Publié le 1er octobre 1991
La tentative de coup d’État néostalinien en Union soviétique et ses conséquences dramatiques indiquent que nous sommes à un tournant de l’histoire mondiale. De même que le SWP britannique, la tendance politique à laquelle j’appartiens, la IVe Internationale, a condamné dès le début ce coup et a salué les mobilisations ouvrières de masse qui ont contribué de façon décisive à sa défaite. Mais maintenant, comme il était clair depuis longtemps, la question se pose de savoir si le capitalisme sera restauré en Europe orientale, en Union soviétique, à Cuba et en Chine.
Pour nous, contrairement à la logique de Chris Harman et du SWP, un tel aboutissement signifierait une victoire majeure pour l’impérialisme mondial. Le capitalisme ne peut être restauré qu’en infligeant des défaites majeures à la classe ouvrière. La bureaucratie des États ouvriers déformés et dégénérés est incapable de résister à la restauration capitaliste ; en fait, des secteurs entiers de la bureaucratie cherchent à se recaser, soit comme capitalistes soit comme membres de l’appareil d’État d’un système capitaliste reconstitué.
Selon nous, la classe ouvrière et la petite minorité de socialistes dans ces pays doivent mener un double combat. Ils doivent d’abord lutter jusqu’au bout contre la bureaucratie, pour qu’elle soit politiquement battue. Dans certaines circonstances, il peut s’avérer possible de s’adresser à des secteurs de la base des partis staliniens et néostaliniens et de les gagner ; mais là n’est pas le cœur de la question. Politiquement, il faut mener une lutte sans répit pour battre les partis staliniens et néostaliniens et construire des syndicats indépendants de masse et de nouveaux partis ouvriers.
Mais, en même temps, les révolutionnaires doivent s’opposer à toute tentative de détruire les rapports de propriété collectivisés. Cela signifie concrètement se battre sans réserve contre les tentatives de privatiser les entreprises et de détruire les conquêtes sociales de la classe ouvrière — des conquêtes minées par l’inefficacité, l’iniquité et la désorganisation chronique, mais néanmoins réelles, comme les énormes subventions aux loyers et aux produits alimentaires, les coûts très bas du logement et des transports, la gratuité des crèches et de la santé, et surtout la garantie du plein-emploi.
L’impérialisme exige la destruction de ces conquêtes — aussi minées et désorganisées fussent-elles — pour généraliser les rapports marchands. Ce fut, par exemple, la précondition de l’aide économique accordée à la Hongrie et à la Pologne dans le cadre du programme PHARE. L’intégration de la RDA dans la RFA a eu pour conséquences une attaque très dure contre ces acquis : montée du chômage jusqu’à près de 40 %, suppression de la gratuité des crèches imposant le retour des femmes au foyer, une hausse spectaculaire des loyers et des prix.
Nous n’avons aucune nostalgie du stalinisme. Mais toute révolution implique le danger d’une contre-révolution. Qui pourrait croire qu’une restauration du capitalisme en Union soviétique, en Chine ou à Cuba serait autre chose qu’une défaite ? Chris Harman et le SWP le pensent. Selon eux, comme l’affirme (illogiquement) Harman, ce ne serait qu’un « pas de côté », du « capitalisme d’État » au « capitalisme d’État multinational (!) » (voir, à propos de ce concept singulier, son article dans le no 46 d’International Socialism). Leur théorie s’avère incapable de répondre aux besoins du double combat contre le stalinisme et contre la restauration capitaliste, et ce à cause du dogme du capitalisme d’État et des théories fallacieuses sur le développement du capitalisme moderne que le SWP a inventées pour justifier son dogme.
Selon le SWP, qui développe les théories de Hilferding et de Boukharine, tout le capitalisme moderne n’est qu’une forme ou une autre de « capitalisme d’État », le capital fusionnant de plus en plus avec l’État. À l’époque des sociétés multinationales, nous rejetons catégoriquement cette thèse. La fonction de cette opération théorique des tenants du capitalisme d’État est évidente : si tout capitalisme est une forme de capitalisme d’État, on peut glisser sur les différences fondamentales entre économies capitalistes et non capitalistes. Pour clarifier le problème, il nous faut remonter à ce qui fait la spécificité du capitalisme selon Marx, et examiner la réalité du capitalisme contemporain avec ses crises périodiques.
Puisque nous estimons que le capitalisme contemporain est la preuve concrète des théories de Marx, Harman nous qualifie de « simplistes au plus haut degré ». C’est une accusation grave, qui est tout simplement erronée.
La thèse générale de Harman est que les crises en Union soviétique peuvent être considérées comme des variantes de crises capitalistes. Cela implique toute une série d’allégations, tirées par les cheveux, sur le caractère du capitalisme moderne et notamment sur la fusion du capital et de l’État. Comme nous le verrons, la surestimation de cette fusion amène logiquement l’école Cliff-Harman à exagérer le rôle de la planification dans le cadre du capitalisme contemporain et à sous-estimer par conséquent les possibilités de crises capitalistes.
Harman essaye d’analyser le « capitalisme moderne occidental ». Mais il s’agit là d’une abstraction. Il y a une économie capitaliste internationale, fondée sur l’unité organique (et contradictoire) des pays impérialistes et des pays du tiers monde. Comme Lénine l’a expliqué à Boukharine [1], l’ancêtre, avec Hilferding, des théories économiques de Cliff, il est impossible de séparer le fonctionnement de l’impérialisme des lois générales du mode de production capitaliste qui sont analysées dans les trois tomes du Capital.
Le capitalisme ne peut pas exister sans que le capital-argent soit le point de départ et le résultat final de la production pour le profit. Le capitalisme ne peut pas exister sans la production marchande généralisée, sans le caractère privé — et non immédiatement social — du travail, et sans la contradiction entre valeur d’usage et valeur d’échange, inhérente à la marchandise.
Voilà bien la « simplification extrême » commise par Karl Marx, dans les trois tomes du Capital, les Grundrisse et les Manuscrits de 1861-1862. On ne peut considérer comme « capitaliste » un système économique dans lequel ces lois n’opèrent plus et où « l’État » (pourquoi pas « le parti », le secrétaire général ou n’importe quel pape infaillible ?) peut, d’une manière ou d’une autre, empêcher les lois objectives de fonctionner derrière le dos du peuple.
Tout le monde a le droit de se considérer comme socialiste révolutionnaire, tout en pensant que le Capital de Marx est « dépassé » (en tant que produit du XIXe siècle). Mais personne n’a le droit d’attribuer à Marx des idées que non seulement il n’a pas partagées, mais contre lesquelles il a polémiqué pendant plus d’un quart de siècle.
Dans le Capital, Marx explique en toute clarté que la reproduction du capital — et donc son accumulation et la croissance économique sous le capitalisme — découle de « l’unité d’un processus de production de valeur (plus-value) et de réalisation de valeur (plus-value) ». Des marchandises produites, mais non vendues, n’aboutissent pas à une accumulation de capital. La loi de Say est absurde. Dans le cadre de la production marchande, le produit ne crée pas automatiquement la demande pour sa réalisation. C’est pourquoi les crises de surproduction sont inévitables sous le capitalisme.
Cela est aussi vrai au XXe siècle que ce l’était au XIXe siècle. Ce sera vrai aussi au XXIe siècle, si le capitalisme survit. Si, par contre, une économie naissait où cela ne serait plus vrai, ce serait alors de deux choses l’une : ou bien que l’analyse du capitalisme faite par Marx se soit avérée fausse, ou bien que la nouvelle économie soit différente du capitalisme.
C’est justement pour cette raison que Marx explique dans les Grundrisse :
« Comme la valeur constitue le fondement du capital, et comme nécessairement elle ne peut exister qu’à travers l’échange contre tout équivalent [contre-valeur, Gegenwert, est le terme utilisé par Marx], elle « s’autorepousse ». Un capital universel, sans capitaux différents qu’il confronte et avec lesquels il échange [pas avec lesquels il mène une « concurrence militaire », mais avec lesquels il échange, E. M.] est, par conséquent, une impossibilité [2]. »
Harman rétorquera que c’est Mandel et non Marx qu’il a traité de « simpliste à l’extrême ». En effet, Mandel n’est pas Marx et ne croit pas l’être. Mais l’objection ne serait valable que si Harman pouvait prouver que Mandel n’a pas résumé correctement les thèses centrales du Capital. Or, il en est incapable. Nous avons déjà mis au défi Cliff et Harman à ce sujet. Nous renouvelons le défi. Ils ne pourront fournir aucune preuve tout simplement parce que c’est impossible à prouver.
En renversant complètement la position de Harman, Alex Callinicos nous accuse d’éclectisme et de pragmatisme et non de « simplification exagérée » (Trotskyism, Buckingham, 1990). Selon lui, notre refus des explications monocausales des booms et des crises économiques est incompatible avec la prétention du marxisme à être une « théorie de la totalité sociale ». Malheureusement, notre rejet des explications monocausales se base encore une fois sur une référence littérale à Marx, qui a écrit à propos des causes des crises économiques :
« Les crises commerciales mondiales doivent être considérées comme la concentration réelle et le réajustement forcé de toutes les contradictions de l’économie bourgeoise. Les facteurs particuliers qui sont condensés dans ces crises doivent donc apparaître et être décrits dans chaque sphère de l’économie bourgeoise, et plus nous avançons dans l’analyse de celle-ci, plus, d’un côté, sont nombreux les aspects de ce conflit qui doivent être saisis, et plus, de l’autre, on doit montrer que ses formes les plus abstraites se reproduisent et sont contenues dans les formes les plus concrètes. » (Théories de la plus-value, édition allemande, t. 2, p. 510).
