&#233;tain-Leval et la minuscule minorit&#233; qui soutenait alors De Gaulle, il existait l'alternative de poursuivre la guerre &#224; partir de l'Afrique du Nord, une position d&#233;fendue autour de Mend&#232;s-France, Georges Mandel, et le pr&#233;sident du S&#233;nat, Jeanneney.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Aux Etats-Unis, la pr&#233;sence de hauts dirigeants de l'industrie et des banques dans une &#233;quipe gouvernementale est plus prononc&#233;e qu'en Europe et au Japon. Les administrations de Roosevelt et de Truman pendant la guerre &#233;taient domin&#233;es par des repr&#233;sentants des grandes entreprises p&#233;troli&#232;res et financi&#232;res.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; E.O. Wilson's Sociobiology : The New Synthesis (Cambridge, Mass., 1975) en constitue une manifestation typique, tandis que Steven Rose's and Leon Kamin's Not in Our Genes (New York 1984) en est une critique spirituelle. Une r&#233;cente synth&#232;se de ces traux dans Psychohistory is Lloyd de Mause's, Les Fondations de la Psycho-Histoire (Paris 1985).&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Les historiens, tant sovi&#233;tiques qu'occidentaux, ont g&#233;n&#233;ralement eu tendance &#224; sous estimer le potentiel de r&#233;sistance de la classe ouvri&#232;re existant encore en Allemagne en 1944. Les participants sociaux-d&#233;mocrates &#224; la conspiration de Beck-Goerdeler repr&#233;sentaient une force s&#233;rieuse, et de r&#233;centes recherches indiquent qu'en Hesse, un plan de gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale des cheminots avait &#233;t&#233; dress&#233; au moment de la tentative d'assassinat d'Hitler. Cf. William Allen, &#8216;Die sozialdemokratische Untergrundbewegung', in Der Widerstand gegen den National-sozialismus, Munich 1985 ; et Timony Mason, &#8216;Arbeiteropposition im nationalsozialistischen Deutschland', dans Detlev Beukert, ed., Die Reihen fest geschlossen, Wuppertal 1981. &lt;/br&gt;&lt;font color=&#034;#f5f5f5&#034;&gt;&lt;a href=&#034;https://didimaia.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://marmaris-turkey.net/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://didimescortbayanlar.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort bayan&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://marmarisgirl.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort bayan&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://didim-altinkum.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort bayanlar&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://infomarmaris.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort bayanlar&lt;/a&gt;&lt;/font&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ol&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>R&#233;flexions socialistes sur le trait&#233; de Rome</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ernest Mandel</dc:creator>


		<dc:subject>Europe</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Revue &#171; Socialisme &#187;, Septembre 1958, n&#176; 29, p. 537-555&lt;/p&gt;

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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Depuis la grande crise de 1929, deux id&#233;es-force se sont impos&#233;es &#224; une grande partie de l'opinion publique occidentale. La premi&#232;re condamne le lib&#233;ralisme &#233;conomique int&#233;gral, reconna&#238;t le plein emploi comme objectif prioritaire de politique &#233;conomique ; et admet de ce fait la n&#233;cessit&#233; d'une intervention des pouvoirs publics dans la vie &#233;conomique. La deuxi&#232;me condamne le nationalisme &#233;conomique, reconna&#238;t que le protectionnisme provoque in&#233;vitablement des mesures de r&#233;torsion et que le r&#233;tr&#233;cissement g&#233;n&#233;ral des &#233;changes internationaux qui en r&#233;sulte se r&#233;percute d&#233;favorablement sur la vie &#233;conomique de toutes les nations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les socialistes n'ont qu'&#224; se r&#233;jouir de la fa&#231;on quasi-unanime dont ces id&#233;es sont aujourd'hui admises, voire inscrites dans la l&#233;gislation de certains pays. Il s'agit, en effet, d'id&#233;es d'inspiration socialiste. Elles repr&#233;sentent en outre une d&#233;monstration pratique de l'impuissance du syst&#232;me capitaliste &#224; survivre sur sa lanc&#233;e spontan&#233;e. M&#234;me quand ces id&#233;es sont employ&#233;es non pas pour transformer le capitalisme mais pour le d&#233;fendre, cela d&#233;montre en tout cas que les classes dominantes ne peuvent plus gouverner qu'en empruntant de plus en plus de techniques &#224; l'arsenal socialiste. Ainsi la justesse de notre analyse critique du capitalisme et de notre doctrine socialiste se trouvent une fois de plus confirm&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais constater que les pr&#233;dictions socialistes concernant la centralisation et l'internationalisation croissantes de la vie &#233;conomique se confirment de plus en plus est une chose ; approuver sans critique toutes les mesures dans ce sens comme justes ou progressives en est une autre. Faut-il rappeler qu'&#224; c&#244;t&#233; d'un &#171; dirigisme &#187; socialiste et d&#233;mocratique il existe un dirigisme totalitaire, comme le dirigisme fasciste strictement au service des trusts (cartellisation forc&#233;e de l'&#233;conomie sous la direction des chefs des grands groupes financiers, etc.) ? La d&#233;monstration classique d'&#201;mile Vandervelde (reprenant d'ailleurs un raisonnement de Fr&#233;d&#233;ric Engels) qu'il y a des nationalisations qui n'ont rien de commun avec le socialisme est trop connue pour qu'il faille insister.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans chaque cas concret d'application des deux id&#233;es-force pr&#233;cit&#233;es le devoir d'un socialiste r&#233;clame non pas une approbation d'office et en bloc, mais une analyse pr&#233;cise des mesures propos&#233;es et de leurs r&#233;percussions sur l'&#233;conomie et la soci&#233;t&#233; en g&#233;n&#233;ral, &#224; la lumi&#232;re de l'id&#233;al et des principes socialistes. Une telle analyse a amen&#233; le mouvement socialiste &#224; ne pas accepter &#224; priori toute mesure dirigiste. Le but de cet article est de refaire la m&#234;me d&#233;monstration en ce qui concerne les mesures de lib&#233;ralisation des &#233;changes internationaux, et notamment du trait&#233; de Rome instaurant une Communaut&#233; &#233;conomique europ&#233;enne pour les six pays de la &#171; petite Europe &#187; : la France, l'Allemagne occidentale, l'Italie, les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Deux mythes et une mystique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les promoteurs du March&#233; commun, dans la propagande de vulgarisation destin&#233;e au grand public, se sont efforc&#233;s d'exalter le trait&#233; de Rome en insistant sur quelques notions simplistes : l'abolition des fronti&#232;res douani&#232;res produirait automatiquement le progr&#232;s &#233;conomique et augmenterait le bien-&#234;tre des peuples ; un grand march&#233;, un vaste territoire, est n&#233;cessaire et suffisant pour que les peuples d'Europe rattrapent le retard technique qu'ils subissent aujourd'hui par rapport aux &#171; vastes espaces &#187; des &#201;tats-Unis et de l'URSS. En r&#233;alit&#233;, ces notions simplistes sont des mythes ; et la propagande qui les reprend constamment sans r&#233;serve ni restrictions devient une v&#233;ritable entreprise de mystification.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est faux d'affirmer que l'abolition des fronti&#232;res douani&#232;res soit automatiquement un facteur de progr&#232;s &#233;conomique et qu'elle produise spontan&#233;ment plus de bien-&#234;tre pour les masses. Toute l'histoire du XIXe si&#232;cle d&#233;montre le contraire. C'est gr&#226;ce &#224; des tarifs douaniers que l'Allemagne, le Japon, les &#201;tats-Unis et m&#234;me dans une certaine mesure la France ont pu construire leur industrie, &#224; l'&#233;poque o&#249; la Grande-Bretagne et la Belgique disposaient d'un monopole industriel de fait sur le march&#233; mondial. C'est gr&#226;ce au monopole d'&#201;tat du commerce ext&#233;rieur, r&#233;duisant &#224; l'extr&#234;me l'importation de toutes les marchandises industrielles &#233;galement fabriqu&#233;es dans le pays, que l'URSS a pu s'industrialiser en l'espace d'une d&#233;cade. Par contre, l'abolition des tarifs douaniers entre la Grande-Bretagne et l'Inde, entre la France m&#233;tropolitaine et l'Alg&#233;rie, ont condamn&#233; ces colonies &#224; un demi-si&#232;cle de stagnation, sinon de recul industriel au sens absolu du terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orie &#233;conomique confirme ce verdict de l'histoire. M&#234;me les d&#233;fenseurs les plus fanatiques du libre-&#233;change au XIXe si&#232;cle ont toujours admis une clause restrictive qui justifie la protection douani&#232;re des industries naissantes ; sinon, dans un monde compos&#233; d'une majorit&#233; de pays sous-d&#233;velopp&#233;s et d'une minorit&#233; de pays industriellement avanc&#233;s, le libre-&#233;change ne ferait que perp&#233;tuer l'in&#233;galit&#233;. En outre, comme le rappelle utilement l'&#233;conomiste su&#233;dois socialiste Gunnar Myrdal (An International Economy, pp. 59-60), la th&#233;orie classique du commerce international n'attribue aux &#233;changes internationaux des vertus hautement progressives en mati&#232;re de bien-&#234;tre des peuples et d'accroissement de la productivit&#233; que partant d'un certain nombre d'hypoth&#232;ses. Celles-ci concernent notamment l'immobilit&#233; internationale compl&#232;te des facteurs de production et la mobilit&#233; parfaite des m&#234;mes facteurs &#224; l'&#233;chelle nationale. Ces formules th&#233;oriques signifient en pratique : une libre concurrence parfaite ; une r&#233;ponse imm&#233;diate de tous les facteurs de production (y compris des investissements fixes) aux modifications de la demande ; l'absence totale de facteurs de rigidit&#233; des prix ; pas de mouvements internationaux des capitaux ; le plein emploi automatique, etc..&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est seulement dans ces conditions id&#233;ales que le commerce international est cens&#233; aboutir &#224; une, redistribution des ressources et des facteurs dans chaque pays, jusqu'&#224; ce que le maximum de productivit&#233; ait &#233;t&#233; atteint.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Inutile de souligner qu'un tel concours de circonstances ne s'est jamais produit dans les faits, et n'est certainement pas conforme &#224; la r&#233;alit&#233; &#233;conomique europ&#233;enne ou mondiale d'aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'&#233;chelle internationale nous ne connaissons pas une immobilit&#233; totale des facteurs de production, mais plut&#244;t une immobilit&#233; tr&#232;s grande de la main-d'&#339;uvre et une mobilit&#233; relative des capitaux, mobilit&#233; qui augmente lorsqu'on passe d'une s&#233;rie d'&#201;tats prot&#233;g&#233;s par des barri&#232;res douani&#232;res &#224; une zone de libre &#233;change ; d'une zone de libre &#233;change &#224; une union douani&#232;re, et d'une union douani&#232;re &#224; un &#201;tat conf&#233;d&#233;r&#233;, f&#233;d&#233;ral ou simplement centralis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour s'en rendre compte, il suffit d'&#233;tudier l'histoire de l'unification &#233;conomique des grands &#201;tats capitalistes au XIXe si&#232;cle : concentration financi&#232;re en un petit nombre de grandes banques ou de groupes financiers ; concentration industrielle en un petit nombre de r&#233;gions favoris&#233;es ; sous-d&#233;veloppement de nombreuses r&#233;gions qui restent des r&#233;serves de main-d'&#339;uvre et des zones de d&#233;pression chronique pendant de longues p&#233;riodes. Qu'on pense &#224; l'Allemagne orientale et &#224; la Bavi&#232;re apr&#232;s la constitution du Zollverein, puis apr&#232;s 1871 ; au sud des &#201;tats-Unis apr&#232;s la guerre de S&#233;cession ; au Mezzogiorno apr&#232;s la r&#233;alisation de l'unit&#233; italienne, sans parler de la Flandre entre 1830 et 1914...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite sur le plan national, nous ne connaissons pas une mobilit&#233; parfaite des facteurs de production, ni des conditions id&#233;ales de libre concurrence. Partout, le capitalisme a abouti &#224; la formation de groupements oligopolistiques et monopolistiques, qui fixent et r&#233;gissent les prix dans le but d'atteindre le maximum de profits. Ces groupements sont engag&#233;s dans une &#171; concurrence &#187; monopolistique dont les lois diff&#232;rent enti&#232;rement de celles de la libre concurrence entre producteurs incapables d'influencer de fa&#231;on d&#233;cisive le march&#233;. Et lorsque l'abaissement ou la suppression de tarifs douaniers provoque une extension du march&#233; dans ces conditions de &#171; concurrence &#187; monopolistique, les effets &#233;conomiques peuvent &#234;tre, et seront vraisemblablement, fort diff&#233;rents de ceux que provoquerait un march&#233; commun entre des pays o&#249; pr&#233;valent des unit&#233;s de production ind&#233;pendantes les unes des autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rappelons &#224; ce sujet que le &#171; grand march&#233; am&#233;ricain &#187; a maintenu pendant trois quarts de si&#232;cle un tiers de la nation dans une mis&#232;re d&#233;plorable - on se r&#233;f&#233;rera utilement &#224; ce sujet aux d&#233;clarations frappantes du pr&#233;sident Roosevelt en 1938, au moment o&#249; il ouvrit l'enqu&#234;te du Tempory National Economic Committee sur la concentration de puissance &#233;conomique aux &#201;tats-Unis - et qu'il a abouti &#224; la plus grave crise &#233;conomique de l'histoire contemporaine, celle de 1929. Et rappelons &#233;galement que le niveau de bien-&#234;tre le plus &#233;lev&#233; pour la partie la plus large de la population n'a pas &#233;t&#233; atteint dans de &#171; grands march&#233;s &#187; mais plut&#244;t dans des pays relativement petits comptant un nombre d'habitants inf&#233;rieur ou &#233;gal &#224; celui de la Belgique : l'Australie, la Su&#232;de, la Nouvelle-Z&#233;lande, la Suisse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pouvons donc arriver &#224; une premi&#232;re conclusion : l'id&#233;e du libre-&#233;change facteur automatique de progr&#232;s et de bien-&#234;tre est un mythe ; l'id&#233;e du grand march&#233; indispensable &#224; l'essor &#233;conomique et au progr&#232;s social en est un autre. Les affirmations simplistes claironn&#233;es &#224; ce propos par de trop z&#233;l&#233;s avocats du March&#233; commun constituent une v&#233;ritable entreprise de mystification. Aucune id&#233;e g&#233;n&#233;rale et pr&#233;con&#231;ue ne permet de r&#233;pondre par avance &#224; la question : le March&#233; commun favorise-t-il ou rend-il plus difficile le progr&#232;s &#233;conomique et social en Europe et dans le monde ? Cette r&#233;ponse ne peut r&#233;sulter que d'une analyse pr&#233;cise des conditions dans lesquelles ce march&#233; s'&#233;tablit et des structures qu'il cr&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Libre-&#233;change et plein emploi&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me se complique du fait que le progr&#232;s &#233;conomique - mesur&#233; par l'accroissement du revenu national, ou du revenu national par t&#234;te d'habitant - n'est pas un but en soi du point de vue socialiste. Ce qui importe, c'est le progr&#232;s &#233;conomique auquel participe le plus grand nombre possible d'hommes, le progr&#232;s &#233;conomique dans le progr&#232;s (et la justice) social. Nous partons de la primaut&#233; du social sur l'&#233;conomique et m&#234;me si l'on pouvait nous d&#233;montrer que le trait&#233; de Rome garantit le progr&#232;s &#233;conomique, nous ne serions pas tent&#233;s d'applaudir automatiquement. Il faudrait encore d&#233;montrer qu'il facilite la r&#233;alisation des aspirations populaires en mati&#232;re de progr&#232;s social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, le plein emploi est manifestement l'objectif num&#233;ro 1 que visent les masses laborieuses d'une soci&#233;t&#233; industrielle, qu'elles soient socialistes ou non. Le gouvernement am&#233;ricain l'a si bien compris, qu'il a fait voter une loi qui l'oblige &#224; prendre chaque ann&#233;e les mesures ad&#233;quates pour garantir un niveau &#233;lev&#233; de l'emploi. Dans un pays dont l'&#233;conomie reste fonci&#232;rement capitaliste, les instruments dont dispose un gouvernement pour atteindre cet objectif sont essentiellement mon&#233;taires. Toute l&#233;gislation sociale est d'ailleurs intimement li&#233;e &#224; la politique fiscale et mon&#233;taire que pratique le gouvernement qui l'instaure ou l'applique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La l&#233;gislation sociale et la philosophie du Welfare state se fondent sur une notion de solidarit&#233; nationale, de redistribution nationale des revenus. La bourgeoisie accepte l'application partielle de cette solidarit&#233; comme un moindre mal, devant le risque de son application g&#233;n&#233;rale, qui impliquerait la suppression de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e des moyens de production. Politique sociale, politique mon&#233;taire, politique commerciale (r&#233;ponses aux oscillations de la balance des paiements !) forment un tout. Accepter et pratiquer l'id&#233;e du Welfare state ; consid&#233;rer le plein emploi comme l'objectif primordial de la politique &#233;conomique, c'est admettre qu'on subordonne les autres aspects de cette politique &#224; la r&#233;alisation de cet objectif-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est par ailleurs incontestable qu'un march&#233; commun, qu'une union douani&#232;re, impliquent une certaine discipline mon&#233;taire, une certaine coordination de la politique financi&#232;re. Sinon, un des pays-membres risquerait de conna&#238;tre un d&#233;ficit permanent de sa balance des paiements, et devrait &#234;tre subsidi&#233; en permanence par ses partenaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une d&#233;valorisation de fait ou une d&#233;valuation unilat&#233;rale de la monnaie d'un des pays membres fausserait manifestement le jeu de la concurrence internationale au sein du March&#233; commun. Le trait&#233; de Rome inclut certaines dispositions en cette mati&#232;re qui, tout en laissant la politique mon&#233;taire du ressort de chacun des gouvernements contractants, impose certaines limites &#224; leur libert&#233; d'action (article 104 &#224; 109 du trait&#233;). Il stipule notamment qu'au cas o&#249; un gouvernement prend des mesures de sauvegarde devant un brusque d&#233;ficit de sa balance des paiements, le Conseil des ministres de la Communaut&#233; peut d&#233;cider que ce gouvernement doit modifier, suspendre ou supprimer ces mesures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pareille disposition ne serait pas incompatible avec une politique de plein emploi, si elle substituait la notion de solidarit&#233; internationale &#224; celle de solidarit&#233; nationale, si elle pr&#233;voyait en m&#234;me temps des mesures concr&#232;tes de redistribution internationale des revenus, de garanties internationales du plein emploi. Or, en dehors des mesures manifestement insuffisantes instaurant un Fonds social europ&#233;en, le trait&#233; de Rome ne cr&#233;e aucune institution dot&#233;e de pouvoirs r&#233;els pour assurer le maintien du plein emploi en p&#233;riodes de r&#233;cession ou de crise. En d'autres termes, le trait&#233; peut obliger un &#201;tat membre &#224; sacrifier &#224; un certain moment sa politique de progr&#232;s social et de plein emploi au dogme de la stabilit&#233; mon&#233;taire, sans aucune contrepartie suffisante de la part des partenaires. C'est la raison principale pour laquelle les travaillistes britanniques ont manifest&#233; une hostilit&#233; &#224; peine voil&#233;e &#224; l'&#233;gard de ce trait&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce danger est d'autant moins imaginaire que le trait&#233; est entr&#233; en vigueur &#224; un moment o&#249; des forces politiques bourgeoises s'inspirant du n&#233;olib&#233;ralisme &#233;conomique, jouent un r&#244;le pr&#233;pond&#233;rant dans l'Europe des Six. Entre leurs mains, certaines hypoth&#232;ses risquent de devenir des certitudes. A leurs yeux, il faut reconna&#238;tre une fois pour toutes la primaut&#233; de la stabilit&#233; mon&#233;taire qui doit prendre le pas sur tout autre objectif, y compris le plein emploi. Le professeur Erhard, ministre des Affaires &#233;conomiques de l'Allemagne de l'Ouest et l'un des inspirateurs, du trait&#233; de Rome, ne s'est pas g&#234;n&#233; de d&#233;clarer devant l'Assembl&#233;e commune de la CECA, r&#233;unie &#224; Rome le 8 novembre 1957 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il ne faut tenter de r&#233;aliser la croissance &#233;conomique et un degr&#233; aussi &#233;lev&#233; que possible de l'emploi par le moyen de la politique conjoncturelle que dans la mesure o&#249; la valeur int&#233;rieure de la monnaie n'est pas mise en danger par cette politique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le baron Snoy et d'Oppuers, secr&#233;taire g&#233;n&#233;ral du minist&#232;re belge des Affaires &#233;conomiques, dans une conf&#233;rence donn&#233;e le 12 mars 1957 &#224; son d&#233;partement, a conclu tr&#232;s logiquement :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il est fatal que l'int&#233;gration &#233;conomique limite la libert&#233; de chaque pays quant &#224; son syst&#232;me social... La clause de sauvegarde de la balance de paiement ne peut plus &#234;tre consid&#233;r&#233;e de mani&#232;re durable comme un acte unilat&#233;ral. Elle devient tout de suite une action multilat&#233;rale, avec intervention fatale et justifi&#233;e des partenaires dans la politique financi&#232;re, mon&#233;taire et &#233;conomique du pays b&#233;n&#233;ficiaire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela signifie qu'une politique de d&#233;flation peut &#234;tre impos&#233;e &#224; un pays membre de la Communaut&#233; par la majorit&#233; lib&#233;rale qui la gouvernera pendant une certaine p&#233;riode, m&#234;me si cette politique a pour r&#233;sultat un ch&#244;mage prolong&#233;. Cela signifie qu'une d&#233;t&#233;rioration radicale de la situation &#233;conomique peut obliger un ou plusieurs gouvernements adh&#233;rant au March&#233; commun au choix douloureux entre l'abandon de la politique de plein emploi (et la crise sociale qui en r&#233;sulterait), et l'abandon du March&#233; commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pouvons maintenant tirer une deuxi&#232;me conclusion : comme le progr&#232;s social ne r&#233;sulte pas automatiquement du progr&#232;s &#233;conomique mais exige une intervention constante des organisations ouvri&#232;res et des gouvernements ; comme notamment la garantie du plein emploi n'est qu'&#224; ce prix ; comme cette intervention peut impliquer des cons&#233;quences mon&#233;taires incompatibles avec une application loyale du libre-&#233;change, il peut y avoir contradiction entre March&#233; commun et plein emploi. Cette contradiction &#233;ventuelle, le trait&#233; de Rome l'admet implicitement ; des dirigeants &#233;conomiques responsables l'ont admise explicitement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La contradiction ne dispara&#238;trait qu'au moment o&#249; une autorit&#233; internationale dot&#233;e de pouvoirs suffisants pour garantir le plein emploi dans l'ensemble des six pays se substituerait aux gouvernements nationaux. Dans l'absence d'une telle autorit&#233;, le mouvement ouvrier de chacun de ces pays a le devoir de se conformer strictement &#224; la r&#232;gle de primaut&#233; du social sur l'&#233;conomique, et de l'objectif &#171; plein emploi &#187; sur l'objectif &#171; stabilit&#233; mon&#233;taire totale &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Int&#233;gration &#233;conomique ou cr&#233;ation de nouveaux d&#233;s&#233;quilibres r&#233;gionaux ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Nous avons d&#233;j&#224; soulign&#233; que la cr&#233;ation des &#171; grands march&#233;s communs &#187;, lors de l'unification des &#201;tats capitalistes du XIXe si&#232;cle, n'a en g&#233;n&#233;ral pas abouti &#224; une int&#233;gration - dans le sens que l'&#233;conomiste socialiste Gunnar Myrdal donne &#224; ce terme - c'est-&#224;-dire &#224; une p&#233;r&#233;quation de bien-&#234;tre social et de d&#233;veloppement &#233;conomique entre les diff&#233;rentes r&#233;gions unifi&#233;es. On a plut&#244;t assist&#233; &#224; une imbrication de r&#233;gions dans lesquelles se concentre le progr&#232;s et de r&#233;gions qui payent ce progr&#232;s d'une stagnation longue et douloureuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La cr&#233;ation du March&#233; commun europ&#233;en aura-t-elle tendance &#224; r&#233;duire le d&#233;s&#233;quilibre entre les r&#233;gions les plus industrialis&#233;es et les r&#233;gions les plus arri&#233;r&#233;es de la Communaut&#233; ? Risque-t-elle au contraire d'accentuer ce d&#233;s&#233;quilibre ? De nombreux sp&#233;cialistes se sont pench&#233;s sur la question, et leur verdict est quasi-unanime. Le professeur Fran&#231;ois Perroux, sir Dennis Robertson, pour ne nommer que ces deux &#233;conomistes des plus &#233;minents en Europe, ont exprim&#233; l'avis que la cr&#233;ation du March&#233; commun, malgr&#233; le fonds d'investissement qui devra favoriser les r&#233;gions d&#233;sh&#233;rit&#233;es, aura tendance &#224; accentuer la concentration des nouvelles entreprises dans ce qu'on a appel&#233; &#171; le quadrilat&#232;re d&#233;cisif &#187; (nord et nord-est de la France, Ruhr et Rh&#233;nanie, Benelux). La Commission &#233;conomique pour l'Europe des Nations unies, dans son rapport pour l'ann&#233;e 1956, se prononce &#233;galement dans ce sens :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il est probable qu'un grand nombre d'&#233;tablissements industriels nouveaux seront cr&#233;&#233;s, &#224; la fois par celles des entreprises europ&#233;ennes qui voudront tirer avantage de la production en grande s&#233;rie et par les entreprises extra-europ&#233;ennes qui proc&#233;deront &#224; des investissements directs pour s'installer &#224; l'int&#233;rieur m&#234;me de la nouvelle zone pr&#233;f&#233;rentielle. La r&#233;gion d&#233;j&#224; tr&#232;s fortement industrialis&#233;e qui s'&#233;tend le long de la vall&#233;e et de l'embouchure du Rhin exercera sans doute une puissante attraction sur les industriels qui, pour toutes sortes de consid&#233;rations, telles que co&#251;t des transports, facilit&#233;s de communications, existence d'une main-d'&#339;uvre qualifi&#233;e, et abondance des services de commercialisation et autres, voudront y implanter les nouvelles usines. Au surplus, quelques-unes des soci&#233;t&#233;s commerciales europ&#233;ennes et extra-europ&#233;ennes, qui avaient ant&#233;rieurement cr&#233;&#233; des filiales dans divers pays d'Europe pour ne pas se heurter &#224; l'obstacle des barri&#232;res douani&#232;res nationales, peuvent &#234;tre amen&#233;es &#224; r&#233;investir dans une zone o&#249; l'industrie sera plus centralis&#233;e, particuli&#232;rement si elles ont d&#233;j&#224; leur si&#232;ge dans cette zone &#187; (p. 20, chapitre IV).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pareille &#233;volution signifierait une accentuation du d&#233;s&#233;quilibre &#233;conomique entre l'Europe occidentale et l'Europe m&#233;ridionale. Elle irait &#224; l'encontre des efforts d'industrialisation du Midi de la France, du Mezzogiorno italien et m&#234;me de la Bavi&#232;re. Comme l'exp&#233;rience d&#233;montre que les migrations de main-d'&#339;uvre se produisent &#224; un rythme beaucoup plus lent, et dans des proportions beaucoup plus r&#233;duites, que les mouvements internationaux des capitaux, des poches de ch&#244;mage chronique seraient cr&#233;&#233;es, maintenues ou agrandies dans plusieurs des pays-membres de la Communaut&#233;. Ces zones de sous-d&#233;veloppement agiraient &#224; leur tour comme foyers de troubles &#233;conomiques, sociaux et politiques innombrables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce d&#233;s&#233;quilibre r&#233;gional que le March&#233; commun provoquerait &#224; l'int&#233;rieur de la Communaut&#233; ne serait lui-m&#234;me pas aussi grave que le d&#233;s&#233;quilibre qu'il risque d'accentuer au sein de l'&#233;conomie mondiale. On sait que le trait&#233; de Rome instaure une union douani&#232;re qui se caract&#233;rise non seulement par la suppression des tarifs &#224; l'int&#233;rieur de la Communaut&#233;, mais encore par l'adoption d'un tarif commun pour les six pays par rapport aux pays-tiers. Or, parmi ces six pays, certains (les pays de Benelux) pratiquent une politique de bas tarifs ; d'autres (l'Allemagne occidentale) ont des tarifs mod&#233;r&#233;s ; d'autres enfin (l'Italie et la France) ont des tarifs &#233;lev&#233;s. Il se fait que l'&#233;galisation des tarifs pr&#233;vue par le trait&#233; de Rome s'op&#232;re selon la r&#232;gle de la moyenne arithm&#233;tique non pond&#233;r&#233;e. Mais comme les quatre pays &#224; tarifs bas ou mod&#233;r&#233;s participent au commerce mondial dans une proportion plus &#233;lev&#233;e : que la France et l'Italie, le r&#233;sultat global de cette p&#233;r&#233;quation sera un renforcement et non pas un abaissement des tarifs qui entravent l'entr&#233;e des produits de pays tiers dans la &#171; petite Europe &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Laissons de c&#244;t&#233; le probl&#232;me des pays membres de l'OECE qui d&#233;sirent &#233;tablir une zone de libre-&#233;change avec l'Europe des Six. Il reste alors essentiellement le probl&#232;me des &#201;tats-Unis et celui des pays exportateurs de mati&#232;res premi&#232;res. Les premiers se d&#233;fendront en &#233;tablissant sur place des entreprises pour fabriquer les produits jadis export&#233;s en franchise vers l'Europe, et maintenant tax&#233;s plus lourdement. Mais il n'en va pas ainsi des pays exportateurs de mati&#232;res premi&#232;res, aussi bien certains pays membres du Commonwealth (Australie, Nouvelle-Z&#233;lande) que des pays sous-d&#233;velopp&#233;s d'Afrique, d'Asie et d'Am&#233;rique latine. Ceux-ci seront manifestement l&#233;s&#233;s. Ils le seront d'autant plus que le trait&#233; de Rome pr&#233;voit un v&#233;ritable r&#233;gime pr&#233;f&#233;rentiel en faveur des territoires d'outre-mer qui d&#233;pendent de l'Europe des Six.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet aspect du trait&#233; de Rome n'a pas &#233;chapp&#233; aux milieux dirigeants des pays sous-d&#233;velopp&#233;s. Ils cherchent &#224; se d&#233;fendre, et parlent ouvertement de r&#233;torsion (7). Si les tarifs douaniers des Six r&#233;duisaient les importations de caf&#233; br&#233;silien en Europe, le Br&#233;sil menacerait d'augmenter les tarifs douaniers frappant les produits industriels en provenance de la Communaut&#233; &#233;conomique europ&#233;enne. D&#233;j&#224;, on parle d'un March&#233; commun latino-am&#233;ricain, d'un March&#233; commun arabe, d'un March&#233; commun asiatique qui &#339;uvreraient aux m&#234;mes fins que le March&#233; commun europ&#233;en : &#224; l'abaissement des tarifs douaniers &#224; l'int&#233;rieur du March&#233; et leur augmentation envers les pays tiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains pourraient affirmer que la Belgique n'a, somme toute, rien &#224; craindre de ces deux &#233;volutions, int&#233;rieures et ext&#233;rieures &#224; la Communaut&#233;. Le &#171; quadrilat&#232;re d&#233;cisif &#187; dans lequel se concentreraient les investissements englobe la Belgique ; celle-ci conna&#238;trait donc une expansion &#233;conomique prononc&#233;e. Les mesures en faveur des pays d'outremer qui d&#233;pendent de l'Europe des Six favoriseraient l'expansion &#233;conomique au Congo. Quant aux mesures de r&#233;torsion des pays sous-d&#233;velopp&#233;s, celles-ci seraient de peu de poids. Ces pays &#233;conomiquement faibles ont besoin de l'aide europ&#233;enne ; ils devront accepter &#171; nos &#187; conditions ; l'&#233;volution leur est d'ailleurs d&#233;favorable dans la mesure o&#249; les termes d'&#233;change semblent de nouveau se d&#233;t&#233;riorer longtemps &#224; leurs d&#233;pens. &#171; Nous &#187; gagnerions ainsi sur les deux tableaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cela nous r&#233;pondrons d'abord qu'il faut &#234;tre bien aveugle et bien peu socialiste pour croire que dans la deuxi&#232;me moiti&#233; du XXe si&#232;cle, un progr&#232;s &#233;conomique et social reste possible en Belgique (ou en Europe occidentale) accompagn&#233; d'un appauvrissement relatif (sinon absolu) des pays sous-d&#233;velopp&#233;s. Comment ignorer en effet que ces pays ne sont plus pr&#234;ts &#224; accepter pareille &#233;volution, et se r&#233;volteront contre elle par tous les moyens, y compris par des r&#233;volutions et des guerres en cha&#238;ne ? L'histoire des dix derni&#232;res ann&#233;es au Moyen-Orient n'a-t-elle donc rien enseign&#233; &#224; d'aucuns ? Un monde dans lequel l'&#233;cart de bien-&#234;tre entre les pays sous-d&#233;velopp&#233;s et les pays industrialis&#233;s s'accro&#238;t (comme c'est le cas depuis 1945) au lieu de se r&#233;duire, c'est un monde condamn&#233; &#224; la guerre froide, sinon constamment pouss&#233; au bord de la guerre totale. Est-ce cela que peuvent d&#233;sirer des socialistes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, un &#171; progr&#232;s &#233;conomique &#187; r&#233;alis&#233; dans de telles conditions serait plus que caduc. Une Communaut&#233; &#233;conomique europ&#233;enne qui verrait s'&#233;tendre la plaie du ch&#244;mage en Italie m&#233;ridionale, c'est une Communaut&#233; que l'Italie quitterait t&#244;t ou tard. Une Europe des Six confront&#233;e avec l'hostilit&#233; et des mesures de r&#233;torsion tarifaire de l'Am&#233;rique latine, du Commonwealth et de l'Asie, c'est une Europe dont les d&#233;bouch&#233;s globaux finiraient par d&#233;cro&#238;tre au lieu de se d&#233;velopper. Paradoxalement, au nom du libre-&#233;change, on aboutirait &#224; une r&#233;duction et non &#224; une expansion des &#233;changes mondiaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais n'est-ce pas mettre la charrue devant les b&#339;ufs que de r&#233;clamer une expansion de ces &#233;changes-l&#224; ? Pourquoi ne pas commencer par &#233;tendre les &#233;changes &#224; l'int&#233;rieur de l'Europe ; le reste viendra en son temps. En avan&#231;ant cet argument, certains avocats du trait&#233; de Rome ont heureusement accompli un tournant de 180 ; ils se retrouvent non plus sur la position du libre-&#233;changiste mais sur celle du nationalisme &#233;conomique classique ! C'est en effet avec le m&#234;me argument que les partisans de l'autarcie ou de l'isolationnisme allemand, am&#233;ricain, italien, britannique, d&#233;fendaient leurs syst&#232;mes protectionnistes. Un moment de r&#233;flexion permet de comprendre la raison de ce retournement &#233;tonnant : dans le cadre d'une &#233;conomie mondiale, bas&#233;e sur une division mondiale du travail, il n'y a aucune diff&#233;rence fondamentale entre des syst&#232;mes pr&#233;f&#233;rentiels nationaux (&#171; nationalisme allemand, fran&#231;ais, etc.. &#187;) et des syst&#232;mes pr&#233;f&#233;rentiels continentaux ou &#171; r&#233;gionaux &#187; (&#171; nationalisme europ&#233;en, am&#233;ricain, asiatique, etc.. &#187;). Leurs effets sur les &#233;changes internationaux sont exactement les m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ajoutons qu'il est loin d'&#234;tre prouv&#233; que le trait&#233; de Rome avantagera particuli&#232;rement la Belgique. Notre industrie travaille pour le moment avec des mati&#232;res premi&#232;res bon march&#233;, et des salaires relativement &#233;lev&#233;s par rapport &#224; ceux de nos partenaires dans l'Europe des Six. L'entr&#233;e en vigueur du March&#233; commun augmentera le prix des mati&#232;res premi&#232;res et celui des produits de consommation que nous importons ; il jouera de ce fait dans le sens de la hausse de l'index et des salaires nominaux (pas des salaires r&#233;els). Nos prix de revient augmenteront donc en comparaison de ceux de l'Allemagne et de la France. Il est vrai que les tarifs qui frappent l'importation de nos produits dans ces pays seront abaiss&#233;s. Mais les deux mouvements ne risquent-ils pas de se neutraliser ? Et pour peu que des pays d'outre-mer prennent des mesures de r&#233;torsion contre nous, l'op&#233;ration risque m&#234;me de se solder par un r&#233;sultat n&#233;gatif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une troisi&#232;me conclusion s'impose donc : un syst&#232;me de libre-&#233;change r&#233;gional (continental), d&#233;nu&#233; de tout organisme de planification &#233;conomique, pourrait tendre &#224; accentuer le d&#233;s&#233;quilibre entre les r&#233;gions favoris&#233;es et les r&#233;gions d&#233;favoris&#233;es &#224; l'int&#233;rieur du syst&#232;me, et risque, s'il est accompagn&#233; de mesures protectionnistes envers des pays tiers, d'agir comme obstacle &#224; une expansion optimale du commerce international. Il risque avant tout d'&#233;largir la br&#232;che entre les pays industriellement avanc&#233;s et les pays sous-d&#233;velopp&#233;s non li&#233;s au syst&#232;me, et d'agir ainsi dans le sens de l'instabilit&#233; de la paix et de l'aggravation des contradictions internationales.