Nous sommes bien loin d’une explication monocausale des crises capitalistes !
En revenant encore à Popper, Callinicos prétend que notre façon d’expliquer les développements sociaux par l’interaction dialectique du concret et de l’abstrait, de l’objectif et du subjectif, du général et du particulier, du logique et de l’historique — qui n’est que l’application de la méthode dialectique de Marx — « maintient son intégralité au prix de la perte de toute valeur explicative » (op. cit., p. 44). Vraiment ? Selon lui, la preuve de notre « échec » serait ce que nous considérons être l’une des théories explicatives les plus importantes que nous avons formulées, à savoir notre pronostic, au milieu du boom de l’après-guerre, c’est-à-dire au milieu des années soixante, selon lequel une nouvelle « onde longue dépressive » commencerait à la fin de la décennie ou au début des années soixante-dix, avec des récessions beaucoup plus graves, un taux moyen de croissance beaucoup plus bas et un chômage chronique constamment croissant. N’est-ce pas ce qui s’est effectivement passé ? Selon l’Évangile de saint Cliff, cela n’aurait pas dû ou pas pu se passer. Mais cela s’est passé quand même.
L’argument est donc renversé. C’est le dogme du capitalisme d’État qui n’a pas de valeur explicative. Pour démontrer le contraire, il faut se livrer à une gymnastique stérile de choix de citations sans prendre en considération la logique réelle des idées. Ce n’est pas digne d’Alex Callinicos de recourir à ce type d’arguments.
Nous invitons donc tous les marxistes, dans le SWP et autour de lui, à partager notre « péché mortel » : préférer le sophistiqué et laborieux Marx des milliers de pages du Capital, des Grundrisse et des Manuscrits de 1861-1862 aux simplificateurs « logiques » et aux dogmatiques de l’école Cliff-Harman-Callinicos. Même si nous devions être brûlés, nous continuerions à crier : eppur si muove. La réalité prouve que nous avons raison.
Certes, notre thèse (hypothèse) — qui est celle de Marx — est réellement scientifique parce qu’elle pourrait (peut) être parfaitement réfutée. S’il n’y avait pas eu de crises de surproduction pendant un siècle ou un demi-siècle ; s’il n’y avait eu de chômage important dans aucun pays impérialiste ; s’il n’y avait pas eu de misère croissante dans les pays capitalistes du tiers monde, ni une « nouvelle pauvreté » en Occident ; alors la conclusion irait de soi : Marx et ses modestes disciples comme Mandel auraient eu tort. Mais était-ce la tendance réelle des événements au cours des vingt dernières années ?
Harman insiste sur le fait qu’« à partir du moment où le capitalisme entre dans sa phase monopolistique et impérialiste, il est dominé par des groupes géants qui n’organisent certainement pas le processus de production en leur sein sur la base d’un échange de marchandises aux prix du marché, mais par une interaction planifiée des input et des output ».
En fait, cela n’est pas seulement vrai pour les groupes « géants » de la phase impérialiste. Cela l’était aussi pour toute usine combinée du XIXe siècle, par exemple dans les usines de construction de machines à vapeur ou de machines pour l’industrie textile.
Mais qu’est-ce qui se passe lorsque les produits de ces groupes quittent l’usine ? Doivent-ils être vendus ou peuvent-ils être distribués par « une interaction planifiée des input et des output » ? Malheureusement pour messieurs les propriétaires et les managers de Ford, Philips et De Beers, des voitures invendues, ou des téléviseurs et des diamants vendus à des prix en forte baisse, cela signifie moins de profits et moins d’accumulation du capital, sous le capitalisme des monopoles aussi bien qu’à l’époque du « laisser-faire ».
Hors de l’entreprise, c’est la loi de la valeur qui domine. Et cette domination agit aussi sur l’organisation interne de l’entreprise. Les monopoles s’efforcent de contrôler les marchés (ce qu’ils parviennent à réaliser, en réalité, c’est d’éviter une concurrence permanente à couteaux tirés en ce qui concerne les prix). Mais ils ne peuvent pas supprimer la contradiction fondamentale entre la socialisation objective croissante du travail et l’appropriation privée. Il est impossible de surmonter cette contradiction dans le cadre du capitalisme.
Admettons — par pure hypothèse — que durant une période donnée, en gros de 1890 à 1940, les « trusts monopolistiques d’État », pour utiliser la formule de Boukharine, aient été réellement la forme prédominante des entreprises capitalistes, et que pendant cette période la lutte entre eux sur le marché mondial ait été décidée « en premier lieu par les rapports de forces militaires ». Harman ne semble pas s’être aperçu de ce que ces traits correspondent de moins en moins à la réalité capitaliste depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, c’est-à-dire depuis un demi-siècle. Le principal nouveau trait du « capitalisme tardif » est l’internationalisation croissante des forces productives et, par conséquent, l’internationalisation croissante du capital lui-même.
Mais en même temps, aucun « État international », et à plus forte raison aucun « État mondial », n’a surgi. La forme organisationnelle principale du capital aujourd’hui n’est pas le « trust monopolistique d’État », mais la société multinationale, de plus en plus indépendante de tous les États. Moins de sept cents multinationales dominent le marché mondial. La concurrence entre elles n’est pas décidée en premier lieu par le rapport de forces militaire. Sinon, on ne pourrait pas comprendre pourquoi les multinationales qui ont leur base aux États-Unis ont constamment perdu du terrain par rapport à celles du Japon et de l’Allemagne occidentale, autrement dit pourquoi l’impérialisme des États-Unis a perdu progressivement l’avantage technologique, industriel et financier dont il disposait face à ses concurrents, tout en maintenant intacte son hégémonie militaire. Certes, il y a une interaction concrète complexe entre compétition technologique, industrielle, commerciale, financière, politique et militaire. Cela doit être examiné et réexaminé pour chaque sous-période spécifique (périodes du cycle économique et périodes de la lutte de classes) des quarante-cinquante dernières années. Mais il n’en reste pas moins que le capitalisme contemporain selon Harman est en retard d’environ un demi-siècle sur la réalité objective.
Le dogme du capitalisme d’État ne correspond tout simplement pas à la réalité du capitalisme international d’aujourd’hui. Les quatre traits principaux de celui-ci — les sociétés multinationales, la surexploitation continue du tiers monde, le rythme accéléré de l’innovation technologique durant la « troisième révolution technologique » et l’inflation permanente — n’ont pas été pris en considération par cette théorie. La coupure avec la réalité, au nom de la défense du dogme, est à peu près complète.
L’économie capitaliste internationale a flotté vers la prospérité sur une mer de dettes. L’endettement mondial en dollars est estimé actuellement à dix trillions de dollars. En Allemagne, la dette publique augmente trois fois plus vite que le PNB. Chaque jour ouvrable, la seule spéculation monétaire a un mouvement égal au volume annuel du commerce mondial. Et pourtant, l’article de Harman traite du capitalisme moderne sans parler de l’inflation, sans parler de la dette et sans même parler de la monnaie.
Nous avons déjà expliqué que la théorie du capitalisme d’État empêche ses partisans de prévoir les crises de surproduction successives qui ont eu lieu depuis le début des années soixante-dix, alors que nous avons pu les prévoir. Harman tente maladroitement de régler ce problème, en affirmant qu’il ne s’agissait pas de véritables crises de surproduction, mais de crises de stagnation (des phénomènes de stop-go, selon l’idiome britannique). C’est tout simplement faux.
Durant les récessions de 1973-1974 et de 1980-1982, il y a eu des déclins réels de la production industrielle et des ventes. Il y a un déclin réel de la production et des ventes dans la récession actuelle — plus en Grande-Bretagne, soit dit en passant, que dans d’autres pays industrialisés. Se cramponner, à tout prix, à un dogme devient un handicap qui empêche de voir et de comprendre les faits, même s’ils vous sautent à la figure.
Il y a en Grande-Bretagne, aujourd’hui, un déclin de 6 % de la production industrielle, trois millions de chômeurs et bientôt trois millions et demi, et des milliers de petites entreprises qui font faillite. Pourtant, Harman dira à ces millions de victimes qu’il ne s’agit pas d’une « véritable » crise de surproduction, mais seulement d’une « stagnation ». Les intéressés seront heureux d’apprendre cette bonne nouvelle, vous pouvez en être sûr !
Nous avons souligné ce qui est la meilleure preuve que l’économie soviétique n’est pas capitaliste, à savoir que pendant plus de soixante-dix ans, elle n’a pas connu de crise générale de surproduction. Il y a, en Union soviétique, une crise systémique spécifique, mais elle doit être analysée comme crise combinée d’allocation disproportionnée de ressources et de sous-production de valeurs d’usage, notamment de biens de consommation. Nous avons résumé notre argument en disant qu’on ne peut pas expliquer des magasins vides tout simplement comme une variante de magasins (archi)pleins, ni la sous-production de valeurs d’usage comme une variante de la surproduction de marchandises.
Chris Harman répond qu’il y a en Union soviétique une demande excédentaire, ce qui constitue justement une phase du cycle économique capitaliste. C’est certainement le plus bizarre de tous ses arguments. On pourrait dire également qu’au XIXe siècle, les paysans de la Russie tsariste ou de la Chine étaient périodiquement frappés par des famines, ou que les paysans africains n’ont pas de souliers, à cause d’une « demande excédentaire ». Harman ne semble pas savoir que la pénurie chronique de l’offre (un niveau de production trop bas) est un phénomène historique. Il souligne lui-même que c’est justement le cas des biens de consommation agricoles en Union soviétique depuis que Staline mit en œuvre sa politique désastreuse de collectivisation forcée, c’est-à-dire pendant soixante ans. Où est donc la « logique » ? Quel est le rapport entre une « demande excédentaire » et l’insuffisance de l’offre de biens alimentaires ? Et comment le « capitalisme » (fût-il « capitalisme d’État ») cadre-t-il avec tout cela ?