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#171; Un ensemble luxuriant de monopoles et d'ententes &#187;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mais, dira-t-on, le trait&#233; de Rome n'est tout de m&#234;me pas enti&#232;rement d'inspiration lib&#233;rale. La remarque est pertinente. Comment ce trait&#233; aurait-il pu &#234;tre bas&#233; sur la stricte application des principes de la libre concurrence, alors que la r&#233;alit&#233; &#233;conomique de nos jours s'&#233;loigne si fortement de ce dogme ? Au capitalisme du XIXe si&#232;cle, bas&#233; sur la libre concurrence, a succ&#233;d&#233; le capitalisme du XXe si&#232;cle, bas&#233; sur les ententes, les monopoles et les &#171; prix administr&#233;s &#187;. Il y a longtemps que l'action de ces ententes et monopoles d&#233;passe les cadres nationaux ; des cartels europ&#233;ens et mondiaux existent depuis plus d'un demi-si&#232;cle. Le trait&#233; de Rome, dans son aspect r&#233;dactionnel de 248 articles,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; ne vise en somme qu'&#224; l'&#233;tablissement d'un d&#233;but d'engagement collectif entre ces groupements priv&#233;s, soutenu par l'Autorit&#233; publique ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'excellente formule, lanc&#233;e par le professeur Perroux lors de sa remarquable conf&#233;rence devant la Soci&#233;t&#233; royale d'&#233;conomie politique de Belgique, d&#233;finit la port&#233;e et les limites r&#233;elles du trait&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle implique que si le March&#233; commun tend incontestablement &#224; accro&#238;tre la dimension moyenne des entreprises, il n'est nullement d&#233;montr&#233; que les consommateurs en profiteront sous forme de baisses des prix. Il est plus probable qu'on aboutira soit &#224; des ententes europ&#233;ennes dans diverses branches de production, soit &#224; une p&#233;n&#233;tration d'un ou de plusieurs groupes financiers dans des entreprises &#171; concurrentielles &#187; des six pays, ce qui permettrait de coordonner tacitement leur politique des prix et des investissements. Pour un petit pays comme la Belgique, qui conna&#238;t d&#233;j&#224; un degr&#233; &#233;lev&#233; de concentration industrielle et financi&#232;re, mais qui pratique une politique commerciale assez libre (et soumet ainsi les trusts &#224; la menace de concurrence des produits import&#233;s ou importables), &#171; l'extension du march&#233; &#187; qui se r&#233;alise dans ces conditions risque d'&#234;tre un facteur de hausse et non pas de baisse des prix !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Facteur de rigidit&#233; et de hausse des prix, facteur d'instabilit&#233; mon&#233;taire, cette propagation des ententes monopolistiques et oligopolistiques au sein du March&#233; commun risque aussi d'&#234;tre une force politique n&#233;faste qui sape &#224; la longue la d&#233;mocratie politique. La renaissance des cartels de la Ruhr, malgr&#233; les dispositions du trait&#233; de la CECA, a pes&#233; lourdement sur l'&#233;volution politique de la R&#233;publique f&#233;d&#233;rale allemande. Et ne retrouve-t-on pas les fameuses forces de la &#171; synarchie &#187;, d&#233;j&#224; actives sous Vichy, derri&#232;re les coulisses du nouveau r&#233;gime gaulliste en France ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On objectera que le trait&#233; de Rome est hostile aux monopoles et aux ententes. Une comparaison entre ce trait&#233; et celui de la CECA d&#233;montre pourtant que les int&#233;r&#234;ts des groupements capitalistes sont beaucoup mieux sauvegard&#233;s dans celui-l&#224; que dans celui-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout d'abord, la Haute Autorit&#233; de la CECA est appel&#233;e &#224; autoriser pr&#233;alablement les fusions et ententes entre entreprises. Cette clause a disparu du trait&#233; sur le March&#233; commun. Celui-ci ne conna&#238;t que des interdictions ou des poursuites post&#233;rieures, c'est-&#224;-dire une m&#233;decine curative bien plus al&#233;atoire que la m&#233;thode pr&#233;ventive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, l'article 66 du trait&#233; de la CECA pr&#233;voit des sanctions contre des &#171; entreprises qui... acqui&#232;rent sur le march&#233;... une position dominante qui les soustrait &#224; une concurrence effective dans une partie importante du march&#233; commun &#187;, si ces entreprises utilisent cette position &#171; &#224; des fins contraires aux objectifs du trait&#233; &#187;. Le trait&#233; de Rome par contre pr&#233;voit dans son article 86 des sanctions contre des entreprises qui &#171; exploitent abusivement une position dominante sur le march&#233; commun ou dans une partie substantielle de celui-ci, dans la mesure o&#249; une telle pratique est susceptible d'affecter le commerce entre les &#201;tats membres &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La diff&#233;rence entre les deux formules est de taille. Le trait&#233; de la CECA vise &#224; abolir les monopoles de fait dans chacun des trois grands pays membres. Le trait&#233; de Rome ne vise l'abolition de ces monopoles que dans la mesure o&#249; ils deviendraient internationaux, o&#249; ils &#171; affecteraient le commerce entre les &#201;tats membres &#187;. Et puisque leur collaboration au sein de l'Europe des Six peut prendre la forme de la collusion tacite, du &#171; price leadership &#187; et de l'interp&#233;n&#233;tration financi&#232;re, plut&#244;t que celle de la fusion internationale ouverte, le trait&#233; s'est enlev&#233; d'avance toute arme pour combattre ces proc&#233;d&#233;s monopolistiques ! Si l'on constate en outre les r&#233;sultats plus que maigres obtenus par la Haute Autorit&#233; de la CECA dans sa lutte contre les cartels et les monopoles (notamment dans la Ruhr), les conclusions les plus pessimistes sont justifi&#233;es pour le March&#233; commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne pouvons donc qu'approuver le professeur Perroux lorsqu'il assure que les groupements monopolistiques et oligopolistiques domineront le March&#233; commun, et lorsqu'il s'exclame que seule une Autorit&#233; centrale puissante, dot&#233;e de pouvoirs &#233;tendus, pourrait les mettre au pas. Or, cette autorit&#233; fait d&#233;faut. De m&#234;me que l'absence d'une telle autorit&#233; faisait jouer l'harmonisation mon&#233;taire dans le sens anti-planiste et d&#233;flatoire, en cas de r&#233;cession, de m&#234;me l'absence de cette autorit&#233; fait jouer l'extension du march&#233; dans le sens d'une extension des groupements monopolistiques. Le professeur Perroux a lanc&#233; une d&#233;finition s&#233;v&#232;re mais juste : le March&#233; commun sera &#171; un ensemble luxuriant de monopoles et d'ententes &#187; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; la lumi&#232;re de cette d&#233;finition que nous pouvons examiner le probl&#232;me de l'expansion &#233;conomique qui r&#233;sulterait de l'entr&#233;e en vigueur du March&#233; commun. Dans les cas - moins importants - o&#249; une industrie domin&#233;e par de petites entreprises arri&#233;r&#233;es dans un des pays membres fait face &#224; de puissants trusts dans un pays voisin, des modifications radicales de structure se produiraient, qui aboutiraient en d&#233;finitive &#224; une augmentation de la productivit&#233; et du produit global. Mais dans la majorit&#233; des cas, notamment de l'industrie lourde, des trusts puissants existent d&#233;j&#224; dans chacun des pays producteurs membres de la Communaut&#233;. Entre ces trusts na&#238;tront des ententes ou s'engageront des &#171; batailles &#187; qui, selon les r&#232;gles de la &#171; concurrence &#187; monopolistique, ne portent pas sur les prix. On ne peut pr&#233;voir dans ce cas qu'une sp&#233;cialisation accrue, et une meilleure division du travail. L'accroissement de la productivit&#233; et du produit global sera plut&#244;t modeste, et risque d'&#234;tre accapar&#233; exclusivement par les b&#233;n&#233;fices industriels, si les syndicats n'attaquent pas avec &#233;nergie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pouvons tirer une quatri&#232;me conclusion : dans l'absence d'une autorit&#233; politique dot&#233;e de pouvoirs suffisants, s'appuyant sur un mouvement ouvrier ayant conquis la pr&#233;dominance politique au sein de la Communaut&#233;, le March&#233; commun ne sera pas un cadre &#171; vide &#187; ou &#171; neutre &#187; que patrons et ouvriers s'efforceront, avec des chances de d&#233;part &#233;gales, de remplir de leur contenu. Il sera plac&#233; d&#232;s le d&#233;but sous le signe de la pr&#233;dominance des ententes capitalistes, auxquelles ses structures seront adapt&#233;es. Il placera de ce fait la lutte ouvri&#232;re devant des difficult&#233;s &#233;gales, sinon accrues, par rapport &#224; celles qu'elle rencontre sur le terrain national. Parmi ces difficult&#233;s accrues il faut citer notamment la facilit&#233; avec laquelle la bourgeoisie europ&#233;enne constitue des organismes de coop&#233;ration internationale efficients, facilit&#233; qui contraste tristement avec les difficult&#233;s que les syndicats et les partis socialistes rencontrent actuellement pour constituer des ententes (&#171; Internationales &#187;) efficientes dans l'action ! L'exp&#233;rience est, h&#233;las, concluante, et l'histoire des derni&#232;res ann&#233;es confirme le verdict des trois d&#233;cades pass&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Esquisse d'un plan d'action&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; l'inventaire des principales faiblesses de la philosophie et du texte du trait&#233; de Rome, examin&#233;s du point de vue socialiste. Nous pourrions y ajouter des critiques de d&#233;tail : repr&#233;sentation nulle ou insuffisante des syndicats dans divers organismes de la Communaut&#233; ; insuffisance notoire des fonds pr&#233;vus pour la r&#233;adaptation ; formules confuses, sinon dangereuses, employ&#233;es par le trait&#233; concernant la possibilit&#233; de nationaliser des secteurs de l'industrie et de mener une politique de planification &#224; long terme bas&#233;e sur ces secteurs dans chacun des pays membres. Nous pr&#233;f&#233;rons nous limiter aux questions de principe nettement d&#233;limit&#233;es au d&#233;part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne pouvons, naturellement, nous satisfaire d'une condamnation st&#233;rile. Malgr&#233; toutes les critiques que nous avons &#224; formuler, le trait&#233; de Rome est un fait, m&#234;me s'il ne nous pla&#238;t pas. Il impose des cadres nouveaux &#224; notre action. Comment influenceront-ils celle-ci ? C'est ce que nous chercherons &#224; esquisser rapidement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan de la propagande, une prudence plus grande s'impose. Il faut cesser de s'affirmer partisan inconditionnel du trait&#233; de Rome ; il faut mettre &#224; nu les pr&#233;misses na&#239;ves, simplistes et irr&#233;elles du credo libre-&#233;changiste. Mais il faut le faire du point de vue socialiste, internationaliste, non en partant d'un nationalisme aussi &#233;troit qu'anachronique. A l'Europe des trusts nous opposons les &#201;tats-Unis socialistes d'Europe, non pas &#171; l'id&#233;al &#187; d'&#201;tats souverains s'entourant de barri&#232;res douani&#232;res de plus en plus &#233;paisses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan de la politique internationale, les faiblesses du trait&#233; de Rome ayant &#233;t&#233; reconnues, le mouvement socialiste et syndicaliste doit d&#232;s maintenant &#339;uvrer &#224; sa r&#233;vision, et souligner sans rel&#226;che qu'en dehors de cette r&#233;vision, la construction s'av&#233;rera caduque et risque m&#234;me de s'effondrer. Cette campagne de r&#233;vision, si possible internationale, doit porter essentiellement sur trois points : le principe que sans harmonisation effective de la politique &#233;conomique et sociale - subordonn&#233;e &#224; l'objectif prioritaire du plein emploi dans le cadre de la Communaut&#233; - toute harmonisation mon&#233;taire et commerciale est soit inop&#233;rante soit dangereuse du point de vue des travailleurs ; le principe qu'une politique internationale de plein emploi ne peut &#234;tre appliqu&#233;e que par des autorit&#233;s internationales, dot&#233;es de pouvoirs suffisants, et appliquant la redistribution des revenus &#224; l'&#233;chelle internationale ; le principe d'abandon de tout protectionnisme europ&#233;en envers des pays tiers. En m&#234;me temps, nos porte-paroles devraient avoir le courage d'affirmer, comme le font les travaillistes britanniques : &#171; Aussi longtemps que ces autorit&#233;s n'existent pas, nous saisirons toutes les possibilit&#233;s qui s'offrent &#224; nous pour r&#233;aliser une politique de plein emploi et de planification &#224; l'&#233;chelle nationale, et nous ne les sacrifierons pas au dogme de la stabilit&#233; mon&#233;taire absolue et au trait&#233; de Rome &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan de la politique int&#233;rieure, il faut reconna&#238;tre que les structures europ&#233;ennes ne sont pas moins capitalistes que les structures nationales, et que la politique europ&#233;enne ne peut pas se substituer &#224; l'effort de r&#233;formes de structures. Pour beaucoup de camarades, le mouvement europ&#233;en a &#233;t&#233; une sorte de &#171; fuite en avant &#187; : ayant eu l'impression que la transformation socialiste de la soci&#233;t&#233; &#233;tait bloqu&#233;e sur le plan national, ils lui cherch&#232;rent une solution europ&#233;enne. Aujourd'hui, ils doivent reconna&#238;tre que la cr&#233;ation du March&#233; commun et de ses institutions ne modifie en rien l'emprise des holdings sur notre &#233;conomie ; ils risquent plut&#244;t de la renforcer. Il s'agit donc d'engager r&#233;solument, sur le plan belge, la lutte pour les r&#233;formes de structure et pour un d&#233;but de planification, quitte &#224; nous joindre &#224; toute tentative de r&#233;aliser ces r&#233;formes et cette planification &#224; l'&#233;chelle internationale, d&#232;s qu'une possibilit&#233; concr&#232;te se pr&#233;sente dans ce sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il va sans dire que les socialistes, et surtout ceux d'un petit pays comme le n&#244;tre, intimement int&#233;gr&#233; dans le march&#233; mondial, pr&#233;f&#233;reraient une planification internationale aux mesures planistes forc&#233;ment limit&#233;es qu'on pourrait appliquer sur la seule &#233;tendue de notre territoire. Mais ils pr&#233;f&#232;rent ces derni&#232;res aux al&#233;as d'une &#233;conomie europ&#233;enne lib&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan de la politique syndicale, il faut r&#233;aliser au plus vite une v&#233;ritable unit&#233; d action syndicale dans le cadre de l'Europe des Six, et la r&#233;aliser de fa&#231;on efficiente, c'est-&#224;-dire, capable, s'il le faut, par l'action gr&#233;viste, de s'opposer &#224; la volont&#233; patronale d'ores et d&#233;j&#224; conf&#233;d&#233;r&#233;e au sein d'ententes officielles et secr&#232;tes. Ceci implique &#224; notre avis une r&#233;vision n&#233;cessaire du probl&#232;me douloureux des rapports avec le syndicalisme fran&#231;ais et italien ; aussi longtemps que la CGT et la CGIL seront tenus &#224; l'&#233;cart de cette unit&#233; d'action, celle-ci ne sera pas r&#233;elle, excluant la majorit&#233; des travailleurs de ces deux grands pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'avons pas la pr&#233;tention que ces quelques id&#233;es g&#233;n&#233;rales constituent une r&#233;ponse d&#233;finitivement valable au probl&#232;me pos&#233;. Mais cette r&#233;ponse, le mouvement ouvrier belge doit la rechercher rapidement, s'il ne veut pas &#234;tre d&#233;pass&#233; par les &#233;v&#233;nements. Si nos r&#233;flexions contribuent &#224; alimenter une discussion r&#233;aliste - partant de ce qu'est le trait&#233; instaurant le March&#233; commun, et non pas de ce qu'on avait esp&#233;r&#233; qu'il soit - nous croyons avoir fait &#339;uvre utile.&lt;/br&gt;&lt;font color=&#034;#f5f5f5&#034;&gt;&lt;a href=&#034;https://didimaia.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://marmaris-turkey.net/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://didimescortbayanlar.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort bayan&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://marmarisgirl.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort bayan&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://didim-altinkum.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort bayanlar&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://infomarmaris.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort bayanlar&lt;/a&gt;&lt;/font&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>R&#233;sum&#233; de la th&#233;orie du &#171; capitalisme tardif &#187; (La crise du dollar et la crise du capitalisme d'apr&#232;s-guerre)</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ernest Mandel</dc:creator>