Est-ce qu’on pourrait imaginer, en Grande-Bretagne capitaliste, une situation où, pendant soixante ans, il y aurait « une offre insuffisante » par rapport à une « demande excédentaire », par exemple, de viande, de certaines qualités de pain, d’oranges et de bananes, de souliers pour enfants, de vêtements pour hommes et pour femmes, de téléviseurs en couleurs qui ne se détraquent pas et de voitures particulières — sans qu’aucun capitaliste n’y fasse quelque chose, renonçant ainsi à réaliser d’énormes profits soit par la fabrication de ces produits, soit par leur importation ?
Pourquoi tous les capitalistes auraient-ils un comportement aussi stupide ? N’ont-ils pas intérêt à maximiser leurs profits à court ou moyen terme, indépendamment des conséquences à long terme ? Seraient-ils, peut-être, motivés par un attachement fanatique à « l’équilibre économique général », au Generalkartell ou aux théories de Hilferding-Boukharine-Cliff, plutôt que par le désir de maximiser leurs profits et d’accroître ainsi leur richesse, ce qui est la voie concrète d’accumulation du capital, indépendamment, encore une fois, des conséquences macroéconomiques ultimes d’un tel comportement ?
Ne sont-ils pas obligés d’essayer de maximiser leurs profits par peur de faire faillite, alors qu’une telle peur n’a jamais existé en Union soviétique ? Est-ce qu’on peut rencontrer, dans le monde réel, des capitalistes ayant un comportement si absurde ? Le fait que les bureaucrates soviétiques se comportent d’une façon différente, ont des motivations différentes et agissent dans un cadre institutionnel différent, n’est-il pas la raison pour laquelle la production soviétique n’était pas adaptée à la demande dans les domaines susmentionnés, pendant six décennies ? N’est-ce pas la preuve que la bureaucratie n’est pas une classe capitaliste ? Tout cela est si évident et si élémentaire qu’on est gêné de le rappeler à des marxistes intelligents comme Cliff et Harman.
Le camarade Harman mène une guerre sans merci contre le sens commun. Il a raison sur un point. Dans le monde extrêmement complexe où nous vivons, le sens commun ne suffit certainement pas pour comprendre ce qui se passe réellement. Mais une chose est de dire qu’il ne suffit pas ; tout autre est de croire qu’il est inutile. Un conseil amical au camarade Harman : il devrait se doter d’un tout petit peu de sens commun. Il serait plus réaliste et plus à l’aise.
Selon le sens commun, une sous-production constante et durable — pendant soixante ans ! — de valeurs d’usage est structurellement différente des crises périodiques récurrentes de surproduction de valeurs d’échange, de marchandises. Cela ferait du bien à Harman de se rendre compte d’une telle différence.
Le capitalisme est une production généralisée de marchandises. Cela signifie que la loi de la valeur domine et redistribue périodiquement les ressources de façon à adapter l’offre à la demande. C’est pour cette raison que, sous le capitalisme, il ne peut pas y avoir, pendant soixante ans, une « demande excédentaire » de catégories entières de marchandises. (Il peut y avoir, bien entendu, soixante ans, et même des siècles, de besoins physiques non satisfaits. Mais c’est encore là une caractéristique du capitalisme. Des besoins se traduisant par une « demande », c’est-à-dire un pouvoir d’achat, c’est-à-dire de l’argent disponible, sont tout à fait différents de besoins physiques non monnayés.)
Sous le capitalisme, à la différence de la production marchande précapitaliste, la loi de la valeur opère par le biais de la poursuite de la maximisation des profits privés (privés dans le sens de « pour chaque entreprise prise séparément »). Le capital se transfère des branches ou secteurs où les profits sont (plus) bas, vers les branches ou secteurs où les profits sont (plus) élevés. Dans chaque branche, les entreprises cherchent à réaliser des profits plus élevés que ceux de leurs concurrents, surtout en réduisant les prix de revient. C’est le moteur principal de l’augmentation de la productivité du travail — le « progrès technique » — et de la lutte menée contre la classe ouvrière pour accroître le taux d’exploitation.
Dans l’économie soviétique, tous ces mécanismes ne fonctionnent pas ou ne fonctionnent que marginalement. La loi de la valeur n’est pas supprimée. Mais elle ne règne pas, comme elle ne dominait pas dans la Chine classique, où le commerce était très développé et des quantités importantes de capital monétaire étaient accumulées. Contrairement à ce que Harman prétend, l’allocation essentielle des ressources matérielles et humaines en URSS se produit sous forme d’allocation a priori par l’État, c’est-à-dire par le sommet de la bureaucratie, sur la base de priorités préétablies.
Ces priorités sont déterminées par le désir de la bureaucratie de maintenir et d’élargir son pouvoir et ses privilèges, et non par la recherche du profit. Dans ce sens, encore une fois contrairement à ce que Harman prétend, les privilèges de la bureaucratie dans le domaine des biens de consommation, intrinsèquement liés à son monopole du pouvoir dans l’État et dans les entreprises, inspirent son comportement économique. Si, après tout ce que la littérature de la glasnost a révélé, on continue à nier cela, on lutte, encore une fois, contre le sens commun élémentaire.
À ce propos, il y a un défaut majeur dans la chronologie que dresse Cliff sur les origines du pouvoir et des privilèges de la bureaucratie. Selon lui, le rôle des bureaucrates en tant que maîtres (capitalistes d’État) de l’économie soviétique et, par conséquent, de leurs privilèges de consommation, serait le résultat de l’accroissement de l’accumulation du capital après 1928, sous la pression du marché mondial, de la concurrence avec les puissances capitalistes étrangères. La séquence réelle des événements est différente.
Comme l’a révélé en 1990, au colloque Boukharine de Wuppertal, le professeur Potchekoldin de l’institut du marxisme-léninisme de Moscou, qui a eu accès aux archives secrètes du comité central du PCUS, en 1923 déjà, un permanent du parti au niveau des directions régionales (goubernia) avait un revenu neuf fois supérieur à celui d’un ouvrier moyen. Pour les permanents du comité central, le revenu était trente fois supérieur. Ces énormes différences de revenu ont précédé toute accumulation accélérée de capital et toute « concurrence » avec des puissances étrangères. Elles ont constitué la base matérielle du Thermidor soviétique et étaient essentiellement limitées à la sphère de la consommation.
Nous avions indiqué, il y a trente ans déjà, les conséquences désastreuses à long terme de l’indifférence fondamentale de la bureaucratie envers les performances économiques d’ensemble, autant au niveau de l’entreprise qu’au point de vue macroéconomique. Depuis lors, cette constatation est devenue banale en Union soviétique. Pourtant, Harman, prisonnier de sa logique « capitaliste d’État », refuse toujours de comprendre cette logique économique, fondamentalement différente de celle du capitalisme [3].
Nous n’avons jamais dit, comme certains, que l’économie soviétique est une « économie de gaspillage ». Nous avons dit qu’elle combine croissance économique et énormes gaspillages, sans disposer d’un mécanisme qui corrige les disproportions croissantes (un mécanisme qui, comme Trotsky l’avait expliqué déjà en 1932, ne peut être que le résultat de la combinaison de la démocratie socialiste et des contrôles par le marché [4]). C’est pourquoi le taux de croissance ne pouvait que diminuer et les coûts (pertes, gaspillage) du système ne pouvaient qu’augmenter. Nous l’avons dit également, il y a trente ans.
Mais l’économie soviétique n’était pas seulement une économie produisant du « gaspillage ». Elle était aussi une économie caractérisée, pour toute une période historique, par un taux de croissance moyen plus élevé que celui du capitalisme, une économie qui, tout en ne pouvant pas rattraper celle des États-Unis, réduisait l’écart avec les pays capitalistes les plus avancés [5]. Après beaucoup de tergiversations, Harman reconnaît au moins ce fait et nous fournit des statistiques sur les taux de croissance moyens en URSS, dans la période 1951-1975 (il aurait pu prendre également 1928 comme point de départ), des taux bien plus élevés que la moyenne de ceux des pays capitalistes avancés. Et soudain, par un étonnant tour de passe-passe, il s’efforce de transformer ce fait même en argument de la théorie du capitalisme d’État ! Il faut vraiment avoir du culot pour expliquer cela après quarante ans de débats sur cette même question, pendant lesquels l’International Socialism — SWP — a défendu la position opposée (Harman lui-même l’avait fait dans son premier article de notre débat actuel).
Ne se contentant pas de ce premier tour de passe-passe, Harman en fait un autre, en minimisant en fait le poids des coûts énormes de la mauvaise planification soviétique, de « l’économie de commandement étatique (bureaucratique) ». Il nous accuse de donner de fausses informations sur l’utilisation d’engrais dans l’agriculture soviétique par rapport à l’utilisation d’engrais aux États-Unis et en Europe occidentale. Mais il est à côté de la plaque.
Nous n’avons jamais dit que l’Union soviétique consomme plus d’engrais que les États-Unis dans les champs. Nous avons dit qu’elle en produit davantage, mais qu’une grande partie de cette production n’est pas utilisée, n’est pas consommée. Elle est gaspillée dans des cabanes sans toit au niveau des fermes, dans des entrepôts surchargés, dans des wagons non déchargés, etc.
Tout cela n’est pas le résultat du fonctionnement de la loi de la valeur, ni le résultat d’une planification socialiste. C’est le résultat des priorités arbitraires fixées par la nomenklatura pour l’allocation des ressources, avec la conséquence, entre autres, que la part des ressources totales allouées au secteur des services et aux transports est la moitié ou moins de la moitié de ce qu’elle est dans les pays capitalistes industrialisés. Encore une fois, ceci est aujourd’hui une évidence, en Union soviétique. Mais Harman préfère l’ignorer.
Certes, il accepte une autre évidence : qu’il y a, dans l’économie soviétique, des goulots d’étranglement croissants. En général, cette évidence est exprimée par la formule selon laquelle la bureaucratie soviétique a été incapable de passer d’une industrialisation (croissance économique) extensive à une industrialisation intensive, alors que les vastes réserves de matières premières, de sols relativement fertiles et de main-d’œuvre commençaient à s’épuiser en URSS. C’est ainsi que l’économie soviétique a raté la troisième révolution technologique. Au lieu de se réduire, son retard technologique par rapport à l’Occident s’est aggravé considérablement depuis la fin des années soixante-dix, avec toutes les conséquences, y compris dans le domaine militaire. C’est là qu’est l’explication matérialiste de la coopération plus étroite de Gorbatchev avec l’impérialisme, contrairement aux théories du « complot ».
Mais une simple question se trouve dès lors posée, à laquelle Harman et Cliff ne peuvent pas répondre : pourquoi ce processus s’est-il développé de cette manière précise ? Pourquoi les dirigeants prétendument « capitalistes » de l’Union soviétique n’ont pas fait ce que tous les capitalistes qui en avaient les moyens ont fait, pourquoi n’ont-ils pas investi, de façon plus efficace, dans l’électronique plutôt que dans la sidérurgie, et n’ont-ils pas concentré leurs efforts dans les secteurs industriels les plus modernes ?
Pourquoi n’ont-ils pas réussi à réaliser une « industrialisation intensive », comme même le Brésil et la Corée du Sud ont réussi à le faire, au moins partiellement, sans parler du Japon, de l’Allemagne occidentale, de la France ou de l’Italie ? Pourquoi la production soviétique de pétrole, la plus importante au monde, est-elle devenue de plus en plus inefficace, alors qu’elle devenait de plus en plus performante partout ailleurs ? À cause d’une pénurie de capitaux ? Mais, sous le capitalisme, il n’y a jamais de pénurie « absolue » de capitaux. Il y a toujours la combinaison d’un afflux croissant de capital vers certaines branches et d’une fuite croissante vers d’autres branches (encore une fois, c’est ce sur quoi porte la loi de la valeur). Pourquoi donc n’y a-t-il pas eu de tels mouvements, en temps utile, en Union soviétique et sur une échelle suffisamment grande ?
Parce que les ouvriers soviétiques n’ont pas créé assez de plus-value, c’est-à-dire parce qu’ils n’ont pas été assez exploités ? Ou bien parce qu’ils ont été trop exploités ? Ou encore parce que la production de nourriture était insuffisante ? Pourquoi une production agricole limitée ou de bas salaires réels auraient-ils empêché de produire dix millions d’ordinateurs, mais non de produire cinquante millions de tonnes d’acier inutiles ou cent cinquante mille tracteurs non utilisés ?
La réponse évidente n’est-elle pas que, contrairement aux capitalistes, les bureaucrates soviétiques n’ont pas d’intérêt direct dans une production performante et une concurrence victorieuse ? Qu’ils ne sont pas motivés par la recherche du profit ? Qu’ils se caractérisent par un parasitisme conservateur et non par un effort constant pour augmenter la production ?
La combinaison des énormes succès initiaux de la planification soviétique et du dysfonctionnement croissant du système économique reflète la nature combinée, double, de la société soviétique dans son ensemble. Ses réussites sont le résultat de ce qui subsiste encore de la révolution d’Octobre. Ses échecs sont le résultat de l’étranglement de la société par la bureaucratie parasitaire. Si Harman trouve illogique cette combinaison contradictoire, cela montre seulement qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans sa « logique ».
Dans la Révolution trahie, Trotsky a pu résumer sa conception de la nature double, contradictoire, de l’économie soviétique dans des termes qui, cinquante ans avant les événements, constituent une anticipation parfaite de ce qui se passe en Union soviétique depuis la fin des années soixante-dix et le début des années quatre-vingt :
« Le rôle progressiste de la bureaucratie soviétique coïncide avec la période d’assimilation. Le gros travail d’imitation, de greffe, de transfert, d’acclimatation s’est fait sur le terrain préparé par la révolution. Il n’a pas été question, jusqu’ici, d’innover dans le domaine de la technique, de la science ou de l’art. On peut construire des usines géantes d’après des modèles importés de l’étranger sous le commandement bureaucratique, en les payant, il est vrai, le triple de leur prix. Mais plus on ira, plus on se heurtera au problème de la qualité et celui-ci échappe à la bureaucratie comme une ombre. La production semble marquée du sceau gris de l’indifférence. Dans l’économie nationalisée, la qualité suppose la démocratie des producteurs et des consommateurs, la liberté de critique et d’initiative, toutes choses incompatibles avec le régime totalitaire de la peur, du mensonge et de la louange.
« Après le problème de la qualité, il s’en pose d’autres, plus grandioses et plus complexes, que l’on peut grouper sous la rubrique de l’« action créatrice technique et culturelle ». (…) La civilisation socialiste ne s’épanouira qu’avec le dépérissement de l’État. Cette loi simple et inflexible implique la condamnation, sans recours possible, du régime politique actuel de l’URSS. La démocratie soviétique n’est pas une revendication politique abstraite ou morale. Elle est devenue pour le pays une question de vie ou de mort. » (La Révolution trahie, Éditions de Minuit, 1963, pp. 619-620.)
Ces mots prophétiques ont été écrits en partant de la théorie selon laquelle l’Union soviétique est un État ouvrier bureaucratisé. Peut-être que cette théorie n’était pas tellement erronée, après tout !
Harman insiste beaucoup sur le fait qu’aujourd’hui le développement de l’économie soviétique est marqué par la stagnation, voire par une croissance négative. Mais ceci est le résultat de la décomposition graduelle de la façon dont cette économie a fonctionné pendant soixante ans, et non le reflet de ce fonctionnement. Si un pont, faute d’entretien et de réparations, est en danger d’écroulement et si, par conséquent, la circulation est progressivement réduite, cela ne démontre pas du tout que cette circulation n’avait jamais été intense par le passé, ou que le pont n’avait jamais été utile.
L’affirmation de Harman selon laquelle les magasins polonais d’aujourd’hui, pleins de marchandises (valeurs d’échange) qui ne trouvent pas acheteurs, sont le produit des magasins vides d’hier, est du même acabit. Ce n’est pas vrai. En fait, ces magasins sont le résultat de la décomposition d’un système, qui a été caractérisé, pendant des décennies, par une pénurie de valeurs d’usage de consommation, provoquée par une production insuffisante et inadéquate, et qui est maintenant remplacé par un système de production croissante de valeurs d’échange.
Le caractère particulier du comportement des bureaucrates soviétiques, notamment au niveau de l’entreprise, tout à fait différent de celui des capitalistes, s’explique par leurs intérêts matériels et par les traits essentiels de l’économie soviétique après la victoire de la contre-révolution politique bureaucratique, le Thermidor soviétique.
Le pouvoir de la bureaucratie se base sur l’usurpation du pouvoir de la classe ouvrière, sur une suppression de fait de ses droits politiques et son élimination de tout exercice du pouvoir aussi bien dans l’État que dans l’économie. Il implique également une forte limitation (même une forte réduction, dans une première phase) de la consommation ouvrière. Dans de telles circonstances, seuls les intérêts matériels immédiats des bureaucrates pouvaient être le moteur direct de la réalisation du plan bureaucratique.
Croire autre chose, croire que les gens agissent comme les incarnations directes de lois sociales objectives, y compris la nécessité de l’accumulation du capital, sans la médiation de leurs intérêts particuliers, c’est entretenir une illusion rationaliste (idéaliste, en réalité) naïve. Même sous le capitalisme, les lois d’accumulation se réalisent par la médiation des capitalistes individuels, qui s’efforcent de défendre leurs intérêts immédiats, et non indépendamment de ces intérêts.
En Union soviétique, la réalisation du plan dépend des intérêts particuliers des bureaucrates sous une double forme. Justement parce qu’ils ne sont pas propriétaires privés des moyens de production, les bureaucrates individuels se préoccupent avant tout de la stabilité de leur poste. Le danger de perdre leur emploi (sous Staline, de perdre la liberté, sinon la vie) ou leurs chances d’avancement sont tout à fait réels. Le revenu des bureaucrates est directement lié à la stabilité de leur poste, qui leur donne accès à de nombreux avantages non monétaires.
En outre, leur revenu monétaire dépend de l’accomplissement ou du dépassement du plan. Une petite différence dans la réalisation de l’objectif prévu par le plan, par exemple son accomplissement à 98 % ou, au contraire, à 102 %, peut faire varier le revenu des bureaucrates de 50 %, sinon plus, par le biais de différentes primes, etc.
Mais, comme nous l’avons déjà dit, la planification bureaucratique a été marquée dès le début par des disproportions énormes, ce qui a entraîné des irrégularités permanentes dans l’approvisionnement, des pénuries chroniques, des interruptions constantes de la production. Tous ces traits de la planification bureaucratique — par contraste avec la planification socialiste — rendent difficile la réalisation et le dépassement du plan.