		<dc:subject>&#201;conomie</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Le texte ci-dessous est extrait de l'introduction, intitul&#233;e &#171; La crise du dollar et la crise du capitalisme d'apr&#232;s-guerre &#187;, qui accompagne le livre &#171; Le dollar et la crise de l'imp&#233;rialisme &#187;, un recueil d'articles &#233;dit&#233; pour la premi&#232;re fois en italien et en espagnol en 1974. Cette introduction a &#233;t&#233; publi&#233;e en fran&#231;ais dans la brochure &#171; La r&#233;cession g&#233;n&#233;ralis&#233;e &#187;, Cahier Rouge n&#176;2, Edition Taupe Rouge, Paris, 1975. Comme l'indique Mandel dans l'avant-propos, &#171; C'est au r&#233;sum&#233; des traits essentiels d'une th&#233;orie du capitalisme en d&#233;clin, du Sp&#228;tkapitalismus &#187; que nous consacreront cette introduction &#187;. Cette derni&#232;re pr&#233;sente ainsi son oeuvre majeure publi&#233;e pour la premi&#232;re fois en allemand en 1972 et en 1976 en fran&#231;ais en trois tomes sous le titre &#171; Le Troisi&#232;me Age du capitalisme &#187; (Editions UGE, Paris).&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il para&#238;t ind&#233;niable que le capitalisme industriel moderne, post&#233;rieur au capitalisme des manufactures, a pass&#233; par trois stades principaux : le stade du capitalisme de la libre concurrence, le stade du capitalisme des monopoles ou de l'imp&#233;rialisme, le stade du capitalisme en d&#233;clin (ou n&#233;o-capitalisme, ou &#171; capitalisme monopolistique d'Etat &#187;, formules auxquelles nous pr&#233;f&#233;rons, en attendant lieux, celle de Sp&#228;tkapitalismus &#187; ou capitalisme tardif ou d'&#233;poque de d&#233;clin du capitalisme, mais dont la nature descriptive plut&#244;t que synth&#233;tique ne nous donne pas encore totale satisfaction).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit pas de stades successifs qui se succ&#232;dent en se niant en tout ou en partie. Il s'agit plut&#244;t de d&#233;veloppements au sein de structures qui deviennent progressivement plus complexes. Ainsi, l'analyse du fonctionnement du capitalisme des monopoles telle qu'elle &#233;mane du &#171; Capital &#187; de Marx reste enti&#232;rement valable pour l'&#233;poque imp&#233;rialiste. De m&#234;me, l'analyse du capitalisme des monopoles telle qu'elle a &#233;t&#233; effectu&#233;e par L&#233;nine reste &#224; notre avis valable &#224; l'&#233;poque du capitalisme en d&#233;clin. C'est donc l'apparition de traits suppl&#233;mentaires plut&#244;t que la &#171; r&#233;vision &#187; de l'analyse des m&#233;canismes connus qui fait le propre de chacune de ces phases.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;veloppement &#224; long terme du capitalisme n'est pas un ph&#233;nom&#232;ne &#233;conomiquement &#171; pur &#187;. Il ne peut &#234;tre consid&#233;r&#233; d'aucune mani&#232;re comme l'expression simple, directe et imm&#233;diate de la &#171; logique du capital &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'abord, le capitalisme r&#233;el, le capitalisme concret que nous &#233;tudions dans l'histoire de ce si&#232;cle est le produit du d&#233;veloppement in&#233;gal et combin&#233;. Il r&#233;sulte toujours de la combinaison du mode de production capitaliste, dominant &#224; l'&#233;chelle internationale avec les survivances de modes de production pr&#233;-capitalistes ou semi-capitalistes, le tout r&#233;uni par la circulation des marchandises sur le march&#233; mondial. Mais les marchandises vendues sur ce march&#233; peuvent &#234;tre produites par des paysans-m&#233;tayers ou parcellaires, par l'emploi de la corv&#233;e ou m&#234;me pardu travail d'esclave (qu'on pense aux plantations de coton du sud des Etats-Unis, jusqu'&#224; la Guerre de S&#233;cession) qui n'ont rien &#224; voir avec les rapports de production capitalistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me, dans chaque pays particulier, le capitalisme m&#234;me pleinement d&#233;velopp&#233;, est marqu&#233; par ses origines historiques, sinon par toute l'histoire pass&#233;e du pays. Sans une analyse approfondie de ces sp&#233;cificit&#233;s &#233;conomiques, sociales, politiques, culturelles de chaque pays capitaliste, a fortiori de leurs relations et rapports de forces r&#233;ciproques en mutation constante, la compr&#233;hension de ce &#171; capitalisme concret &#187; restera incompl&#232;te et absolument insuffisante comme &#171; guide de l'action &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite, l'incidence imm&#233;diate de la lutte des classes sur le devenir du capitalisme s'accentue de plus en plus &#224; l'&#233;poque de sa formation. Ce n'est que lors de son apog&#233;e, dans la deuxi&#232;me moiti&#233; du XIXe si&#232;cle, que cette incidence a pu passer au second plan et que le d&#233;veloppement du capitalisme a sembl&#233; refl&#233;ter de mani&#232;re m&#233;canique les &#171; lois de d&#233;veloppement &#233;conomiques du capital &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, le fait m&#234;me qu'il y a une &#233;poque de capitalisme en d&#233;clin ne refl&#232;te nullement une quelconque capacit&#233; du capitalisme de se d&#233;velopper &#171; organiquement &#187; depuis la Premi&#232;re guerre mondiale, contrairement aux pr&#233;visions de L&#233;nine, de Trotsky et de tous les th&#233;oriciens communistes de l'&#233;poque. Ce qui est arriv&#233; au cours des trente derni&#232;res ann&#233;es ne peut &#234;tre compris qu'en fonction des hauts et des bas de la lutte des classes. Le d&#233;but de la crise structurelle du capitalisme a &#233;t&#233; marqu&#233; par une longue p&#233;riode de stagnation relative des forces productives (1913-1939), entrecoup&#233;e par la crise &#233;conomique la plus profonde de l'histoire du syst&#232;me (1929-1932) et caract&#233;ris&#233;e par des vagues successives de luttes r&#233;volutionnaires, au cours desquelles le renversement du capitalisme &#233;tait &#224; l'ordre du jour dans de nombreux pays clefs ; 1917-1920, 1923, 1931-1937.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la d&#233;faite historique du prol&#233;tariat dans ces vagues successives, partout sauf en octobre 1917 en Russie, cr&#233;e &#224; son tour les pr&#233;conditions pour un red&#233;marrage temporaire des forces productives. Ces d&#233;faites, culminant dans la victoire du fascisme dans pratiquement toute l'Europe capitaliste et dans la Deuxi&#232;me guerre mondiale, permettent un accroissement consid&#233;rable du taux de la plus-value. La longue p&#233;riode de stagnation relative de la production accumule des inventions techniques non introduites, ou introduites de mani&#232;re marginale, dans l'innovation technologique proprement dite, dans la production courante. Elles seront introduites en bloc, d&#232;s que le taux de profit se remet &#224; remonter, sous le stimulant de l'&#233;conomie de r&#233;armement et de guerre, propice entre toutes aux innovations technologiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, se dessine une troisi&#232;me r&#233;volution technologique (apr&#232;s celle du milieu du XIXe si&#232;cle, qui substitue le moteur &#224; vapeur &#224; la simple machine &#224; vapeur, et celle de la fin du XIXe si&#232;cle, qui substitue le moteur &#233;lectrique et le moteur &#224; explosion aux moteurs &#224; vapeur), fond&#233;e sur l'&#233;lectronique, l'automation et l'introduction graduelle de l'&#233;nergie nucl&#233;aire. Cette r&#233;volution technologique s'ajoute &#224; l'&#233;conomie de r&#233;armement pour cr&#233;er un march&#233; consid&#233;rablement &#233;largi, puisque l'ensemble de l'industrie, du syst&#232;me des transports et des communications, doit se r&#233;outiller de fond en comble. Hausse du taux de profit, plus &#233;largissement du march&#233;, cela cr&#233;e les conditions propices pour une accumulation acc&#233;l&#233;r&#233;e du capital, c'est &#224; dire pour une croissance &#233;conomique acc&#233;l&#233;r&#233;e , ce qui est manifestement arriv&#233; entre 1940 et 1968 aux Etats-Unis, entre 1948 et 1967 en Europe capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seule conclusion g&#233;n&#233;rale qui se d&#233;gage de cette analyse &#8211; qui se recoupe en partie avec celle des &#171; longues ondes du d&#233;veloppement &#233;conomique &#187; de Kondratieff, sans lui emprunter la rigidit&#233; m&#233;canique d'une &#171; mouvement cyclique &#224; long terme &#8211; c'est la confirmation &#233;clatante du vieux dicton de L&#233;nine, selon lequel il n'y a pas de situation sans issue pour la bourgeoisie imp&#233;rialiste. Celle-ci peut &#234;tre confront&#233;e pendant une longue p&#233;riode avec un marasme et une crise des plus aigus. Mais si le prol&#233;tariat ne profite pas des occasions successives qui s'offrent d&#232;s lors &#224; lui pour renverser le r&#232;gne du capital et prendre le pouvoir, sa d&#233;faite m&#234;me finit par se transformer en un &#171; facteur &#233;conomique &#187; comme nous venons de l'esquisser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Es-ce &#224; dire qu'&#224; l'&#233;poque du d&#233;clin du capitalisme, un &#171; cycle politique et social &#187; se superpose au cycle &#233;conomique proprement dit, et qu'une survie infinie peut &#234;tre assur&#233;e au capitalisme, pour peu que le prol&#233;tariat &#233;choue dans chacune de ses tentatives p&#233;riodiques de renverser la bourgeoisie ? Ce serait m&#233;conna&#238;tre les traits de putr&#233;faction de plus en plus prononc&#233;s du syst&#232;me capitaliste &#224; l'&#233;poque de son d&#233;clin. Certes, le quart de si&#232;cle qui s'est &#233;coul&#233; a &#233;t&#233; incontestablement marqu&#233; par un nouvel essor des forces productives, pour autant qu'on conserve &#224; cette cat&#233;gorie le sens r&#233;solument mat&#233;rialiste que Karl Marx lui avait donn&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Productivit&#233; du travail, production industrielle et agricole per capita ; capacit&#233; de production install&#233;e en termes physiques (de valeurs d'usage) ; nombre de producteurs salari&#233;s : tels sont les indices mat&#233;riels pour juger s'il y a essor, stagnation ou recul des forces productives. L'image qui s'en dessine au cours de la p&#233;riode 1940-1948/1968 est claire et totalement oppos&#233;e &#224; l'image de la p&#233;riode 1913-1938.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais pour saisir la r&#233;alit&#233; du capitalisme contemporain dans son ensemble, dans sa totalit&#233; complexe, ces &#171; chiffres bruts &#187; sont absolument insuffisants. Il faudrait y ajouter les pertes de production par suite des capacit&#233;s de production non utilis&#233;es (pertes qui, en chiffres absolus, sont sup&#233;rieures &#224; celles de la crise de 1929-1932). Il faudrait y ajouter le gaspillage des forces productives par production de biens ne rentrant pas dans le processus de reproduction (production d'armements, biens de luxe divers ; biens nuisibles &#224; la sant&#233; de l'homme, y compris &#171; vivres &#187; empoisonn&#233;es qui, loin de reconstituer la force de travail, l'entamment, etc.). Il faudrait y ajouter les effets destructeurs d'une croissance capitaliste anarchique sur les conditions naturelles de la survie de l'homme (pollution de l'air, des oc&#233;ans et mers, des cours d'eau ; menaces d'empoisonnement du sous-sols ; menaces d'annihilation nucl&#233;aire de l'humanit&#233;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est clair que m&#234;me en cas &#8211; fort improbable &#224; notre avis &#8211; de nouvelles d&#233;faites historiques du prol&#233;tariat de l'ampleur de celles des ann&#233;es 1920 et 1930, il serait illusoire de supposer que chaque quarante ou cinquante ans, le capitalisme pourrait d&#232;s lors reprendre un nouvel essor de la production. Les seuils d'adaptabilit&#233; sont atteints et d&#233;pass&#233;s dans un nombre croissant de domaines. L'&#233;ch&#233;c r&#233;p&#233;t&#233; de la r&#233;volution prol&#233;tarienne n'aboutirait pas &#224; la p&#233;r&#233;nnit&#233; du capital, mais ferait sombrer le genre humain dans la barbarie. Si cette formule semblait abstraite dans le pass&#233;, apr&#232;s Auschwitz, Hiroshima, les bombardements g&#233;nocides et d&#233;foliants au Vienam, la prise de conscience des risques qui p&#232;sent sur l'environnement, elle obtient un sens plus concret et des plus imm&#233;diats.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Si l'augmentation consid&#233;rable du taux de la plus-value &#8211; et l'augmentation du taux de profit qui en d&#233;coule &#8211; constitue la &#171; cause premi&#232;re &#187; de la relance de la croissance capitaliste apr&#232;s une longue phase de stagnation, comment peut-on expliquer que cette croissance se soit maintenue pendant deux d&#233;cennies ? La r&#233;ponse se trouve dans un des m&#233;canismes classiques du mode de production capitaliste, qui est le r&#233;gulateur du taux de la plus-value : la reconstitution de l'arm&#233;e de r&#233;serve industrielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Normalement, un taux de croissance &#233;lev&#233; de la production r&#233;sorbe le ch&#244;mage, r&#233;ablit le plein emploi, ce qui fait baisser le taux de la plus-value et du profit, et freine de ce fait la croissance. Cela se produit au cours de chaque cycle industriel. Cela s'est encore produit au cours des cycles &#8211; cette-fois ci de dur&#233;e quinquennale &#8211; qui se sont succ&#233;d&#233; depuis la fin de la Deuxi&#232;me guerre mondiale dans la plupart des pays imp&#233;rialistes. Mais au del&#224; de ces fluctuations &#224; court terme de l'arm&#233;e de r&#233;serve industrielle, il y a des fluctuations &#224; moyen et &#224; long terme. Elle sont fonctions de toute une s&#233;rie de particularit&#233;s de la p&#233;riode que traverse le mode de production capitaliste, et notamment la nature de la r&#233;volution technologique en cours : si elle est fortement ou seulement mod&#233;r&#233;ment &#171; labor-saving &#187; ; si elle est accompagn&#233;e d'un puissant ou d'un modeste mouvement d'exode rural ; si elle aboutit &#224; de puissantes ou de faibles migrations internationales, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la p&#233;riode qui a succ&#233;d&#233; &#224; la Deuxi&#232;me guerre mondiale, quatre mouvements fondamentaux ont abouti &#224; une reconstitution continuelle de l'arm&#233;e de r&#233;serve industrielle, malgr&#233; une forte expansion de la production industrielle, dans nombre de pays imp&#233;rialistes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;d'abord, l'exode rural a pris des proportions exceptionnelles dans des pays comme l'Italie, le Japon, la France. Ceci est notamment en rapport avec un taux d'accroissement de la productivit&#233; agricole qui a &#233;t&#233; sup&#233;rieur &#224; celui de la productivit&#233; g&#233;n&#233;rale. Comme il y avait en m&#234;me temps une r&#233;duction importante de la part des produits agricoles dans les d&#233;penses des consommateurs, la chute de l'emploi agricole a &#233;t&#233; particuli&#232;rement prononc&#233;e ;&lt;br class='autobr' /&gt;
ensuite, des mouvements de migrations internationales sur grande &#233;chelle se sont produits : plus de dix millions de r&#233;fugi&#233;s d'Europe de l'Est et de la RDA ont &#233;t&#233; absorb&#233;s par la RFA. Plusieurs millions d'Italiens, d'Espagnols, de Turcs, de Grecs, de Yougoslaves, de Portugais, de Marocains, ont &#233;t&#233; aspir&#233;s vers le coeur industriel de l'Europe capitaliste. Plusieurs millions de Portoricains, de Mexicains et derni&#232;rement m&#234;me d'habitants d'Am&#233;rique centrale, ont &#233;t&#233; de m&#234;me absorb&#233;s par le &#171; boom &#187; de l'&#233;conomie am&#233;ricaine ;&lt;br class='autobr' /&gt;
en troisi&#232;me lieu, le pourcentage de femmes mari&#233;es, int&#233;gr&#233;es dans la masse de ceux qui vendent leur force de travail, a fortement augment&#233;, surtout aux Etats-Unis et au Japon, mais &#233;galement en Europe occidentale. L'accroissement des besoins des m&#233;nages &#224; un rythme sup&#233;rieur &#224; celui des salaires masculins nets en est la cause principale. De plus en plus, ces besoins des m&#233;nages sont couverts par plus d'un salaire ;&lt;br class='autobr' /&gt;
en quatri&#232;me lieu, surtout &#224; partir des ann&#233;es 1959-1960, la forme pr&#233;pond&#233;rante des investissements a &#233;t&#233; surtout &#171; labor-saving &#187;. La formule &#171; automation et semi-automation &#187; couvre ce ph&#233;nom&#232;ne &#224; merveille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; pourquoi nous estimons que la p&#233;riode 1948-1963 constitue en quelque sorte &#171; l'&#226;ge d'or &#187; de la troisi&#232;me phase du capitalisme. Malgr&#233; une forte expansion de la production, la reconstitution continuelle de l'arm&#233;e de r&#233;serve industrielle a permis le maintien d'un taux de plus-value tr&#232;s &#233;lev&#233;. Les salaires r&#233;els augmentent moins vite que la productivit&#233; physique. Les profits restent &#233;lev&#233;s malgr&#233; l'augmentation de la composition organique du capital. Tout semble pour le mieux dans le meilleurs des mondes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A partir du d&#233;but des ann&#233;es 1960, la situation commence cependant &#224; changer. Ce changement est d'abord visible en Italie et en Allemagne occidentale. Il se manifeste ensuite en France et aux Etats-Unis et finit par atteindre m&#234;me le Japon. L'arm&#233;e de r&#233;serve industrielle commence &#224; diminuer structurellement (dans certains pays, l'&#233;migration et l'expansion en fl&#232;che de l'emploi dans le secteur des &#171; services &#187; sont la cause d&#233;terminante de ce ph&#233;nom&#232;ne. Dans d'autres, l'ampleur de l'expansion industielle est la cause essentielle). Les ouvriers commencent &#224; rattraper le &#171; retard &#187; dans le &#171; partage du g&#226;teau de la prosp&#233;rit&#233; &#187;. Les salaires r&#233;els augmentent maintenant plus vite que la productivit&#233; physique. Le taux de plus-value commence &#224; baisser. Et comme nous sommes en plein accroissement de la composition organique du capital, le taux de profit fl&#233;chit dangereusement. La Grande-Bretagne, o&#249; le plein emploi avait &#233;t&#233; atteint et maintenu beaucoup plus t&#244;t, pr&#233;c&#232;de &#224; ce propos tous les autres pays imp&#233;rialistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors s'ouvre &#224; la fois une phase de concurrence internationale exacerb&#233;e et de lutte de classes accentu&#233;es. Chaque puissance imp&#233;rialiste essaye de rattraper sur le march&#233; mondial ce qu'elle pert sur le march&#233; int&#233;rieur (elles ne peuvent naturellement pas toutes r&#233;ussir : les exportations les plus expansives sont les ouest-allemandes et japonaises). Chaque puissance imp&#233;rialiste essaye d'imposer &#224; sa propre classe ouvri&#232;re les frais de cette course aux exportations (par des politiques des revenus, des limitations &#171; volontaires &#187; ou impos&#233;es des salaires, des limitations du droit de gr&#232;ve, etc.). Les travailleurs se d&#233;fendent avec plus ou moins de vigueur. C'est l'explosion de Mai 68 et du &#171; Mai rampant &#187; italien. C'est la vague de gr&#232;ves en Grande-Bretagne et en Espagne. C'est la remont&#233;e g&#233;n&#233;rale des luttes ouvri&#232;res dans tous les pays imp&#233;rialistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'&#226;ge d'or &#187; du capitalisme d'apr&#232;s guerre est termin&#233;. Le rythme d'accumulation du capital se ralentit avec la baisse du taux de profit. La croissance capitaliste s'essouffle et avec elle, la marge des concessions &#171; sociales &#187;. La lutte pour accro&#238;tre le taux d'exploitation se d&#233;clenche partout. C'est le retour progressif au climat socio-&#233;conomique des ann&#233;es 1920 et 1930, auquel nous assistons actuellement. Depuis la r&#233;cession ouest-allemande de 1966-1967, il n'y a plus eu une seule ann&#233;e de &#171; props&#233;rit&#233; &#187; universelle de tous les pays imp&#233;rialistes, comme on en a connu de nombreuses pendant les vingt ann&#233;es pr&#233;c&#233;dentes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;III.