Pour défendre leurs intérêts matériels, les bureaucrates ont donc recours à une réaction typique, tout à fait différente du comportement normal des capitalistes. Ils s’efforcent d’accumuler systématiquement des réserves (de matières premières, de main-d’œuvre, d’équipement), indépendamment des coûts [6]. C’est tout simplement faux que l’industrie soviétique soit caractérisée par une surutilisation des ressources et un manque extrême de réserves (de stocks de « facteurs productifs »). Il y a des réserves énormes, mais elles sont généralement dispersées dans un grand nombre d’unités de production et de distribution. Elles ne sont pas à la disposition des autorités centrales de la planification (de l’État).
En outre, dans le but de disposer de tels « amortisseurs », les bureaucrates individuels donnent au centre de fausses informations. Non seulement ils ne déclarent pas les réserves dont ils disposent, mais ils sous-évaluent aussi systématiquement les capacités productives existantes et exagèrent leurs besoins de ressources supplémentaires. Leur logique est simple. Plus la capacité de production reconnue de l’entreprise et les objectifs prévisibles du plan sont bas, plus facilement ces objectifs seront atteints et plus les revenus des bureaucrates et leurs chances de maintenir leur poste et de continuer leur carrière seront élevés. La même chose vaut, en gros, pour ce qui concerne la demande de ressources additionnelles. Plus elles seront grandes et plus il sera facile de réaliser et de dépasser le plan.
Mais les autorités centrales savent tout cela. Elles partent donc de l’idée que les informations qu’elles reçoivent des unités de production et de distribution sont partiellement fausses. À leur tour, leur réaction est double. En premier lieu, elles envoient une armée de contrôleurs pour vérifier les données. Deuxièmement, elles corrigent systématiquement et de façon tout à fait arbitraire la masse de données reçues d’en bas au moment où elles précisent les objectifs du plan. La mauvaise information systématique se généralise. Voilà le secret de l’économie bureaucratiquement planifiée, de l’hypertrophie du département III (dépenses non productives, une armée gigantesque de contrôleurs-inspecteurs-policiers de toutes sortes) et du dysfonctionnement croissant de l’économie.
Pourtant, la description de l’économie soviétique par Harman nie même formellement l’existence du département III. Elle mélange dans un seul département I la production de machines et les matières premières utilisées pour la reproduction élargie, c’est-à-dire l’accumulation du capital, c’est-à-dire la croissance économique, avec la production d’armes, les stocks d’acier rouillé, le coton jamais délivré aux usines textiles, les luxueux « palais de la culture » pour la bureaucratie, les pommes de terre qui pourrissent dans les champs. Comment de tels biens contribuent-ils, du point de vue des valeurs d’usage, à la reproduction élargie et à la croissance économique, voilà bien un mystère. Ici, le refus des théoriciens du capitalisme d’État d’identifier les contradictions fondamentales de la marchandise — la contradiction entre valeur d’usage et valeur d’échange, entre travail privé et travail social — et du capitalisme, en tant que production généralisée de marchandises, révèle toutes ses implications.
Contrairement à la logique de la planification socialiste, la planification bureaucratique comporte un élément intrinsèque d’opacité, d’absence de transparence, non corrigé par le marché et la loi de la valeur. Paradoxalement, l’économie soviétique a été caractérisée autant, sinon plus, par l’absence de planification réelle, par une semi-planification ou pseudo-planification, que par l’absence de démocratie socialiste (contrôle ouvrier) et de contrôles nécessaires par le marché.
Il faut ajouter que la logique fondamentale de toute bureaucratie — y compris la bureaucratie capitaliste, dans la société bourgeoise — et la logique fondamentale du capitalisme sont tout à fait différentes. Les bureaucrates agissent sur la base d’une économie d’allocation des ressources a priori (Zuteilungswirtschaft). C’est pourquoi ils ont intérêt à utiliser entièrement ces ressources, indépendamment des résultats, pour éviter que l’allocation soit automatiquement réduite l’année suivante. Ils ont aussi intérêt à demander plus de ressources, indépendamment des résultats.
En revanche, les capitalistes n’obtiennent leur revenu qu’a posteriori, lorsque leurs produits sont vendus. Pour cette raison, aussi bien qu’en fonction de la pression générale de la concurrence à laquelle ils sont soumis, ils ont intérêt à réduire les coûts et à les calculer exactement. Ils ne peuvent pas opérer « indépendamment des coûts ».
Cela ne signifie pas que leur comportement économique est plus « rationnel » que celui des bureaucrates. Ce qui est « rationnel » à l’échelle microéconomique, au niveau d’une firme ou d’un trust, peut avoir des conséquences tout à fait irrationnelles à long terme [7].
Nous voulons seulement souligner le fait que le comportement des bureaucrates et celui des capitalistes sont fondamentalement différents, parce qu’ils sont intégrés dans des cadres socio-économiques différents et soumis à des contraintes différentes, et non parce que les uns sont « meilleurs » que les autres.
Derek Howl fait une tentative timide de sauvegarder le rapport entre la théorie du « capitalisme d’État » et le marxisme — c’est-à-dire le problème de la fonction de la loi de la valeur dans l’économie soviétique — en expliquant que la bureaucratie soviétique « compare » les coûts de production en URSS avec ceux de ses concurrents internationaux et qu’elle se soumet par ce biais à la loi de la valeur (International Socialism, no 49, 1990). Sans le savoir, il met le doigt sur une faiblesse essentielle du dogme du « capitalisme d’État ».
Une entreprise capitaliste « compare » certainement ses prix de revient avec ceux de ses concurrents nationaux et internationaux. Mais justement, sous le capitalisme, la « comparaison » n’est que le point de départ du processus et nullement son aspect décisif. Quelles que puissent être les erreurs contenues dans ces comparaisons — qui impliquent toujours des prévisions, des projections, des extrapolations, c’est-à-dire des marges d’erreur considérables —, seules les entreprises qui ont un taux de profit plus élevé que la moyenne réussissent. L’une des contradictions fondamentales du système est précisément la tendance à la chute du taux moyen du profit, comme résultat de la hausse de la composition organique du capital et non à cause d’une « offre excessive » de capital, comme Howl le prétend.
La production de plus-value (mise en valeur du capital) n’est introduite dans l’analyse par Marx de la tendance à la baisse du taux du profit qu’en tant que force compensatoire, incapable de redresser la situation, puisque, fondamentalement, l’accroissement de la production de plus-value ne peut pas être proportionnel à la hausse de la composition organique du capital en termes de valeur. Mais toute cette partie centrale du troisième tome du Capital n’est même pas mentionnée par Howl. Après nous avoir présenté la mystification d’un capitalisme sans argent, la direction du SWP nous offre maintenant la mystification supplémentaire d’un capitalisme sans tendance au déclin du taux moyen du profit.
Mais la tentative d’expliquer le « capitalisme » (ou même le « capitalisme d’État ») en fonction des rapports avec le marché mondial (« comparaison avec les concurrents étrangers ») comporte un autre aspect irréel et déformant la réalité, que nous avions déjà relevé dans le débat avec Michael Kidron à la fin des années soixante (Readings on State Capitalism, 1970). L’économie russe prérévolutionnaire, de même que l’économie des pays d’Europe orientale (à l’exception de la Bohême en Tchécoslovaquie) était une économie sous-développée, incapable de se moderniser et de s’industrialiser complètement dans le cadre du marché mondial [8].
La « concurrence » avec les « puissances » étrangères faisait, en pratique, que ces pays avaient une structure économique semi-coloniale. Ils étaient condamnés à se spécialiser dans la production et l’exportation de matières premières et de produits agricoles. Leur modernisation était, dans une large mesure, bloquée par cette dépendance. C’est justement en se libérant, dans une large mesure, de la dépendance du marché mondial, en supprimant de façon despotique la « concurrence » avec les « puissances étrangères », qu’ils ont pu briser leur dépendance d’abord en Russie, ensuite en Europe orientale. C’est exactement de cette manière que la domination de la loi de la valeur a été supprimée dans ces pays. En effet, la loi de la valeur domine en premier lieu par le truchement du marché mondial [9].
Le test décisif de la restauration du capitalisme aujourd’hui serait précisément une restauration de la domination de la loi de la valeur par le marché mondial, c’est-à-dire un retour à grande échelle de ces pays à un modèle de production semi-colonial, à leur spécialisation dans ces secteurs de la production où ils sont relativement plus compétitifs que dans l’industrie la plus moderne. L’avenir d’une Pologne, d’une Hongrie, d’une Lituanie, d’une Géorgie, d’une Ukraine et d’une Russie capitalistes serait plus proche des conditions du Portugal, de la Grèce et de la Turquie que de celles de l’Italie ou de la Finlande. Les implications sociales seraient pareillement désastreuses.
Les dirigeants du SWP ont expliqué pendant des décennies que le fait de ne pas admettre que l’URSS est un capitalisme d’État aboutirait à des positions erronées, sinon contre-révolutionnaires, face à des insurrections ouvrières dans ce pays ou dans d’autres de la même nature. Nous avons déjà montré que cette prévision n’a pas été confirmée par l’histoire. Pourtant, Harman y revient dans son deuxième article, en introduisant deux confusions.
D’abord, il prétend, à l’encontre des faits, que nous avons nourri des illusions sur la possibilité d’autoréforme de la bureaucratie et que nous avons même préféré, du moins dans le cas de la Pologne et de la Hongrie, cette autoréforme (« révolution par en haut ») à une révolution par en bas, c’est-à-dire le renversement de la dictature bureaucratique par une action des masses. Comme nous l’avons déjà dit, il s’agit là d’une calomnie pure et simple. Pas un seul jour, depuis que nous avons commencé à nous occuper de la question de la nature de l’URSS, nous n’avons abandonné la perspective de la lutte pour la révolution politique, selon la tradition de Trotsky et de notre mouvement depuis 1932.