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La troisi&#232;me r&#233;volution technologique n'a pas &#233;t&#233; le seul support de l'expansion des march&#233;s dont a joui le capitalisme depuis la fin de la Deuxi&#232;me guerre mondiale. Un autre facteur doit &#234;tre pris en consid&#233;ration ; l'expansion exceptionnelle du march&#233; mondial du commerce international.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A premi&#232;re vue, cela semble un paradoxe : le capitalisme n'a-t-il pas perdu apr&#232;s 1945 de vastes zones du monde, telles l'Europe orientale, la Chine, le Nord-Vietnam et la Cor&#233;e du Nord, Cuba, o&#249; il r&#233;gna autrefois en ma&#238;tre ? Seulement, la cat&#233;gorie de march&#233; mondial n'est pas une notion g&#233;ographique mais une notion concernant le volume en circulation (en valeur) des marchandises. Si ce volume augmente, s'il occupe une fraction croissante et non d&#233;clinante de la production courante, il y a manifestement expansion et non r&#233;tr&#233;cissement du march&#233; mondial. Entre 1913 et 1938, nous avons assist&#233; au r&#233;tr&#233;cissement de celui-ci : les exportations par t&#234;te d'habitant (ou par fraction de la production industielle mondiale) &#233;taient inf&#233;rieures &#224; la veille de la Seconde guerre mondiale &#224; ce qu'elles avaient &#233;t&#233; &#224; la veille de la Premi&#232;re guerre mondiale. Entre 1945 (ou 1948) et 1968, il y a eu au contraire expansion, et expansion consid&#233;rable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment faut-il l'expliquer ? En partie, cette expansion du commerce mondial fut le r&#233;sultat des m&#234;mes facteurs qui expliquent la reprise de la croissance &#233;conomique d'apr&#232;s-guerre. En partie, elle fut le r&#233;sultat d'une inflation g&#233;n&#233;ralis&#233;e du cr&#233;dit qui, par le truchement du gold-exchange-standart, aboutit &#224; une expansion des moyens d'&#233;change internationaux. Gr&#226;ce au syst&#232;me de Bretton-Wood, l'inflation du dollar joua &#224; la fois le r&#244;le de moteur de l'expansion du march&#233; int&#233;rieur des Etats-Unis et de moteur de l'expansion du march&#233; mondial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La capacit&#233; de cr&#233;dit d'&#233;tendre temporairement le pouvoir d'achat au-del&#224; des revenus cr&#233;&#233;s au cours du processus de production lui-m&#234;me, ne constitue aucune nouveaut&#233; pour les marxistes : elle se trouve longuement analys&#233;e dans &#171; Le Capital &#187;. Jadis, sous le r&#232;gne de l'&#233;talon-or, les limites de cette expansion du cr&#233;dit restaient, somme toute, fort &#233;troites. L'inflation n'apparut que comme un ph&#233;nom&#232;ne exceptionnel : ce fut l'&#233;mission de monnaie de papier suppl&#233;mentaire, non couverte par l'or et ne correspondant &#224; aucune production suppl&#233;mentaire, mais r&#233;pondant, pour l'essentiel, au besoin de couvrir le d&#233;ficit des finances publiques. Elle &#233;tait d&#232;s lors li&#233;es &#224; des catastrophes passag&#232;res : guerre, guerre civile, occupations &#233;trang&#232;res, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A partir de la Deuxi&#232;me guerre mondiale, &#224; l'&#233;poque du d&#233;clin du capitalisme, l'inflation, d'exceptionnelle, devint permanente. Sa source principale ne r&#233;side plus dans le d&#233;ficit des finances publiques (bien que ce cr&#233;dit continue &#224; repr&#233;senter une source importante d'inflation), mais dans le gonflement de l'endettement priv&#233; (des firmes et des m&#233;nages). Sa forme pr&#233;dominante n'est plus l'&#233;mission exc&#233;dentaire de monnaie de papier, mais l'expansion acc&#233;l&#233;r&#233;e de la monnaie scripturale, des avances en compte courant des banques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il serait vain de vouloir d&#233;terminer une responsabilit&#233; sp&#233;cifique principale dans ce syst&#232;me, soit du c&#244;t&#233; des pouvoirs publics, soit du c&#244;t&#233; des banques de d&#233;p&#244;t, soit du c&#244;t&#233; des firmes capitalistes, avant tout des grands monopoles qui, en sollicitant de plus en plus de cr&#233;dit, et en conservant la rigidit&#233; des prix de vente (prix administr&#233;s) pour financer leurs investissements &#171; par les prix &#187; repr&#233;sentent incontestablement le ressort premier du m&#233;canisme inflationniste. Tous ces facteurs sont structurellement li&#233;s entre eux ; l'inflation permanente serait impossible sans ces rapports r&#233;ciproques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'inflation permanente est donc inh&#233;rente au d&#233;clin capitaliste lui-m&#234;me, l'expression la plus nette du fait qu'abandonn&#233; &#224; sa seule logique &#233;conomique interne, le syst&#232;me capitaliste provoquerait des crises de plis en plus catastrophiques et une stagnation quasi insurmontable des forces productives. L'intervention constante de l'Etat dans les m&#233;canismes &#233;conomiques capitalistes est devenue une pr&#233;condition &#224; leur survie. L'inflation du cr&#233;dit et de la monnaie est en quelque sorte la synth&#232;se de cette intervention constante. Mais son efficacit&#233; est limit&#233;e dans le temps, car la d&#233;sint&#233;gration du syst&#232;me mon&#233;taire international qui en r&#233;sulte in&#233;vitablement risque de reproduire tous les maux auxquels on voulait &#233;chapper.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ce biais de l'analyse, on arrive de nouveau &#224; la m&#234;me conclusion : les ann&#233;es fastes du &#171; n&#233;o-capitalisme &#187; sont termin&#233;es depuis 1967. Nous sommes entr&#233;s dans une &#171; onde longue &#187; qui conna&#238;tra une expansion plus lente, plus saccad&#233;e, entrecoup&#233;e par des crises plus graves, tendant vers une r&#233;cession g&#233;n&#233;ralis&#233;e dans tout le monde capitaliste, accompagn&#233;e de crises sociales plus explosives que celles des vingt ann&#233;es pr&#233;c&#233;dentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette explication de l'inflation permet de d&#233;montrer une fois de plus l'inanit&#233; de la l&#233;gende de l'inflation-caus&#233;e-par-les-co&#251;ts (cost-push-inflation), qui n'est que la version modernis&#233;e du vieux sophisme de la &#171; spirale infernale des prix et des salaires &#187;. Si la masse mon&#233;taire reste stable, l'augmentation des salaires ne peut provoquer aucune hausse des prix, mais seulement une baisse des profits. Si les capitalistes r&#233;ussissent &#224; transf&#233;rer les hausses de salaires automatiquement sur le niveau des prix de vente, s'ils profitent m&#234;me de chaque augmentation des salaires pour augmenter les prix de vente bien plus fortement que les co&#251;ts, c'est qu'ils sont assur&#233;s d'une expansion continuelle et disproportionn&#233;e par rapport &#224; l'accroissement de la production, de la masse mon&#233;taire (avant tout de la masse mon&#233;taire scripturale), c'est qu'ils font fonctionner le syst&#232;me du cr&#233;dit et de la monnaie, c'est &#224; dire les banques et les gouvernements des pays capitalistes, selon leurs int&#233;r&#234;ts. Dans ce sens, le capitalisme des monopoles, avec ses contradictions et ses motivations contradictoires, avec ses tendances &#224; la fois &#224; assurer le financement des investissements massifs, &#224; &#233;viter le ch&#244;mage catastrophique et &#224; d&#233;fendre le taux de profit en &#233;tendant le taux de plus-value, est le seul responsable structurel de l'inflation permanente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi longtemps que l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain, sorti grand vainqueur de la Deuxi&#232;me guerre mondiale, conservait une sup&#233;riorit&#233; &#233;vidente sur tous ses concurrents capitalistes, l'inflation mod&#233;r&#233;e du dollar n'&#233;tait point incompatible avec une expansion acc&#233;l&#233;r&#233;e du commerce mondial. Le monde capitaliste souffrit non d'une abondance mais d'une p&#233;nurie de dollar. Le Plan Marshall et le d&#233;ficit de la balance des paiements des Etats-Unis, fonctionn&#232;rent comme l'&#233;quivalent &#224; l'&#233;chelle internationale des pratiques keyn&#233;siennes de &#171; pump-priming &#187; &#224; l'&#233;chelle nationale. Comme il y avait d'&#233;normes r&#233;serves de main-d'oeuvre, de machines, et de mati&#232;res premi&#232;res, comme les changements rapides de la technique stimul&#232;rent un renouvellement acc&#233;l&#233;r&#233; des machines, l'expansion s'&#233;tendit par cercles concentriques &#224; l'ensemble des pays imp&#233;rialistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dollar se d&#233;pr&#233;cia m&#234;me &#224; cette &#233;poque. Mais il se d&#233;pr&#233;cia d'abord moins rapidement que les autres monnaies de papier, ce qui augmenta l'int&#233;r&#234;t pour toutes les banques centrales, banques de d&#233;p&#244;ts, firmes capitalistes et bourgeois priv&#233;s, &#224; le conserver. Et surtout, les marchandises am&#233;ricaines produites avec une productivit&#233; largement sup&#233;rieure &#224; celle du reste du monde, rest&#232;rent fortement concurrentielles. Les dollars qui afflu&#232;rent hors des Etats-Unis &#233;taient donc rapidement d&#233;pens&#233;s pour acheter des marchandises am&#233;ricaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le syst&#232;me de Bretton Wood a &#233;t&#233; sap&#233; successivement dans ces deux piliers. Avant tout, la loi du d&#233;veloppement in&#233;gal a, pour la premi&#232;re fois, commenc&#233; &#224; jouer contre l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain au sein du monde capitaliste. Les autres puissances imp&#233;rialistes partant d'un niveau de productivit&#233; industrielle beaucoup plus bas que celui des USA, ont modernis&#233; leur industrie beaucoup plus rapidement et atteint &#224; leur tour des avantages de productivit&#233; appr&#233;ciables. Beaucoup de leurs marchandises sont aujourd'hui, &#224; qualit&#233; &#233;gale et souvent sup&#233;rieure, meilleur march&#233; que les marchandises am&#233;ricaines : navires japonais, petites voitures europ&#233;ennes et japonaises, machines-outils allemandes, appareils &#224; transistors japonais, r&#233;frig&#233;rateurs italiens, aciers europ&#233;ens et japonais, verre belge, bient&#244;t sans doute aussi avions franco-britanniques. Du m&#234;me fait, la demande de produits am&#233;ricains a relativement baiss&#233; et les imp&#233;rialistes concurrents des USA sont moins enclins &#224; conserver des dollars comme pouvoir d'achat potentiel de marchandises am&#233;ricaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, surtout sous l'effet de la guerre du Vietnam, l'inflation s'est acc&#233;l&#233;r&#233;e aux Etats-Unis. Pendant quelques ann&#233;es, le dollar s'est davantage d&#233;pr&#233;ci&#233; que le DM et le Yen. C'&#233;tait une raison de plus pour la bourgeoisie internationale de refuser de plus en plus l'&#233;talon or-dollar qui se transforme en &#233;talon-dollar tout court, parce que l'inconvertibilit&#233; du dollar &#233;tait le produit in&#233;vitable du syst&#232;me. Mais dans un r&#233;gime fond&#233; sur la propri&#233;t&#233; priv&#233;e (c'est &#224; dire la concurrence) et la production g&#233;n&#233;ralis&#233;e, on ne peut accepter des moyens d'&#233;change et de paiement qui ne leur conviennent pas. C'est pourquoi l'&#233;talon-dollar est condamn&#233; &#224; dispara&#238;tre, et avec lui, le syst&#232;mpe d'inflation des liquidit&#233;s internationales qui a &#233;t&#233; un des moteurs de l'expansion du commerce mondial depuis la Deuxi&#232;me guerre mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;IV.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les modifications qui sont intervenues dans la mani&#232;re de fonctionner du capitalisme dans les pays imp&#233;rialistes ont &#233;galement modifi&#233; des traits particuliers des rapports capitalistes &#224; l'&#233;chelle internationale. A l'&#233;poque de l'imp&#233;rialisme classique, analys&#233; par L&#233;nine, un des traits marquants du syst&#232;me &#233;tait l'exportation des capitaux des pays imp&#233;rialistes vers les pays coloniaux et semi-coloniaux. Ces exportations se sont poursuivies au cours de la p&#233;riode d'apr&#232;s-guerre, mais &#224; un rythme ralenti. Comme en m&#234;me temps, le ph&#233;nom&#232;ne de la surcapitalisation des exc&#232;s de capitaux qui ne peuvent &#234;tre investis dans les branches o&#249; ils sont accumul&#233;s en fonction m&#234;me de l'int&#233;r&#234;t des monopoles est plus que jamais un trait marquant du capitalisme des monopoles, l'exportation des capitaux s'&#233;tend, mais change de direction principale. Jadis, le flux primordial alla des pays imp&#233;rialistes vers les pays sous-d&#233;velopp&#233;s. Aujourd'hui, le flux principal s'oriente entre les pays imp&#233;rialistes eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les causes premi&#232;res de cette r&#233;orientation ne sont de nouveau pas purement &#233;conomiques, mais socio-politiques. Du point de vue des rendements, il continue d'&#234;tre plus int&#233;ressant pour les imp&#233;rialistes d'investir leurs capitaux en Afrique, en Asie ou en Am&#233;rique latine qu'en Europe occidentale, qu'au Canada ou aux Etats-Unis. Mais la formidable mont&#233;e du mouvement de lib&#233;ration des peuples colonis&#233;s fait peser une menace de nationalisation, voire confiscation, qui s'est av&#233;r&#233;e trop pr&#233;cise pour ne pas provoquer un d&#233;tournement relatif des mouvements internationaux des capitaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux ph&#233;nom&#232;nes d'une importance capitale pour comprendre l'&#233;volution de l'&#233;conomie mondiale au cours des dix derni&#232;res ann&#233;es d&#233;coulent de ce d&#233;tournement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'abord, se dessine une certaine modification de la division internationale du travail telle qu'elle a r&#233;sult&#233; du d&#233;veloppement in&#233;gal du capitalisme &#224; l'&#233;chelle mondiale, au cours du XIXe si&#232;cle et du d&#233;but du XXe si&#232;cle. Les pays coloniaux et semi-coloniaux ne sont plus cantonn&#233;s exclusivement dans la production de mati&#232;res premi&#232;res v&#233;g&#233;tales et min&#233;rales. Cette modification r&#233;sulte &#224; la fois de la mont&#233;e de la r&#233;volution coloniale que les classes poss&#233;dantes indig&#232;nes ont cherch&#233; &#224; freiner et &#224; arr&#234;ter avec la promesse de l'industrialisation et du changement de structure de l'industrie des pays imp&#233;rialistes eux-m&#234;mes. Le paquet d'exportation de ceux-ci n'est plus compos&#233; essentiellement par des biens de consommation produits de la grande industrie, mais par des machines, des moyens de transports et d'autres biens d'&#233;quipement. En m&#234;me temps, la fabrication de mati&#232;res premi&#232;res synth&#233;tiques, dans les pays imp&#233;rialistes, a pris un essor consid&#233;rable. De ce fait, les principaux trusts monopolistiques des pays imp&#233;rialistes int&#233;ress&#233;s &#224; l'exportation des biens d'&#233;quipement, n'&#233;taient plus oppos&#233;s de mani&#232;re aussi r&#233;solue que jadis &#224; une premi&#232;re vague d'industrialisation des pays sous-d&#233;velopp&#233;s. Plut&#244;t que de vouloir emp&#234;cher celle-ci, ils cherchent &#224; la contr&#244;ler, &#224; y participer, &#224; en &#233;cr&#233;mer les b&#233;n&#233;fices et &#224; l'orienter vers des voies compl&#233;mentaires et non comp&#233;titives avec leur propre expansion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il en r&#233;sulte un renversement d'alliance au sein des pays semi-coloniaux eux-m&#234;mes, une &#171; nouvelle oligarchie &#187; fond&#233;e sur le capital &#233;tranger, la bourgeoisie industrielle &#171; nationale &#187; et la bureaucratie d'Etat (y compris l'appareil militaire), se substituent petit &#224; petit &#224; &#171; l'ancienne &#187; oligarchie fond&#233;e sur le capital &#233;tranger et la bourgeoisie commerciale dite &#171; compradore &#187;. Il en r&#233;sulte une industrie locale qui prend de plus en plus la forme des joint-venturesn consid&#233;r&#233;s comme mieux immunis&#233;s contre les tentations de nationalisation aupr&#232;s des masses. Il en r&#233;sulte aussi que la fonction essentielle de la fameuse &#171; aide aux pays sous-d&#233;velopp&#233;s &#187; est moins de stimuler une croissance &#233;conomique harmonieuse au b&#233;n&#233;fice des peuples de ces pays, que de fournir un march&#233; suppl&#233;mentaire aux industries m&#233;tropolitaines exportatrices des biens d'&#233;quipement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette vague initiale d'industrialisation des pays semi-coloniaux ne modifie cependant ni leur mis&#232;re, ni leur sous-d&#233;veloppement fondamentaux, ni leur exploitation par les centres imp&#233;rialistes. L'industrialisation par le truchement des joint-ventures est trop limit&#233;e pour r&#233;sorber tant soit peu le ch&#244;mage ouvert ou cach&#233;. Celui-ci impose des limites extr&#234;mement &#233;troites au d&#233;veloppement du march&#233; int&#233;rieur, ce qui freine &#224; son tour de mani&#232;re d&#233;cisive le processus de l'industrialisation. La majeure partie du surproduit social continue &#224; &#234;tre gaspill&#233;e ou d&#233;tourn&#233;e vers d'autres objectifs que l'industrialisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, l'&#233;change in&#233;gal qui signifie perte de valeur et de substance &#233;conomique pour les pays sous-d&#233;velopp&#233;s, est ind&#233;pendant de la valeur d'usage sp&#233;cifique des marchandises &#233;chang&#233;es. Il refl&#232;te deux niveaux consid&#233;rablement diff&#233;rents de productivit&#233; nationale du travail. Il gouverne de ce fait l'&#233;change de cotonnades contre des machines textiles, comme il a pr&#233;sid&#233; jadis &#224; l'&#233;change de coton brut contre des cotonnades. Dans les deux cas, des quantit&#233;s de travail moindres des pays imp&#233;rialistes (valoris&#233;es comme travail plus intense sur le march&#233; mondial) sont &#233;chang&#233;es contre des quantit&#233; de travail sup&#233;rieures des pays sous-d&#233;velopp&#233;s. Aujourd'hui, les transferts de valeurs aux d&#233;pens des ces derniers se poursuivent &#224; un rythme qui est m&#234;me sup&#233;rieur &#224; celui de l'&#233;poque de l'imp&#233;rialisme &#171; classique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste &#224; souligner une autre cons&#233;quence importante du d&#233;tournement du flux principal des capitaux export&#233;s vers les pays imp&#233;rialistes : l'apparition des soci&#233;t&#233;s multinationales en tant que forme d'organisation pr&#233;pond&#233;rante du capitalisme &#224; notre &#233;poque. Jusqu'&#224; la Deuxi&#232;me guerre mondiale, la concentration internationale des capitaux n'&#233;tait qu'exceptionnellement accompagn&#233;e d'une centralisation nationale. Le trust monopolistique national, en symbiose de plus en plus &#233;troite avec l'Etat bourgeois national, &#233;tait la forme d'organisation pr&#233;pond&#233;rante du capital. L'analyse de L&#233;nine et de Boukharine notamment aboutit &#224; cette conclusion au cours et au lendemain de la Premi&#232;re guerre mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au lendemain de la Deuxi&#232;me guerre mondialel, c'est la centralisation internationale des capitaux qui prend petit &#224; petit le dessus. Le capital ne s'accumule pas seulement internationalement par la vente de marchandises dans de nombreux pays. Il s'accumule internationalement en faisant produire la plus-value dans un grand nombre de pays, pour le compte des m&#234;mes capitalistes. La soci&#233;t&#233; multinationale prend son essor. Elle contr&#244;le aujourd'hui d&#233;j&#224; quelque 20% de la production et quelque 30% des exportations des pays capitalistes, et prend quelque 50% des mouvements internationaux de capitaux pour son compte. Ces pourcentages sont appel&#233;s &#224; augmenter consid&#233;rablement dans les ann&#233;es &#224; venir, en m&#234;me temps que le nombre de ces soci&#233;t&#233; multinationales est appel&#233; &#224; diminuer, sous l'effet de nouveaux processus de concentration et de centralisation internationale des capitaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les m&#233;canismes qui ont aboutit &#224; cet essor des soci&#233;t&#233;s multinationales sont &#224; la fois technologiques, financiers et organisationnels. Il y a longtemps que le degr&#233; de d&#233;veloppement atteint par les forces productives a d&#233;pass&#233; les limites de l'Etat bourgeois. Aujourd'hui, il y a un nombre croissant de techniques qui ne permettent plus une production rentable qu'&#224; l'&#233;chelle continentale. Les vastes mouvements internationaux des capitaux se dirigeant d'un pays imp&#233;rialistes &#224; l'autre favorisent &#233;videmment des absorptions, fusions, et &#233;liminations de firmes concurrentes et aboutissent ainsi &#224; de nouvelles formes de division internationale du travail. Les changements de structures internes des grands trusts, l'apparition des firmes multi-divisionnelles, stimul&#233;es par la diversification constante de la production de ces trusts, cr&#233;ent un cadre organisationnel qui s'adapte parfaitement &#224; l'apparition de soci&#233;t&#233;s multinationales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces soci&#233;t&#233;s introduisent une nouvelle contradiction explosive dans le fonctionnement du capitalisme en d&#233;clin. D'une part, le syst&#232;me ne peut survivre que gr&#226;ce &#224; une intervention croissante de l'Etat dans la vie &#233;conomique (subventions et subsides de toutes sortes : garantie &#233;tatique du profit des monopoles), qui trouve son couronnement dans les tentatives de programmation &#233;conomique sous l'&#233;gide de l'Etat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, les op&#233;rations des soci&#233;t&#233;s multinationales &#233;chappant de plus en plus &#224; l'emprise des Etats imp&#233;rialistes, m&#234;me les plus puissants, r&#233;clament des &#171; pouvoirs publics &#187; supranationaux, &#224; l'&#233;chelle de leurs propres op&#233;rations : multinationales, continentales, sinon globales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme la concurrence inter-imp&#233;rialiste s&#233;vit de plus belle, cette contradiction &#8211; qui a &#224; la fois provoqu&#233; et frein&#233; la cr&#233;ation du March&#233; Commun en Europe capitaliste &#8211; se trouve enchev&#234;tr&#233;e avec des besoins contradictoires de diff&#233;rents groupes de capitalistes, et se dirige vers des options fondemantales au moment d'une r&#233;cession g&#233;n&#233;ralis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ensemble de cette &#233;volution ainsi d&#233;crite se laisse r&#233;sumer par la formule : crise des rapports de production capitalistes. Cette crise est le trait dominant de notre &#233;poque. Elle explique &#224; la fois l'&#233;volution &#233;conomique, les explosions sociales comme Mai 68 en France, la remont&#233;e universelle des luttes ouvri&#232;res, la crise de plus en plus prononc&#233;e du parlementarisme bourgeois, la tendance vers l'Etat fort, la &#171; contestation &#187; g&#233;n&#233;rale des jeunes, la crise de la culture bourgeoise. Ce sont des signes caract&#233;ristiques qui ne trompent pas, pour quiconque conna&#238;t des p&#233;riodes analogues dans l'histoire. Ils annoncent qu'un syst&#232;me social &#8211; celui des producteurs associ&#233;s, du socialisme &#8211; m&#251;rit en son sein et s'appr&#234;te &#224; la remplacer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette crise des rapports de production capitalistes a sans aucun doute des rapports avec l'&#233;volution &#233;conomique d&#233;crite plus haut. La troisi&#232;me r&#233;volution technologique a consid&#233;rablement accru les besoins de main d'oeuvre intellectuellement qualifi&#233;e. Le niveau g&#233;n&#233;ral de l'instruction augmente, m&#234;me si son &#233;cart avec le niveau possible, c'est &#224; dire avec l'accumulation de connaissances scientifiques, tend &#224; augmenter parall&#232;lement. Vingt-cinq ann&#233;es de croissance &#233;conomique ont habitu&#233; ces travailleurs mieux instruits &#224; un niveau de vie croissant et un niveau plus r&#233;gulier de l'emploi. Les fluctuations, m&#234;me r&#233;duites, de ces niveaux, ne sont plus accept&#233;es comme in&#233;vitables, mais provoquent des ripostes et des contestations v&#233;h&#233;mentes. La g&#233;n&#233;ralisation des pratiques des subventions gouvernementales - socialisation des co&#251;ts et des pertes avec privatisation des b&#233;n&#233;fices &#8211; rend le profit et l'autorit&#233; capitalistes de plus en plus ill&#233;gitimes aux yeux de couches croissantes des masses laborieuses. Le nombre de besoins pressants que le r&#233;gime n'arrive pas &#224; satisfaire augmente sans cesse, non seulement besoins de consommation collective (sant&#233;, transports urbains, habitat, environnement, instruction, culture, loisirs), mais encore et surtout besoin de travail d&#233;sali&#233;n&#233; et d&#233;sali&#233;nant, d'activit&#233; cr&#233;atrice permettant le d&#233;veloppement de la personnalit&#233; humaine chez tous les travailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cette contestation instinctive, puis de plus en plus consciente, des rapports de production capitalistes par les travailleurs correspond une crise de d&#233;composition croissante de ces m&#234;mes rapports. Les m&#233;canismes de l'&#233;conomie de march&#233; sont de plus en plus gripp&#233;s. L'intervention croissante de l'Etat dans la vie &#233;conomique n'a pas cr&#233;&#233; un syst&#232;me &#233;conomique nouveau, une &#233;conomie pr&#233;tendument &#171; mixte &#187; qui fonctionnerait selon d'autres lois que celle de l'&#233;conomie capitaliste. Elle a simplement greff&#233; sur l'&#233;conomie capitaliste en d&#233;clin, qui continue &#224; fonctionner selon sa logique propre, des m&#233;canismes b&#226;tards qui d&#233;forment certains aspects de son fonctionnement sans pour autant changer sa nature. M&#234;me avec la multitude des lois, d&#233;crets, imp&#244;ts, subsides, pots-de-vins, scandales, vols, commandes d'Etat, qui s'ajoutent aux &#171; lois du march&#233; &#187; pour expliquer le succ&#232;s ou l'&#233;chec de telle ou telle firme, de tel ou tel trust particulier, l'ensemble de la vie &#233;conomique reste domin&#233; par la contrainte &#224; la maximation du profit (fut-ce une maximation &#224; long terme).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucun monopole ne peut se soustraire &#224; la longue aux imp&#233;ratifs de la concurrence, c'est &#224; dire &#224; l'abaissement des co&#251;ts de production et de la poursuite de l'accumulation du capital. Contrairement &#224; ce que pensent Galbraith ou Baran-Sweezy, les monopoles, m&#234;me les plus puissants, restent soumis &#224; l'instabilit&#233; fondamentale qui caract&#233;rise le r&#233;gime capitaliste. Ils restent sujets &#224; la p&#233;r&#233;quation du taux de profit et &#224; sa baisse tendancielle, tant conjoncturellement qu'&#224; plus long terme. Le ph&#233;nom&#232;ne des monopoles peut allonger l'intervalle pendant lequel les trusts jouissent de suprofits monopolistiques (qui sont aujourd'hui surtout des rentes technologiques). Il ne peut pas les &#233;terniser. A moyen terme, deux taux moyens de profit apparaissent c&#244;te &#224; c&#244;te ; le taux moyen de profit monopolistique et le taux moyen de profit des secteurs concurrentiels (qui est abaiss&#233; du fait m&#234;me d'un transfert de valeur au profit des monopoles). A long terme, les deux sont r&#233;unifi&#233;s par les lois d'airin de la concurrence entre les capitaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Economie de plus en plus minutieuse au sein du processus de production (o&#249; l'on mesure les d&#233;penses de travail jusqu'au centi&#232;me de seconde pr&#232;s !) jointe &#224; un gaspillage de plus en plus &#233;hont&#233; dans la circulation et la ditribution des marchandises ; planification des investissements et des co&#251;ts de chaque firme &#224; moyen terme jointe &#224; une anarchie d&#233;brid&#233;e dans le domaine des investissements dans leur ensemble, &#224; l'&#233;chelle nationale et internationale ; rationalit&#233; &#233;conomique partielle dans chaque &#171; cellule &#187; du syst&#232;me, se combinant avec une irrationalit&#233; globale de plus en plus cirante, au niveau de la soci&#233;t&#233; humaine : voil&#224; comment se manifestent quelques uns des aspects les plus &#233;clatants de cette crise objective des rapports de production capitalistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout le progr&#232;s &#233;conomique de l'humanit&#233; a &#233;t&#233; plac&#233; sous le signe d'une &#233;volution de plus en plus contradictoire du travail humain. Celui-ci s'effectue d'une part de mani&#232;re de plus en plus fragmentaire, de plus en plus parcellis&#233;, sous l'effet combin&#233; de la division sociale du travail, de l'&#233;conomie marchande et de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e. Mais, par ailleurs, ce m&#234;me travail se trouve de plus en plus objectivement socialis&#233; par les progr&#232;s de la technique et de la sience, par l'expansion des besoins, par l'universalisation du commerce, par l'interd&#233;pendance croissante des entreprises, des r&#233;gions, des nations et des continents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En derni&#232;re analyse, il n'y a que deux m&#233;canismes qui permettent de r&#233;unifier en travail social le travail fragment&#233; et morcel&#233;, les travaux priv&#233;s effectu&#233;s ind&#233;pendamment les uns des autres. Le premier, c'est la loi de la valeur, c'est l'ensemble des m&#233;canismes du march&#233; qui redistribuent finalement les ressources sociales entre diff&#233;rentes branches productives et activit&#233;s humaines &#171; derri&#232;re le dos des producteurs &#187;, r&#233;tablissant ainsi, tant bien que mal, et &#224; travers de nombreuses interruptions, crises et catastrophes, un &#233;quilibre entre la production et la &#171; demande solvable &#187;. Le second, c'est la planification consciente des producteurs qui r&#233;partissent directement leurs efforts entre diff&#233;rentes formes d'activit&#233;, selon un recensement des besoins &#171; physiques &#187; &#224; satisfaire, d'apr&#232;s une &#233;chelle d&#233;croissante de priorit&#233;s d&#233;mocratiquement &#233;tablie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier m&#233;canisme a assur&#233; &#224; l'humanit&#233; deux si&#232;cles d'essort de la production mat&#233;rielle, mais accompagn&#233; de &#171; faux frais &#187; de plus en plus graves qui, au XXe si&#232;cle, nous imposent une charge que le genre humain est de moins en moins pr&#234;t &#224; payer : deux guerres mondiales, d'innombrables &#171; guerres locales &#187;, la barbarie du colonialisme, le fascisme, Auschwitz, Hiroshima, les bombardements g&#233;nocides sur le Vietnam, la mis&#232;re du &#171; tiers monde &#187;, la menace de guerre nucl&#233;aire mondiale, les menaces suspendues sur l'environnement naturel de l'homme. Chaque enfant sait que l'humanit&#233; dispara&#238;trait si on abandonnait &#224; la &#171; libre entreprise &#187; la fabrication, la circulation et la vente libre d'armes atomiques ou chimiques. Chaque homme et chaque femme est en train d'apprendre que l'humanit&#233; dispara&#238;trait si on laissait la &#171; libre entreprise &#187; empoisonner l'air, les oc&#233;ans, les cours d'eau et le sous-sol comme le r&#233;clamerait sa tendance vers la maximation du profit priv&#233;. Il est grand temps de g&#233;n&#233;raliser et de comprendre que l'humanit&#233; ne peut plus se payer le luxe de la &#171; libre entreprise &#187; tout court et que les producteurs associ&#233;s doivent consciemment r&#233;partir les ressources &#233;conomiques selon un plan et des priorit&#233;s d&#233;mocratiquement &#233;tablis. La survie, non seulement de la civilisation, mais du genre humain, est &#224; ce prix.&lt;/br&gt;&lt;font color=&#034;#f5f5f5&#034;&gt;&lt;a href=&#034;https://didimaia.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://marmaris-turkey.net/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://didimescortbayanlar.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort bayan&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://marmarisgirl.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort bayan&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://didim-altinkum.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort bayanlar&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://infomarmaris.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort bayanlar&lt;/a&gt;&lt;/font&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La d&#233;fense du pouvoir d'achat des travailleurs contre l'inflation et la vie ch&#232;re</title>
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		<dc:date>2010-12-31T03:25:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ernest Mandel</dc:creator>


		<dc:subject>Syndicalisme, contr&#244;le ouvrier et luttes des classes</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Revue &#171; Quatri&#232;me Internationale &#187;, n&#176;18-19, novembre-d&#233;cembre 1974&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://ernestmandel.org/francais/ecrits/" rel="directory"&gt;&#201;crits&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://ernestmandel.org/Syndicalisme-controle-ouvrier-et-luttes-des-classes" rel="tag"&gt;Syndicalisme, contr&#244;le ouvrier et luttes des classes&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;L'inflation permanente est une des principales caract&#233;ristiques du capitalisme en d&#233;clin. C'est par l'emploi de techniques d'inflation que le capitalisme contemporain cherche &#224; &#233;viter que les crises &#233;conomiques p&#233;riodiques et in&#233;vitables (aujourd'hui appel&#233;es pudiquement &#034;r&#233;cessions&#034;) ne se transforment en des crises d'ampleur catastrophique du type de celle de 1929-32. C'est en manipulant l'inflation du cr&#233;dit aux entreprises par le syst&#232;me bancaire que les grands monopoles s'assurent les moyens financiers n&#233;cessaires pour effectuer leurs projets d'investissements de plus en plus gigantesques. C'est en stimulant l'inflation du cr&#233;dit &#224; la consommation (les ventes &#224; cr&#233;dit) que le grand capital cherche &#224; faciliter l'&#233;coulement des monceaux de marchandises qu'il fait produire, sans accro&#238;tre dans la proportion n&#233;cessaire les salaires r&#233;els des travailleurs. C'est en &#233;largissant sans cesse les d&#233;penses improductives de l'Etat bourgeois (avant tout les d&#233;penses militaires) que les monopoles s'assurent les livrets de commande n&#233;cessaires pour garantir les profits des trusts de l'industrie lourde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il serait vain de vouloir d&#233;signer le responsable &#034;principal&#034; de l'inflation : l'&#226;pret&#233; au gain des monopoles industriels ? La course aux b&#233;n&#233;fices et donc &#224; l'expansion du cr&#233;dit des banques ? La politique des gouvernements bourgeois ? La course aux armements ? Tout cela se tient, tous ces aspects du capitalisme contemporain sont intimement li&#233;s les uns aux autres. C'est r&#233;pandre de dangereuses illusions que de faire croire aux travailleurs qu'on abattra le dragon de l'inflation si on remplace des ministres des finances &#034;inf&#233;od&#233;s aux monopoles&#034; par des ministres des finances &#034;progressistes&#034; ; si on pratique seulement jusqu'au bout &#034;la politique de d&#233;tente et de d&#233;sarmement&#034; ; si on &#034;r&#233;duit les marges b&#233;n&#233;ficiaires&#034;, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La v&#233;rit&#233;, sans doute d&#233;sagr&#233;able &#224; entendre, c'est qu'il n'y a pas moyen d'arr&#234;ter l'inflation sans supprimer le r&#233;gime capitaliste. Les seules conditions dans lesquelles le capitalisme contemporain pourrait, &#224; la rigueur, mod&#233;rer l'inflation, ce seraient des conditions d&#233;sastreuses pour la classe ouvri&#232;re : ch&#244;mage massif et blocage des salaires. L'exp&#233;rience a cependant enseign&#233; que m&#234;me dans ce cas, la machine infernale inflationniste ne ferait que se ralentir et non s'arr&#234;ter d&#233;finitivement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Particuli&#232;rement pernicieuse est la th&#232;se r&#233;pandue par des experts bourgeois, et reprise par une aile r&#233;formiste du mouvement ouvrier, selon laquelle les travailleurs devraient faire des sacrifices pour arr&#234;ter l'inflation, puisqu'elle les frappe plus que toute autre classe de la soci&#233;t&#233;. Cette mystification d&#233;bouche sur des propositions concr&#232;tes : la politique des revenus, la limitation autoritaire (ou avec consentement de la bureaucratie syndicale) des augmentations des salaires nominaux, le contr&#244;le sur les augmentations de salaires, assorti d'un &#034;contr&#244;le&#034; sur les revenus des patrons grands et petits (les dits &#034;ind&#233;pendants&#034;) et sur les prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En pratique, seuls les salaires peuvent &#234;tre effectivement contr&#244;l&#233;s par l'Etat bourgeois, si syndicats et masses laborieuses se laissent faire. Mais aucun gouvernement capitaliste n'a encore r&#233;ussi &#224; effectivement contr&#244;ler les prix ou les b&#233;n&#233;fices patronaux. En &#233;conomie capitaliste, la bourgeoisie dispose en effet de mille instruments pour truquer ses bilans, manipuler les profits, faire monter les prix malgr&#233; toutes les mesures l&#233;gales de &#034;blocage&#034;. Elle dispose en outre de mille connivences au sein de l'appareil d'Etat bourgeois pour &#034;mod&#233;rer&#034; ou &#034;esquiver&#034; des mesures de contr&#244;le d'en haut par trop embarrassantes. La bourgeoisie et ses id&#233;ologues sont d'ailleurs profond&#233;ment convaincus eux-m&#234;mes du caract&#232;re vain du &#034;contr&#244;le des prix&#034;, puisque ces contr&#244;les violeraient &#034;les lois &#233;conomiques&#034; (les lois du march&#233;, lire : la logique de profit et de concurrence du r&#233;gime capitaliste).