Les citations que Harman utilise pour insinuer le contraire ne prouvent pas du tout ses allégations. Elles affirment tout simplement qu’il y a interaction inévitable entre le mécontentement croissant et l’action croissante des masses, d’une part, et les divisions internes de la bureaucratie, de l’autre. L’expérience l’a confirmé. Personne ne saurait prétendre que Rákosi, Gerő, Kádár, Nagy et Pál Maléter ont eu la même position lors de la révolution hongroise de 1956. En fait, non seulement ils ont lutté des deux côtés de la barricade, mais Gerő et Kádár ont fait fusiller Nagy et Maléter. Constater ces faits, indépendamment de la justesse de quelques prévisions concrètes à ce sujet, n’équivaut en rien à « capituler » devant le stalinisme, pas plus que constater la réalité du long boom de l’après-guerre ne signifiait capituler devant le capitalisme. Tout dépend des conclusions politiques et pratiques qu’on tire de la reconnaissance de ces faits. Les conclusions que nous avons tirées des divisions au sein de la bureaucratie étaient de continuer la lutte pour la défense des intérêts des ouvriers et le combat pour la révolution politique.
Harman introduit ensuite une seconde confusion. Des personnes, qui ont partagé la conception générale de l’« État ouvrier », sont accusées d’avoir développé, en fait, des positions tout à fait erronées. Il insinue que cela est, d’une manière ou d’une autre, la conséquence « logique » de cette conception. Il ne fournit aucune preuve causale ou empirique : il ne fait que lancer des accusations démagogiques, fondées sur un sophisme déductif classique : la généralisation abusive et infondée de cas particuliers.
Le recours à des acrobaties polémiques de ce genre n’apporte absolument rien de positif. Il devrait être banni de tous les débats théoriques et politiques sérieux entre révolutionnaires. Il ne peut que discréditer ceux qui en sont responsables.
En réalité, si on veut « déduire » quelque chose des réactions de différents courants révolutionnaires face aux changements en Europe orientale et en Union soviétique, la conclusion est justement opposée à celle de Harman. Toutes les sections de la IVe Internationale, sans une seule exception, ont rejeté la perspective d’une autoréforme de la bureaucratie. Toutes les sections ont maintenu et maintiennent leur orientation axée sur la révolution politique. Mais elles ont aussi maintenu leur analyse de l’URSS et des autres sociétés similaires comme des États ouvriers bureaucratisés, des sociétés gelées dans leur transition du capitalisme au socialisme par la dictature bureaucratique.
Nous sommes prêts à assumer notre responsabilité pour tout ce que nous avons écrit et fait, de même que pour tout ce qu’a fait et écrit le mouvement auquel nous appartenons, y compris les erreurs. Nous sommes prêts à corriger celles-ci et à en rechercher les racines. Mais nous ne sommes pas responsables de ce qu’Isaac Deutscher, qui a quitté le mouvement trotskyste en 1938 et n’a plus été membre de la IVe Internationale par la suite, a écrit et fait après cette date, tout en respectant ses écrits et les services qu’il a de toute évidence rendus en réhabilitant Trotsky aux yeux d’un large public international. Nous assumons encore moins une quelconque responsabilité pour ce qu’ont écrit ou fait Fred Halliday ou Val Moghadam, qui n’ont jamais été membres de la IVe Internationale, ni même trotskystes.
Mais la question réelle est, en effet, très importante : c’est celle de savoir quelles sont les conséquences politiques des deux positions différentes à propos de la nature sociale de l’URSS et des sociétés similaires, sur l’intervention des révolutionnaires dans les conflits sociaux qui se développent dans ces pays.
Harman cite deux épisodes insignifiants pour démontrer la prétendue utilité de la théorie du capitalisme d’État pour intervenir correctement en Europe orientale. Ses exemples ne sont pas convaincants. Dans le cas concret de l’ex-RDA, nos camarades du Groupe socialiste révolutionnaire (d’Allemagne orientale), qui partagent notre conception de l’URSS, soutenaient eux aussi les manifestations de masse auxquelles Harman se réfère.
La question de la privatisation, qui est un problème crucial dans les luttes sociales et politiques en Union soviétique et dans plusieurs pays d’Europe orientale, est mille fois plus importante, pour juger de l’orientation politique, que de savoir si on doit participer ou non à telle ou telle autre manifestation. Les camarades du SWP considèrent ce problème crucial comme un problème « secondaire ». C’est tout à fait absurde et irresponsable.
Si une privatisation de l’industrie se réalise à grande échelle en Union soviétique, il y aura entre trente et quarante millions de chômeurs. Un début de privatisation a déjà amené l’ex-RDA au niveau le plus élevé de chômage qu’un pays européen ait jamais connu, y compris lors de la crise de 1929-1933, soit environ 50 %. Est-il possible à un socialiste ou même à un syndicaliste responsable d’être indifférent ou neutre à ce sujet ?
En traînant les pieds, les dirigeants du SWP doivent finalement expliquer qu’ils sont eux aussi contre la privatisation, de même qu’ils sont contre la privatisation des entreprises nationalisées en Grande-Bretagne. Mais ils ne peuvent pas se tirer d’affaire de cette façon. En effet, comme Cliff l’a correctement souligné depuis l’époque du gouvernement Attlee, la nationalisation de certaines branches de l’industrie britannique correspondait à l’intérêt du secteur privé du capitalisme, elle était nécessaire pour renflouer ce secteur. On ne saurait soutenir que la propriété d’État en Union soviétique a renfloué quelque secteur privé que ce soit. L’industrie nationalisée britannique n’a pas empêché le développement massif du chômage, alors que la propriété nationalisée en Union soviétique y a empêché tout chômage massif pendant plus d’un demi-siècle.
Harman et Cliff sont pris au piège de leur caractérisation de la propriété d’État en Union soviétique comme « capitaliste ». Si elle l’était réellement, alors son abolition n’aurait pas beaucoup d’importance. Mais, malheureusement pour le camarade Harman, la différence est énorme aux yeux de dizaines de millions d’ouvriers en Union soviétique et en Europe orientale. Elle a déjà provoqué et va provoquer des luttes massives. Dans ces luttes, nous sommes inconditionnellement du côté des ouvriers qui s’opposent à la privatisation dans la pratique, indépendamment de leurs orientations idéologiques et indépendamment de savoir si un secteur de la bureaucratie les soutient également.
Nous n’acceptons pas l’alternative telle que la présentent les partisans du capitalisme néolibéral : soit la privatisation, soit le despotisme d’État. Nous rejetons le despotisme d’État et le despotisme du marché (de la richesse privée). Nous sommes pour un troisième modèle économique : l’autogestion démocratiquement planifiée — Trotsky avait parlé de « démocratie des producteurs-consommateurs » — dans laquelle les masses elles-mêmes décident, démocratiquement, ce qu’il faut produire en priorité, comment il faut le produire et comment il faut le distribuer.
Nous sommes pour la propriété collective, sociale, contre la propriété privée des grands moyens de production et d’échange. À la question de savoir comment la propriété collective devra être organisée, quelle sera l’articulation entre le contrôle des ouvriers sur les moyens de production et sur la production courante dans chaque entreprise, dans chaque branche industrielle, dans chaque région, dans chaque république et dans l’ensemble de l’Union, personne ne saurait donner une réponse achevée. Les ouvriers et les révolutionnaires soviétiques devront tirer les leçons d’une pratique nouvelle et des nombreux débats en cours.
Harman pose alors une question rhétorique :
« Si un État ouvrier, aussi déformé ou dégénéré soit-il, devenait un État capitaliste, cela représenterait un pas en arrière historique, une étape d’un processus contre-révolutionnaire auquel les marxistes devraient s’opposer. Mais dans ce cas, est-ce qu’ils ne devraient pas soutenir les secteurs de la nomenklatura qui s’opposent le plus à un tel changement, soutenir Ligatchev ou l’amoureuse de Staline, Nina Andreïeva, lorsqu’elle dénonce les tendances restaurationnistes de Gorbatchev, ou Iliescu, lorsqu’il écrase les étudiants de Bucarest ? N’auraient-ils pas dû appuyer les tentatives d’Honecker d’avoir recours à la force contre un mouvement qui est tombé si facilement sous l’hégémonie de l’Allemagne occidentale ? »
Mais cette « logique » correspond encore à un schéma formaliste, mécaniste, qui déforme le processus historique réel et les alternatives historiques réelles. L’effondrement des dictatures bureaucratiques en Europe orientale et la crise systémique profonde en Union soviétique se produisent sous l’impact direct de mobilisations de masses gigantesques en Europe orientale et de mobilisations de masses montantes en Union soviétique. Une dynamique de changement politique, une dynamique prérévolutionnaire, est ainsi enclenchée. Cette dynamique peut avoir trois aboutissements différents : une reconsolidation de la dictature bureaucratique, qui représenterait une défaite pour la classe ouvrière, une contre-révolution politique ; une restauration du capitalisme, c’est-à-dire une contre-révolution sociale, qui représenterait pour la classe ouvrière une défaite encore plus grande ; une victoire de la révolution politique qui serait la victoire de la classe ouvrière.
Nous sommes convaincus que seule une classe ouvrière militante, auto-organisée et de plus en plus consciente politiquement, peut empêcher la restauration du capitalisme. Nous sommes convaincus que les Ligatchev, Honecker, Ceaușescu, Deng Xiaoping et consorts sont totalement incapables d’empêcher cette restauration. Au contraire, toute répression du mouvement des masses, indépendamment de ses effets immédiats et de ses motivations, favorise la restauration du capitalisme en poussant politiquement la grande majorité des masses dans le camp probourgeois.
Les conséquences politiques, idéologiques et morales désastreuses de la dictature bureaucratique sur le niveau actuel de conscience de la classe ouvrière soviétique font que celle-ci a besoin de plus de temps et de la jouissance réelle des libertés démocratiques pour accumuler l’expérience nécessaire à la reconquête de sa capacité de lutter pour le pouvoir.
Pour cette raison, la défense et l’élargissement des libertés démocratiques déjà existantes — appelez-les glasnost ou autre chose, peu importe — est un préalable absolu pour une lutte victorieuse contre la restauration du capitalisme. Partout où ces libertés sont menacées par une force quelconque, les révolutionnaires doivent s’opposer à ces menaces, aussi résolument qu’ils s’opposent à la privatisation, encore une fois, indépendamment du fait qu’une partie de la bureaucratie puisse s’associer à cette lutte et indépendamment des drapeaux idéologiques sous lesquels les ouvriers défendent les libertés démocratiques.
En d’autres termes, les révolutionnaires en Union soviétique et en Europe orientale doivent lutter sur deux fronts : contre la privatisation et pour les droits démocratiques. Cela peut apparaître « illogique » aux formalistes. Mais cela correspond aux besoins immédiats et historiques de la classe ouvrière, en Union soviétique et à l’échelle mondiale.
Toute privatisation radicale de grandes entreprises en Union soviétique, de même que toute suppression des libertés existant de facto, tout retour à une dictature à la Brejnev, sinon à la Staline, serait un désastre pour la classe ouvrière soviétique et pour la classe ouvrière internationale. Cette position est parfaitement cohérente avec la conception de la IVe Internationale sur la place historique de la révolution politique dans le processus de la révolution mondiale. Nous n’avons pas besoin d’insister ici sur ce point.
Mais, où est la guerre civile sans laquelle, selon Trotsky et la IVe Internationale, la restauration du capitalisme, la victoire de la contre-révolution ne seraient pas possibles, s’écrient Harman et Howl ?
Trotsky et la IVe Internationale n’ont jamais dit qu’une guerre civile était inévitable pour la restauration du capitalisme. Ils ont seulement dit qu’il serait nécessaire de briser la résistance ouvrière, pour avancer sur le chemin de la restauration du capitalisme. La forme que prendrait ce processus dépendrait évidemment de la portée et du niveau de conscience politique de la résistance ouvrière. Voilà ce que Trotsky a écrit à ce sujet en 1936 :
« Si, à l’inverse, un parti bourgeois renversait la caste soviétique dirigeante, il trouverait pas mal de serviteurs parmi les bureaucrates d’aujourd’hui, les techniciens, les directeurs, les secrétaires du parti, les dirigeants en général. Une épuration des services de l’État s’imposerait aussi dans ce cas ; mais la restauration bourgeoise aurait vraisemblablement moins de monde à jeter dehors qu’un parti révolutionnaire. L’objectif principal du nouveau pouvoir serait de rétablir la propriété privée des moyens de production. Il devrait avant tout donner aux kolkhozes faibles la possibilité de former de gros fermiers et transformer les kolkhozes riches en coopératives de production du type bourgeois, ou en sociétés par actions. Dans l’industrie, la dénationalisation commencerait par les entreprises de l’industrie légère et de l’alimentaire. Le plan se réduirait dans les premiers temps à des compromis entre le pouvoir et les « corporations », c’est-à-dire les capitaines de l’industrie soviétique, ses propriétaires potentiels, les anciens propriétaires émigrés et les capitalistes étrangers. » (La Révolution trahie, Éditions de Minuit, 1963, p. 605.)
C’est à peu près une description de ce qui se passe actuellement en Europe orientale et de ce qui commence à se passer en Union soviétique. Il n’est pas question ici de guerre civile.
Les différences de méthode entre le formalisme et le dogmatisme schématiques et la pensée scientifique dialectique apparaissent très clairement dans la critique que fait Callinicos de notre analyse de la Seconde Guerre mondiale comme « cinq guerres en une seule ».
En s’efforçant encore une fois de retourner contre nous nos points forts, Callinicos nous accuse de « syncrétisme » et de « pensée scolastique » en parlant des « talents subtils d’un scolastique du Moyen Âge, distinguant, par exemple, pas moins de cinq guerres différentes dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale. (…) Le résultat est de priver la théorie sociale de l’interaction avec des remarques potentiellement infirmantes » (op. cit., p. 43). La dernière phrase est d’une incohérence totale ; elle est une réfutation presque parfaite de la dialectique. Le fait de constater des éléments contradictoires de la réalité signifierait « priver la théorie sociale de l’interaction avec des remarques potentiellement infirmantes ». On vous interdit de partir de l’idée que la réalité est contradictoire et on vous condamne à penser que les contradictions réellement existantes « infirment » automatiquement la théorie sociale. Toutes les références doivent être faites à des schémas formalistes de monocausalité, c’est-à-dire des dogmes préconçus, et non à la réalité vivante, et à des tentatives de développer des « théories sociales » qui prennent en considération, à l’avance, l’existence de ces contradictions et cherchent à les expliquer. Le rejet de la pensée dialectique se base, en dernière analyse, sur le rejet de la nature dialectique de la réalité objective elle-même.
La nuit, tous les chats sont gris. On peut alors développer la monocausalité en tentative systématique de réduire la « totalité » à un schème monocolore, c’est-à-dire rejeter le spectre des couleurs. Mais, comme disait le grand dialecticien Goethe : l’arbre de la vie est éternellement vert. Dans la riche totalité du monde réel à laquelle Marx se réfère — qui n’est jamais monocausale ni monocolore — il faut être obsédé par l’idée d’un « principe fondamental unique » pour ne distinguer qu’une seule couleur, le gris, ou, dans le meilleur des cas, deux couleurs : le blanc et le noir.
Passons donc du formalisme schématique à la question « éclectique » de ce qui s’est passé dans les processus historiques réels.
Oui, la Seconde Guerre mondiale a été surtout une guerre interimpérialiste, qui n’a joué aucun rôle progressiste et qui devait être condamnée par tous les révolutionnaires. Mais ce n’était pas que cela.
La guerre du peuple chinois contre la tentative de l’impérialisme japonais de le rendre esclave n’était pas une guerre interimpérialiste. Elle avait un but éminemment progressiste. C’était une guerre que les révolutionnaires devaient appuyer.
De même, la guerre des peuples soviétiques contre l’esclavage et le massacre massif par l’impérialisme nazi — répétons-le, le Generalplan Ost (plan général de l’Est) impliquait le massacre planifié de cent millions d’Untermenschen (sous-hommes) slaves, juifs et asiatiques — n’était pas une guerre interimpérialiste. Elle avait un but tout à fait utile. Elle était une guerre juste que les révolutionnaires du monde entier et les ouvriers soviétiques en premier lieu devaient appuyer à 100 % (comme Trotsky, en toute cohérence, les a appelés à le faire et comme, heureusement, ils ont fait). De même, les insurrections des peuples indien, algérien, indonésien, indochinois et philippin contre les seigneurs et les bouchers impérialistes n’étaient pas non plus des guerres interimpérialistes. Elles étaient aussi des révoltes justes et légitimes contre les massacres massifs et la surexploitation. Elles étaient tout à fait utiles et devaient être soutenues avec ardeur par tous les internationalistes.
Voilà donc pourquoi il y a eu cinq guerres en une seule. Avant de faire des boutades faciles contre ces distinctions concernant le sort d’un milliard et demi de personnes, essayez, s’il vous plaît, de réfuter l’analyse concrète. Vous aurez de la peine à le faire. Le fait que cinq guerres ont été jusqu’à un certain point mélangées n’élimine pas la spécificité de chacune d’elles, sauf si on remplace, pour citer Lénine, l’analyse concrète d’une situation concrète par un formalisme schématique.
Les opportunistes ont pris prétexte de la nature incontestablement particulière de l’impérialisme nazi et de l’impérialisme japonais pour en conclure que les peuples opprimés de l’Inde, de l’Indonésie et de l’Algérie n’avaient pas le droit de s’insurger contre leurs seigneurs impérialistes, aussi longtemps que la guerre mondiale se poursuivait, sinon ils renforceraient « objectivement » les impérialistes nazis et japonais (ce qui n’était même pas vrai « objectivement »). De même, ils prétendaient que les ouvriers américains, britanniques, canadiens et australiens n’avaient pas le droit de défendre leurs intérêts et leur indépendance de classe, s’ils ne voulaient pas aider « objectivement » Hitler et le Mikado (absurdité calomnieuse !).
En revanche, les dogmatiques sectaires ont pris prétexte du caractère interimpérialiste prédominant de la Seconde Guerre mondiale — qui est incontestable — pour nier toute autonomie relative des luttes des peuples et des masses des quatre autres guerres qui se déroulaient en même temps. Selon eux, ces guerres et ces insurrections ne pouvaient qu’aider « objectivement » l’un des deux camps impérialistes (encore une fois, cela était totalement faux « objectivement »). Ainsi, parallèlement aux opportunistes, ils prônaient l’abstentionnisme, c’est-à-dire une soumission passive à la surexploitation et au massacre de masse, tant que la « guerre impérialiste » n’était pas terminée partout, peut-être par suite d’une révolution instantanée et simultanée dans tous les pays.
Le caractère inégal, combiné et contradictoire des luttes de masse réelles est occulté au nom d’un « principe unificateur ». En pratique, et en dépit de toutes les bonnes intentions, cela équivaut à prêcher la passivité et la résignation à la fatalité.
Nous pensons que le devoir des révolutionnaires est l’exact opposé : celui d’encourager et de soutenir la résistance, les révoltes, les insurrections populaires et les révolutions, en essayant de développer l’indépendance de classe et l’auto-activité, mais sans faire de l’acceptation de ces contenus politiques une condition préalable ultimatiste pour apporter un appui critique à des luttes de masse justes et légitimes.