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils n'agitent l'&#233;pouvantail du &#034;con-tr&#244;le des prix et des b&#233;n&#233;fices&#034; que pour mieux tromper les travailleurs, que pour les entra&#238;ner &#224; &#233;changer leur droit d'a&#238;nesse - la libert&#233; de n&#233;gocier les salaires avec le patronat en jetant dans la balance leur force organis&#233;e collective - contre un plat de lentilles. Tout au plus, des mesures limit&#233;es de &#034;contr&#244;le des prix&#034; servent-elles quelquefois &#224; acc&#233;l&#233;rer la concentration capitaliste, c'est &#224; dire &#224; acc&#233;l&#233;rer l'&#233;limination des petits patrons au profit des grands.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'inflation est sans doute un mal dont les effets frappent les travailleurs. Mais ceux-ci ne doivent pas l&#226;cher la proie pour l'ombre. Sacrifier les int&#233;r&#234;ts imm&#233;diats de la classe ouvri&#232;re sur l'autel de la &#034;lutte contre l'inflation&#034;, c'est devenir complice d'une entreprise de redistribution du revenu national, aux d&#233;pens des salaires et des salari&#233;s, par l'accroissement des profits capitalistes. Toute politique des revenus, de pr&#233;tendu contr&#244;le &#034;simultan&#233;&#034; des salaires, prix et profits, se transforme in&#233;vitablement, en r&#233;gime capitaliste, en police des salaires pure et simple. Pareille &#034;lutte contre l'inflation&#034;, les travailleurs et les syndicats doivent la rejeter sans reserve et inconditionnellement, car elle est une arme de lutte de classes du Capital contre le Travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'inflation sera d&#233;finitivement jugul&#233;e lorsque le capitalisme sera bris&#233;, lorsque les travailleurs d&#233;tiendront tout le pouvoir politique et &#233;conomique. D'ici l&#224;, il ne s'agit pas de sacrifier les int&#233;r&#234;ts des travailleurs au nom d'un principe abstrait (&#034;mod&#233;rer l'inflation&#034;), mais de d&#233;fendre le pouvoir d'achat des travailleurs contre les effets de l'inflation. Voil&#224; l'imp&#233;ratif pour les syndicats et les masses laborieuses confront&#233;s avec le ph&#233;nom&#232;ne de &#034;l'inflation permanente&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vu que cette inflation est inh&#233;rente au capitalisme en d&#233;clin, les capitalistes, malgr&#233; toutes leurs simagr&#233;es anti-inflationnistes, ne cherchent qu'une seule chose : que les avantages de l'inflation tombent dans les coffres-forts des patrons et de la bourgeoisie ; que les frais de l'inflation soient pay&#233;s par les travailleurs et les masses laborieuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'attitude de la classe ouvri&#232;re et des organisations qui se r&#233;clament d'elle devrait &#234;tre exactement &#224; l'oppos&#233; de cet effort persistant, souvent couronn&#233; de succ&#232;s, de la part du Capital. Elles devraient viser avant tout le refus de payer les frais de l'inflation, la protection des salaires et revenus r&#233;els des travailleurs contre tous les effets directs et indirects de l'inflation.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'&#233;chelle mobile des salaires, seule arme efficace contre l'inflation&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Depuis sa fondation en 1938, la IV&#232;me Internationale d&#233;fend l'id&#233;e que seule l'&#233;chelle mobile des salaires constitue une d&#233;fense efficace du pouvoir d'achat des travailleurs contre les cons&#233;quences de l'inflation et de la vie ch&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Longtemps combattue par les r&#233;formistes et les ultra-gauches simultan&#233;ment, cette id&#233;e fait son chemin au sein de la classe ouvri&#232;re et du mouvement syndical du monde entier. D'innombrables exemples de luttes pour arracher l'&#233;chelle mobile, soit au niveau d'entreprises isol&#233;es, soit au niveau de branches d'industrie, soit au niveau interprofessionnel national, pourraient &#234;tre cit&#233;s. C'est un fait que l'exp&#233;rience pratique de l'inflation d&#233;montre aux travailleurs que la d&#233;fense et la protection de leur pouvoir d'achat au moyen de l'&#233;chelle mobile repr&#233;sentent la premi&#232;re et indispensable r&#233;action d'auto-d&#233;fense face &#224; la flamb&#233;e de plus en plus prononc&#233;e des prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'argument selon lequel l'&#233;chelle mobile &#034;d&#233;mobiliserait&#034; les travailleurs, en enlevant le stimulant des luttes annuelles pour les augmentations des salaires, est contredit par la pratique. Des pays comme l'Italie ou la Belgique, o&#249; l'&#233;chelle mobile est appliqu&#233;e en tout ou en partie, ne sont certainement pas des pays o&#249; le nombre de gr&#232;ves et de luttes revendicatives est inf&#233;rieur &#224; celui de pays o&#249; les travailleurs ne jouissent pas encore de l'&#233;chelle mobile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, l'&#233;chelle mobile ne se substitue nullement &#224; la lutte pour les augmentations de salaires. Bien au contraire, elle cr&#233;e justement les conditions n&#233;cessaires pour permettre une telle lutte. Ce qui s'appelle aujourd'hui &#034;lutte pour les augmentations de salaires&#034;, c'est &#224; l'&#233;poque de l'inflation permanente, neuf fois sur dix, une lutte pour rattraper le retard des salaires par rapport &#224; la hausse du co&#251;t de la vie, c'est &#224; dire une lutte pour r&#233;tablir et non pour augmenter le pouvoir d'achat des salaires. Lorsque ce r&#233;tablissement devient automatique, par le truchement de contrats garantissant l'&#233;chelle mo-bile, la lutte pour les v&#233;ritables augmentations du pou-voir d'achat ne pourra que d&#233;buter pour de bon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exp&#233;rience de nombreux contrats collectifs dans de nombreuses branches d'industries de plusieurs pays d&#233;montre qu'&#224; l'&#233;poque de l'inflation permanente et acc&#233;l&#233;r&#233;e, tout d&#233;lai dans l'adaptation des salaires au co&#251;t de la vie est synonyme de perte de pouvoir d'achat pour les salari&#233;s. L'Institut d'Etudes Economiques et Sociales de la tr&#232;s catholique Universit&#233; de Louvain a ainsi calcul&#233; que les travailleurs belges, qui jouissent pourtant de l'&#233;chelle mobile, ont tout de m&#234;me perdu 3% de leur pouvoir d'achat au cours des deux derni&#232;res ann&#233;es, par suite du fait que les adaptations des salaires &#224; l'index des prix se font avec retard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, obtenir pareille adaptation automatique chaque fois que les prix montent au-dessus d'un palier n&#233;goci&#233; (par exemple 2% ou 2,5% - ce qu'on appelle en Gran-de-Bretagne &#034;threshold agreements&#034;), c'est un pas sur la voie vers l'&#233;chelle mobile, qu'il ne faut point d&#233;daigner. Mais cela ne repr&#233;sente pas encore une &#233;chelle mobile effective, &#224; proprement parler. Les travailleurs risquent d'y perdre &#224; deux fois. D'abord parce que toute augmentation des prix inf&#233;rieure au palier (par ex. 1,7% dans l'exemple du palier de 2%, ou 2,2% dans l'exemple du palier de 2,5%) n'entra&#238;ne aucune augmentation des salaires, alors qu'elle implique bel et bien perte de pouvoir d'achat pour les salari&#233;s. Ensuite, parce qu'elle constitue une v&#233;ritable &#034;invitation&#034; aux gouvernements et aux appareils d'Etat bourgeois &#224; manipuler l'index officiel des prix &#224; la consommation afin de le maintenir un rien en dessous du palier d&#233;clenchant l'adaptation automatique des salaires et traitements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une v&#233;ritable &#233;chelle mobile signifie donc l'adaptation automatique, chaque mois, des salaires nominaux, &#224; toute augmentation des prix, sans palier quelconque. De cette mani&#232;re, l'int&#233;grit&#233; du pouvoir d'achat des travailleurs peut &#234;tre conserv&#233;e. C'est ce qu'ont notamment obtenu, lors des derni&#232;res n&#233;gociations salariales, les travailleurs du Livre et ceux du gaz et de l'&#233;lectricit&#233; en Belgique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Echelle mobile et fiscalit&#233;, &#233;chelle mobile et in&#233;galit&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Cependant, pour que cette int&#233;grit&#233; soit enti&#232;rement sauvegard&#233;e, il faut encore tenir compte de l'incidence de la fiscalit&#233; sur le pouvoir d'achat des travailleurs. Jadis, le mouvement ouvrier d&#233;fendait la th&#232;se selon laquelle les imp&#244;ts indirects frappent surtout les gagne-petit, alors que les imp&#244;ts directs frappent les riches. La premi&#232;re partie de cette th&#232;se reste vraie aujourd'hui. La deuxi&#232;me partie l'est de moins en moins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'alourdissement de la fiscalit&#233; directe s'est surtout op&#233;r&#233; au cours des derni&#232;res d&#233;cennies par une accentuation de l'imp&#244;t direct sur les salaires et traitements. Aujourd'hui, dans de nombreux pays capitalistes, les travailleurs ne paient pas seulement la majeure partie des imp&#244;ts indirects, ils paient encore la majeure partie des imp&#244;ts directs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est d'autant plus vrai que les imp&#244;ts directs sur les salaires et traitements sont g&#233;n&#233;ralement retenus &#224; la source, c'est &#224; dire pay&#233;s de mani&#232;re anticip&#233;e et int&#233;gralement transf&#233;r&#233;s, directement par les patrons, &#224; la caisse de l'Etat bourgeois, alors que les imp&#244;ts sur les b&#233;n&#233;fices capitalistes et sur les revenus des professions dites &#034;lib&#233;rales&#034; et &#034;ind&#233;pendantes&#034; sont pay&#233;s avec retard et sans contr&#244;le v&#233;ritable. Ainsi les bourgeois profitent-ils deux fois. Payer des imp&#244;ts avec retard, cela veut dire b&#233;n&#233;ficier de la perte de pouvoir d'achat de la monnaie (une somme fixe d'imp&#244;ts sur le profit, pay&#233;e 6 mois apr&#232;s la r&#233;alisation de ce profit capitaliste, c'est un imp&#244;t diminu&#233; de 5% si le taux d'inflation annuelle est de 10%). Payer des imp&#244;ts sans contr&#244;le effectif sur le montant r&#233;el des profits cela veut dire les vannes grandes ouvertes &#224; l'&#233;vasion et &#224; la fraude fiscale. Celle-ci se r&#233;pand comme un torrent dans l'&#233;conomie de la plu-part des pays imp&#233;rialistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les travailleurs, la progressivit&#233; de l'imp&#244;t sur les salaires signifie que chaque fois que l'&#233;chelle mobile fait monter les salaires nominaux dans une tranche sup&#233;rieure de revenus, tax&#233;e plus fortement, cela entra&#238;ne une augmentation de l'imp&#244;t sur les salaires plus forte que l'augmentation du salaire elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prenons un exemple fictif, &#224; usage purement d&#233;monstratif. Mettons qu'un ouvrier qualifi&#233; gagne 2.000 francs fran&#231;ais par mois, et que la hausse du co&#251;t de la vie entra&#238;ne, par le jeu de l'&#233;chelle mobile, au bout d'un an, l'augmentation du salaire de 10%, donc &#224; 2.200 FF par mois. Admettons qu'il est tax&#233; sur l'ensemble de ce revenu et que la taxation est de 15% sur les revenus compris entre 20.000 et 25.000 FF par an, et de 20% sur les revenus compris entre 25.000 et 30.000 FF par an.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant l'adaptation des salaires, il payait donc 15% d'imp&#244;ts sur un revenu annuel de 24.000 FF, soit 3.600 FF d'imp&#244;ts. Il lui restait donc un salaire net de 20.400 FF. Apr&#232;s l'adaptation des salaires, il paie, sur un revenu annuel de 26.400 FF, un imp&#244;t de 20%, soit 5.280 FF. Il lui reste donc net 21.120 FF. Or le co&#251;t de la vie a augment&#233; de 10%. Le pouvoir d'achat du salaire net de 21.120 FF n'est donc &#233;gal qu'au pouvoir d'achat de 19 008 FF l'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente. Il y a donc dans ce cas perte de pouvoir d'achat de 20.400 FF &#224; 19.008 FF, soit plus de 1.000 FF par an, rien que comme r&#233;sultat de la progressivit&#233; de l'imp&#244;t sur les salaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui int&#233;resse le travailleur, ce n'est pas le &#034;salaire brut&#034;, notion purement fictive, dans les faits comme pour la th&#233;orie. Ce qui l'int&#233;resse, c'est le salaire net r&#233;el, c'est &#224; dire la quantit&#233; globale des marchandises et des services qu'il peut effectivement acheter avec ce qu'il touche &#224; sa quinzaine ou &#224; la fin du mois. L'&#233;chelle mobile des salaires doit sauvegarder le pouvoir d'achat de la paie effectivement touch&#233;e. Il faut donc qu'elle joue de sorte &#224; neutraliser les retenues accrues par suite de la progressivit&#233; de l'imp&#244;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La solution r&#233;clam&#233;e par le mouvement ouvrier de plusieurs pays, et notamment par le mouvement syndical belge, c'est l'indexation compl&#232;te des bar&#232;mes de l'imp&#244;t sur les salaires. Chaque fois que le salaire nominal est augment&#233; pour l'adapter &#224; la hausse du co&#251;t de la vie, le bar&#232;me de l'imp&#244;t sur les salaires est augment&#233; du m&#234;me pourcentage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'exemple cit&#233; plus haut, le plafond de la cat&#233;gorie des salaires et traitements qui paient 15% d'imp&#244;ts passerait automatiquement de 25.000 FF par an &#224; 27.500 FF par an, si le co&#251;t de la vie a augment&#233; de 10%. De ce fait, l'augmentation du salaire nominal de 24.000 &#224; 26.400 FF l'an ne modifie gu&#232;re le taux d'imposition fiscale qui reste de 15%. La protection du pouvoir d'achat des salaires est int&#233;grale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On objecte quelquefois que par le truchement d'une telle indexation int&#233;grale des salaires, des traitements, et des imp&#244;ts, la &#034;tension&#034; entre les salaires les plus bas et les salaires les plus &#233;lev&#233;s, tout en restant la m&#234;me en proportion, augmenterait sans cesse en chiffres absolus. Ainsi, si au d&#233;part les salaires les plus bas sont de 6.000 FF l'an et les traitements les plus &#233;lev&#233;s des employ&#233;s de 60.000 FF (mettons dans les deux cas nets d'imp&#244;ts), une adaptation int&#233;grale de 10% augmenterait la paie annuelle de l'ouvri&#232;re non qualifi&#233;e de 600 FF l'an, alors que celle du directeur appoint&#233; augmenterait de 6.000 FF. L'&#233;cart entre les deux revenus &#233;tait au d&#233;part de 54.000 FF l'an. Apr&#232;s le jeu int&#233;gral de l'&#233;chelle mobile, il deviendrait 59.400 FF.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a deux r&#233;ponses &#224; apporter &#224; cette argumentation :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; D'abord, il n'est que justice de limiter l'indexation des bar&#232;mes fiscaux &#224; un plafond d&#233;termin&#233;, bas&#233; sur les revenus des ouvriers qualifi&#233;s. Dans notre exemple fictif, on pourrait par exemple supposer que l'indexation des plafonds de l'imp&#244;t sur les salaires et traitements s'arr&#234;terait &#224; 30.000 FF l'an. Au-dessus de ce plafond, la progressivit&#233; de l'imp&#244;t continuerait &#224; jouer &#224; fond, r&#233;duisant donc quelque peu l'&#233;cart entre les salaires bas et &#233;lev&#233;s.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Ensuite, le meilleur moyen pour combattre la &#034;tension&#034; excessive des revenus des salari&#233;s, c'est de lutter pour des primes de vie ch&#232;re, des primes de fin d'ann&#233;e, et de v&#233;ritables augmentations des salaires (au-del&#224; du jeu de l'&#233;chelle mobile) &#233;gales pour tous et pour toutes, l'application du principe &#224; travail &#233;gal salaire &#233;gal, de nuancer le jeu de l'&#233;chelle mobile, en introduisant des plafonds des salaires-traitements, &#224; partir desquels les adaptations ne seraient plus automatiques mais donneraient lieu &#224; des n&#233;gociations. Pareille position se justifie th&#233;oriquement par le fait que les traitements &#233;lev&#233;s des cadres ne sont pas destin&#233;s int&#233;gralement &#224; l'achat de biens de consommation courante, servant &#224; l'&#233;tablissement de l'index du co&#251;t de la vie. Une partie de ces revenus sert &#224; l'achat de biens de luxe, dont les prix &#233;voluent diff&#233;remment de ceux des biens de consommation courante. Une autre partie est destin&#233;e &#224; l'accumulation priv&#233;e des capitaux (&#233;pargne) que l'action syndicale efficace (dans ce cas pr&#233;cis : la conqu&#234;te de l'&#233;chelle mobile des salaires) n'a aucun int&#233;r&#234;t &#224; favoriser.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Il y a cependant des objections contre cette th&#232;se. L'introduction de plafonds purement num&#233;riques compliquerait l'automatisme de l'&#233;chelle mobile, qu'il faut justement arracher, et risquerait de se retourner contre les ouvriers eux-m&#234;mes, si l'inflation devient galopante. Elle entra&#238;nerait donc la n&#233;cessit&#233; d'une r&#233;vision p&#233;riodique de ces plafonds, ce qui entraverait encore davantage le jeu automatique de l'adaptation. En outre, en freinant l'adaptation des traitements &#233;lev&#233;s &#224; l'augmentation du co&#251;t de la vie, on n'augmenterait nullement les salaires touch&#233;s par les gagne-petit ; on augmenterait simplement les profits patronaux. Sous pr&#233;texte de freiner l'accumulation des capitaux priv&#233;s (l'&#233;pargne) des cadres, on favoriserait l'accumulation des capitaux des trusts et des monopoles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finalement, cette th&#232;se nous semble surtout peu efficace. Si le patronat paie des traitements &#233;lev&#233;s &#224; certaines cat&#233;gories de cadres, c'est qu'il y trouve son int&#233;r&#234;t, &#233;conomiquement et socialement. On ne peut gu&#232;re l'emp&#234;cher de le faire sans jeter bas le r&#233;gime capitaliste. M&#234;me si les traitements &#233;lev&#233;s n'&#233;taient pas index&#233;s, le patronat les &#034;arrondirait&#034; volontairement, sans y &#234;tre oblig&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La v&#233;ritable lutte contre les &#233;carts excessifs des traitements et salaires ne s'op&#232;re pas en limitant le jeu de l'&#233;chelle mobile, mais en arrachant les primes et augmentations &#233;gales pour tous. Les ouvriers ont int&#233;r&#234;t &#224; arracher une &#233;chelle mobile simple, transparente et automatique, pour &#233;viter d'&#234;tre grug&#233;s et de perdre leur pouvoir d'achat. L'&#233;chelle mobile sert &#224; cette fin, et non &#224; celle de combattre l'in&#233;galit&#233; des r&#234;ve nus. Faisons-la servir cette fin de la mani&#232;re la plus pr&#233;cise possible, et utilisons d'autres armes pour atteindre d'autres buts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lutte pour l'&#233;chelle mobile est une lutte de l'ensemble de la classe des salari&#233;s (y compris des employ&#233;s) et non une lutte cat&#233;gorielle. Elle doit surtout permettre une mobilisation interprofessionnelle unitaire pour prot&#233;ger efficacement l'extension du principe de l'&#233;chelle mobile aux travailleurs (et allocataires sociaux) les moins bien pay&#233;s, qui sont g&#233;n&#233;ralement aussi les moins bien organis&#233;s. Justement &#224; cette fin, son application int&#233;grale &#224; tous les salaires et traitements, en pourcentages et non en somme fixe, est indispensable pour assurer l'unit&#233; d'int&#233;r&#234;ts de l'ensemble de la classe. Faire jouer l'&#233;chelle mobile de mani&#232;re &#224; ce que les couches les mieux pay&#233;es de la classe ouvri&#232;re ne conservent pas leur pouvoir d'achat par l'adaptation automatique de leur salaire &#224; la hausse du co&#251;t de la vie, ce n'est pas favoriser la coh&#233;sion ou l'&#233;galit&#233; croissante au sein des travailleurs, mais au contraire la division.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il reste un argument en faveur d'un traitement privil&#233;gi&#233; des bas salaires dans le cadre de l'&#233;chelle mobile : la structure diff&#233;rente des d&#233;penses de m&#233;nage des gagne-petit, par rapport &#224; celle des d&#233;penses des cat&#233;gories mieux r&#233;tribu&#233;es, ferait diminuer le pouvoit d'achat des premiers plus fortement que celui des secondes, en cas d'inflation. Cet argument est certainement valable dans des pays comme l'Italie ; il l'est moins dans des pays comme la Grande-Dretagne, o&#249; les prix des produits alimentaires sont subventionn&#233;s par le gouvernement. De toute fa&#231;on plut&#244;t que de limiter le jeu automatique de l'&#233;chelle mobile, la r&#233;ponse &#224; de telles injustices, il faut r&#233;clamer le contr&#244;le ouvrier sur le calcul de l'indice des prix utilis&#233; comme point de d&#233;part pour l'&#233;chelle mobile, indice qui doit &#034;coller&#034; de la mani&#232;re la plus fid&#232;le &#224; la structures des d&#233;penses d'un m&#233;nage ouvrier &#224; salaire moyen.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est par contre indispensable pour prot&#233;ger la classe ouvri&#232;re dans son ensemble, et non les seuls travailleurs au travail, contre les effets de l'inflation, c'est l'extension du principe de l'&#233;chelle mobile &#224; tous les allocataires sociaux. Les retraites et pensions, les allocations de ch&#244;mage et de mutil&#233;s, les allocations de maladie et d'infirmit&#233;, les primes de naissance et allocations familiales, devraient &#234;tre index&#233;es et automatiquement adapt&#233;es aux augmentations mensuelles du co&#251;t de l&#224; vie, de m&#234;me que les salaires et traitements. Cette revendication est d'autant plus n&#233;cessaire que les gagne-petit &#224; revenus fixes sont les plus durement frapp&#233;s par la hausse des prix des produits de premi&#232;re n&#233;cessit&#233;, et pr&#233;cipit&#233;s dans une mis&#232;re noire par l'inflation.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'&#233;chelle mobile et la &#171; sinc&#233;rit&#233; de l'Index &#187;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s que les travailleurs ont arrach&#233; l'&#233;chelle mobile des salaires, le centre de gravit&#233; de la lutte pour &#233;viter que la classe ouvri&#232;re ne paie les frais de l'inflation se d&#233;place vers le calcul de la hausse r&#233;elle des prix. Partout, patronat et Etat bourgeois s'efforcent de faire admettre les index des prix (ou du co&#251;t de la vie) &#233;tablis par l'administration publique comme base de calcul pour d&#233;terminer les adaptations des salaires. Partout, l'exp&#233;rience d&#233;montre que ces indices-l&#224; sont truqu&#233;s et servent d'arme patronale pour retarder les adaptations des salaires, c'est &#224; dire pour accro&#238;tre les profits capitalistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les techniques les plus couramment utilis&#233;es par la bourgeoisie pour arriver &#224; cette fin sont :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Le dosage malhonn&#234;te des articles et services, dont on tient compte pour calculer l'index du co&#251;t de la vie. En effet, cet index mensuel est une moyenne r&#233;sultant des fluctuations des prix d'un nombre &#233;lev&#233; d'articles et de services. Si on glisse dans la masse totale de ces articles une s&#233;rie de biens peu ou pas consomm&#233;s par les travailleurs, dont les augmentations de prix sont inf&#233;rieures &#224; la moyenne, on obtient une hausse de l'index qui ne refl&#232;te pas sinc&#232;rement l'augmentation r&#233;elle du co&#251;t de la vie. Ainsi, le mouvement syndical belge a longtemps d&#233;nonc&#233; ce qu'il appelle &#034;l'index-chapeau-boule&#034;, parce que des articles comme les chapeaux-boules que les travailleurs n'ach&#232;tent gu&#232;re, furent pris en consid&#233;ration pour calculer l'index du co&#251;t de la vie.&lt;br class='manualbr' /&gt;A la m&#234;me cat&#233;gorie de manipulations malhonn&#234;tes appartient l'usage d'exclure du calcul du co&#251;t de la vie des services dont les prix augmentent &#224; une vitesse particuli&#232;rement rapide (par exemple, dans certains pays : les loyers et les frais m&#233;dicaux non rembours&#233;s par la S&#233;curit&#233; Sociale), ou de les y inclure dans des proportions inf&#233;rieures &#224; leur poids r&#233;el dans les d&#233;penses des m&#233;nages. Si les travailleurs consacrent par exemple 20% de leurs revenus au paiement des loyers et charges, que ces loyers augmentent de 15% par an, alors que les hausses des marchandises consomm&#233;es n'est que de 10%, et que l'index n'accorde dans sa &#034;pond&#233;ration&#034; que 5% aux loyers, au bout d'un an, ce calcul malhonn&#234;te de l'index aura fait perdre aux travailleurs plus de 2,5% de pouvoir d'achat sur leur salaire annuel global !&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Le relev&#233; malhonn&#234;te des prix r&#233;els. En r&#233;gime capitaliste, malgr&#233; la concentration commerciale qui se poursuit, les m&#234;mes articles sont souvent vendus &#224; des prix fort diff&#233;rents. C'est particuli&#232;rement vrai pour les produits alimentaires. Continuer &#224; relever les prix de la nourriture dans des march&#233;s, o&#249; de moins en moins de m&#233;nag&#232;res ont la possibilit&#233; de s'approvisionner r&#233;guli&#232;rement ; ou bien les relever dans des supermarch&#233;s pr&#232;s des autoroutes, o&#249; la masse des travailleurs ne s'approvisionne pas non plus, cela peut conduire &#224; un index des prix qui s'&#233;carte s&#233;rieusement des d&#233;penses r&#233;elles des m&#233;nages des travailleurs.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Manipuler le r&#233;sultat global de l'index en &#034;pesant&#034; sur le prix de certains articles. C'est ce qu'on a appel&#233; en Belgique &#034;la politique de l'index&#034;, qui n'est cependant payante pour le patronat et l'Etat bourgeois que s'il y a des seuils, en dessous desquels aucune adaptation des salaires n'a lieu. Si ce seuil s'&#233;tablit par exemple &#224; 2%, le gouvernement peut, en bloquant arbitrairement le prix de certains produits de large consommation (par ex. le pain), maintenir la hausse de l'index artificiellement &#224; 1,9% ou 1,8%, causant ainsi pendant des mois des pertes de pouvoir d'achat de pr&#232;s de 2% pour les travailleurs.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Le trucage de l'index des prix est tellement manifeste que dans plusieurs pays, notamment en Italie et en France, les fonctionnaires des Instituts de Statistiques l'ont eux-m&#234;mes d&#233;nonc&#233;, et ont offert aux organisations syndicales leur aide pour calculer un index &#034;sinc&#232;re&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Belgique, les syndicats ont obtenu un droit de veto sur la &#034;reconnaissance officielle&#034; de l'index. Si&#233;geant dans une &#034;commission des prix&#034; aux c&#244;t&#233;s des repr&#233;sentants patronaux et gouvernementaux, ils peuvent refuser de reconna&#238;tre valable l'index publi&#233; chaque mois par le gouvernement. Mais ce &#034;veto suspensif&#034; n'a qu'une valeur purement propagandiste, puisqu'il n'implique nullement que des augmentations de salaires qu'entra&#238;nerait un index plus sinc&#232;re sont automatiquement obtenues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi, vouloir garantir une &#233;chelle mobile prot&#233;geant le pouvoir d'achat des travailleurs, cela implique arracher le droit des syndicats d'&#233;tablir leur propre index du co&#251;t de la vie comme base du calcul des augmentations des salaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce calcul syndical du niveau mensuel des prix ne devrait pas s'op&#233;rer dans la p&#233;nombre des bureaux, fussent-ils des bureaux syndicaux, ni par le truchement des seuls techniciens, fussent-ils des techniciens qui se mettent au service de la classe ouvri&#232;re. Les prix devraient &#234;tre relev&#233;s r&#233;guli&#232;rement par des &#233;quipes de m&#233;nag&#232;res et de travailleurs, dans les magasins, par des comit&#233;s de contr&#244;le des prix. Ces relev&#233;s devraient &#234;tre compar&#233;s et discut&#233;s publiquement et contradictoirement devant les masses laborieuses. Associer d&#232;s aujourd'hui la masse des travailleurs &#224; l'application de l'&#233;chelle mobile, c'est assurer demain la plus large d&#233;mocratie ouvri&#232;re, la plus large initiative de la base, la v&#233;ritable auto-organisation et auto-gestion des travailleurs, lorsqu'ils auront conquis le pouvoir politique et renvers&#233; le r&#233;gime capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Et si l'inflation devient galopante ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'inflation ne cesse de s'amplifier au cours des derni&#232;res ann&#233;es. Le danger d'une inflation galopante, o&#249; les prix n'augmentent plus de 6% ou 10% par an, mais de 40% ou de 50%, est une menace r&#233;elle suspendue sur l'avenir des salaires et traitements, si le r&#233;gime capitaliste continue &#224; se survivre. Surtout en p&#233;riode de crise sociale et politique aigu&#235;, l'inflation galopante est une arme couramment utilis&#233;e par la bourgeoisie, comme ce fut le cas r&#233;cemment au Chili, sous le gouvernement de l'Unit&#233; Populaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que les travailleurs sont pay&#233;s en monnaie en d&#233;pr&#233;ciation rapide, les capitalistes, eux, d&#233;tiennent les &#034; valeurs r&#233;elles &#034;, &#224; savoir les marchandises, les machines, les terrains, dont la valeur exprim&#233;e en monnaie augmente dans la m&#234;me proportion que le pouvoir d'achat de cette monnaie diminue. Lorsqu'un climat d'inflation galopante s'&#233;tablit, on assiste donc &#224; un sc&#233;nario connu notamment en Allemagne dans la p&#233;riode 1922-23 et au cours de l'occupation nazie en Europe occidentale pendant la deuxi&#232;me guerre mondiale. Stockage, sp&#233;culation et agiotage massifs, rationnement l&#233;gal ou de fait des gagne-petit, march&#233; noir, queues devant les magasins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La baisse du niveau de vie des travailleurs est in&#233;vitable dans ces conditions. L'&#233;chelle mobile, pour pouvoir prot&#233;ger le pouvoir d'achat des travailleurs, devrait &#234;tre d'application hebdomadaire, voire quotidienne, et non plus simplement mensuelle. L'extension du march&#233; noir rendrait d'ailleurs le calcul d'un index de prix &#171; sinc&#232;re &#187; de plus en plus malais&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces conditions, la lutte pour prot&#233;ger la classe ouvri&#232;re contre les effets de l'inflation ne pourrait plus &#234;tre centr&#233;e seulement autour de l'&#233;chelle mobile et du contr&#244;le des prix par des comit&#233;s. Il faudrait joindre &#224; cet arsenal de revendications d'auto-d&#233;fense de la classe ouvri&#232;re une s&#233;rie de mesures d'urgence pour la protection de l'int&#233;grit&#233; physique et nerveuse des travailleurs :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; contr&#244;le de la pr&#233;sence et des acheminements de tous les stocks par les travailleurs dans les entreprises de production, de transport et de distribution ;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; d&#233;pistage et saisie syst&#233;matique par des comit&#233;s de quartier des stocks d&#233;tourn&#233;s vers le march&#233; noir ;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; distribution directe, par des comit&#233;s d'usine, de produits de premi&#232;re n&#233;cessit&#233; aux masses laborieuses, par le truchement de comit&#233;s de quartier et de coop&#233;ratives ouvri&#232;res de distribution ;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#233;tablissement d'un plan de production d'urgence pour la satisfaction des besoins &#233;l&#233;mentaires des travailleurs, plan qui serait impos&#233; aux entreprises de production, de transport et distribution par des organismes de contr&#244;le ouvrier ;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; confiscation sans indemnit&#233; ni rachat de toutes les entreprises qui d&#233;tournent des marchandises des circuits de distribution normaux ;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;La liste de ces mesures d'urgence indique clairement que l'inflation galopante instaure une situation dans laquelle la suppression du r&#233;gime capitaliste cesse d'&#234;tre un objectif purement propagandiste pour la classe ouvri&#232;re, mais se confond de plus en plus avec la lutte quotidienne pour la d&#233;fense des int&#233;r&#234;ts imm&#233;diats vitaux des travailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une mani&#232;re plus g&#233;n&#233;rale, au fur et &#224; mesure que l'&#233;chelle mobile est conquise mais que l'inflation se maintient ou s'aggrave, le centre de gravit&#233; de la lutte ouvri&#232;re se d&#233;place forc&#233;ment d'une simple protection du pouvoir d'achat des salaires vers un combat contre les nuisances du r&#233;gime capitaliste dans son ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La responsabilit&#233; des grandes firmes capitalistes, des banques et de l'Etat bourgeois dans l'organisation syst&#233;matique de la hausse des prix doit &#234;tre concr&#232;tement d&#233;pist&#233;e et d&#233;nonc&#233;e. Le contr&#244;le ouvrier sur le calcul des prix de revient dans les entreprises de production ; le contr&#244;le ouvrier sur les canaux interm&#233;diaires entre centres de production et ventes au consommateur final, doit permettre de r&#233;v&#233;ler les marges b&#233;n&#233;ficiaires et le parasitisme ainsi que la sp&#233;culation qui sont les sources de l'inflation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La revendication de la nationalisation, sans indemnit&#233; ni rachat, des grands trusts et interm&#233;diaires financiers responsables de l'inflation et leur gestion sous contr&#244;le ouvrier, deviennent alors la r&#233;ponse-cl&#233; du mouvement ouvrier contre l'inflation dans son ensemble.&lt;/br&gt;&lt;font color=&#034;#f5f5f5&#034;&gt;&lt;a href=&#034;https://didimaia.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://marmaris-turkey.net/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://didimescortbayanlar.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort bayan&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://marmarisgirl.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort bayan&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://didim-altinkum.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;didim escort bayanlar&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://infomarmaris.com/&#034; style=&#034;color: #f5f5f5; text-decoration: none;&#034;&gt;marmaris escort bayanlar&lt;/a&gt;&lt;/font&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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