Signalons à propos qu’alors que la Première Guerre mondiale était incontestablement plus « homogène » et « unilatéralement » interimpérialiste que la Seconde, Lénine, qui était à des années-lumière du dogmatisme schématique, a reconnu parfaitement les germes de « plusieurs guerres en une seule » même à l’époque. En juillet 1916, dans une polémique contre des révolutionnaires internationalistes comme Rosa Luxemburg et Herman Gorter, il a écrit :
« Si, en 1917, la Belgique était annexée par l’Allemagne et qu’elle s’insurge en 1918 pour se libérer, […] en nous refusant à soutenir l’insurrection des régions annexées, nous devenons, objectivement, des annexionnistes. » (« Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes », Œuvres complètes, t. 22, p. 357.)
Il continuait en déclarant que le soulèvement du peuple irlandais contre l’impérialisme britannique était juste comme tous les soulèvements dans les colonies, bien qu’ils avaient lieu dans le cadre d’une guerre impérialiste (vous avez ici, déjà, d’une façon embryonnaire, trois guerres en une seule). Puis Lénine fait une réflexion plus générale :
« Croire que la révolution sociale soit concevable sans insurrection des petites nations dans les colonies et en Europe, sans explosions révolutionnaires d’une partie de la petite bourgeoisie avec tous ses préjugés, sans mouvement des masses prolétariennes et semi-prolétariennes politiquement inconscientes contre le joug seigneurial, clérical, monarchique, national, etc. — c’est répudier la révolution sociale. C’est s’imaginer qu’une armée prendra position en un lieu donné et dira : « Nous sommes pour le socialisme » ; et qu’une autre, en un autre lieu, dira : « Nous sommes pour l’impérialisme », et que ce sera alors la révolution sociale ! C’est seulement en procédant de ce point de vue pédantesque et ridicule qu’on pouvait qualifier injurieusement de « putsch » l’insurrection irlandaise. » (Ibidem, p. 383.)
Pédantesque et ridicule ! Ce n’est pas nous qui le disons, c’est Lénine — et l’attitude des camarades du SWP par rapport à ce qui s’est passé pendant et après la Seconde Guerre mondiale en Yougoslavie, en Chine, en Algérie, en Inde, en Indonésie, etc., pourrait mériter le jugement sévère de Lénine. Voilà une illustration claire des deux approches différentes.
Suivant l’exemple de nombreux critiques bourgeois, néostaliniens, eurocommunistes, sociaux-démocrates et sectaires, Callinicos s’en prend à Trotsky pour ses prévisions prétendument erronées, en 1939, sur les développements mondiaux. Il accuse encore une fois Mandel de transformer le marxisme en une théorie qui a perdu tout pouvoir explicatif, en tentant de « sauver » le pronostic de Trotsky.
En fait, la fameuse phrase de Trotsky dans l’URSS dans la guerre n’est citée qu’en partie, le plus souvent. Callinicos fait la même chose. Cette phrase ne dit pas qu’il y aura une société esclavagiste totalitaire à l’échelle mondiale, si la guerre ne se termine pas par des révolutions victorieuses. Elle dit :
« Si l’on considère cependant que la guerre actuelle va provoquer, non la révolution, mais le déclin du prolétariat, il n’existe alors plus qu’une issue à l’alternative : la décomposition ultérieure du capitalisme monopoliste, sa fusion ultérieure avec l’État et la substitution à la démocratie, là où elle s’est encore maintenue, d’un régime totalitaire. » (Œuvres, t. 22, p. 48.)
Cette prédiction (sa « valeur explicative ») s’est déjà avérée beaucoup moins erronée que Callinicos et d’autres critiques ne le prétendent à la légère. Après tout, la guerre a provoqué des révolutions, même si ce n’est pas sous la forme « pure » des révolutions sociales selon les pédants. Et la guerre a provoqué non pas un déclin, mais une montée du prolétariat, encore une fois pas sous la même forme qu’après 1916. Donc, la formule succincte de Trotsky est quelque peu utile, après tout, pour comprendre ce qui s’est passé entre 1945 et 1949.
Mais que dire des courtes échéances, de la prétendue « urgence » de Trotsky ? En automne 1939, Trotsky avait formulé en quelques mots sa pensée initiale, dans le vif d’une lutte de fractions et pour aborder le problème du choix historique fondamental soulevé par cette lutte fractionnelle. Quelques mois plus tard, il revenait sur le même sujet sous une forme plus élaborée et exhaustive, en rectifiant l’impression que le problème de l’alternative serait résolu à court terme. Dans son testament politique, le Manifeste de la conférence extraordinaire de la IVe Internationale tenue en mai 1940, il écrivait :
« Reste la question de la direction. Est-ce que la révolution ne va pas être trahie cette fois aussi dans la mesure où il y a deux Internationales au service de l’impérialisme alors que les éléments authentiquement révolutionnaires constituent une petite minorité ? En d’autres termes, allons-nous réussir à préparer à temps un parti capable de diriger la révolution prolétarienne ? Pour répondre correctement à cette question, il faut bien la poser. Naturellement, tel ou tel soulèvement peut et même doit se terminer par une défaite due à l’absence de maturité de la direction révolutionnaire. Mais il ne s’agit pas d’un soulèvement unique. Il s’agit d’une époque révolutionnaire entière.
« Le monde capitaliste n’a pas d’issue, à moins de considérer comme telle une agonie prolongée. Il faut se préparer pour de longues années, sinon des décennies, de guerres, de soulèvements, de brefs intermèdes de trêve, de nouvelles guerres et de nouveaux soulèvements (…) La question des rythmes et des intervalles est d’une énorme importance, mais elle n’altère ni la perspective historique générale ni la direction de notre politique. » (Œuvres, t. 24, pp. 70-71.)
Est-ce qu’une telle analyse sans urgence à court terme et basée sur une « perspective historique générale » n’aidait pas à comprendre ce qui s’est réellement passé après la Seconde Guerre mondiale ?
Encore une fois, la balle est dans l’autre camp. Obsédé par la « théorie unifiée » et la « monocausalité », Callinicos semble ne pas constater qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale il y a eu, après tout, des révolutions — ou des débuts de révolution — en Yougoslavie, en Grèce, en Italie, en Indochine, en Indonésie, en Chine, aussi bien que des crises prérévolutionnaires en Inde et en France. Dans les années cinquante, il y a eu la révolution bolivienne, la révolution algérienne, la révolution hongroise, la révolution au Viêt Nam du Sud et la révolution cubaine. Dans les années soixante, il y a eu Mai 68 en France et le « Mai rampant » en Italie. Ensuite, il y a eu la révolution portugaise et la révolution nicaraguayenne. Et cette liste n’est pas complète.
Entre-temps, il y a eu aussi des guerres « locales » qui ont déjà fait plus de morts que toute la Première Guerre mondiale. Est-ce que l’analyse-pronostic de Trotsky s’est avérée fausse ?
Il est vrai que Trotsky et la IVe Internationale ont sérieusement sous-estimé la durée des « brefs intermèdes de trêve » dans les pays impérialistes, c’est-à-dire le long boom de l’après-guerre et le développement impressionnant des forces productives (y compris la principale force productive : le prolétariat). Nous avons corrigé cette erreur, un peu tard, mais pas trop tard, en 1953. Toujours est-il que l’analyse globale de Trotsky était incontestablement plus correcte que celle d’autres tendances qui disaient : la révolution est finie, point ; ou bien la révolution est exclue pour toute une période historique, point ; ou encore le capitalisme est prospère à l’échelle mondiale, point ; ou aussi, le prolétariat est historiquement en déclin, point.
Il serait facile, soit dit en passant, de prouver que Trotsky et le mouvement trotskyste avaient élaboré la théorie d’au moins « quatre guerres en une seule » (c’est-à-dire, le caractère progressiste de la guerre d’autodéfense de l’URSS et de la Chine contre les agresseurs impérialistes et les insurrections des peuples coloniaux, à ne pas confondre avec la nature réactionnaire de la guerre interimpérialiste) longtemps avant 1939-1940. Et avant de mourir, Trotsky avait commencé à se prononcer clairement en faveur d’une appréciation des luttes de résistance des peuples européens contre l’occupation nazie comme des luttes elles aussi progressistes. Ainsi, loin d’être une théorie développée a posteriori pour démontrer qu’on avait eu raison en tout cas, la théorie des cinq guerres en une seule avait été développée avant les événements, les avait prévus correctement, et avait créé les bases d’une intervention correcte des révolutionnaires dans ces événements.
Là encore, il ne s’agit pas d’une question académique, mais d’une question soulevant, pour les révolutionnaires, des problèmes d’appréciation, de politique et d’intervention.
Avec une approche essentiellement idéologique des luttes de classes, des luttes de masses et des véritables révolutions populaires, on peut évidemment considérer que la révolution indochinoise, la deuxième révolution vietnamienne, la révolution yougoslave et, surtout, la révolution chinoise, n’étaient pas des révolutions sociales, puisqu’elles ont été manipulées et canalisées par des staliniens et ont abouti à des dictatures bureaucratiques. Si on peut démontrer que ces insurrections étaient menées par des idées et/ou des organisations « petites-bourgeoises » ou « bourgeoises », on peut conclure alors qu’il s’agissait d’insurrections bourgeoises et aucunement prolétariennes. Donc, la classe ouvrière égale la bourgeoisie (pour les partisans de la théorie du capitalisme d’État, dans les révolutions citées, la classe ouvrière égale la bureaucratie).
Pour Marx, les classes sociales sont des catégories objectives, indépendamment de leur niveau de conscience. Les esclaves romains étaient certainement une classe sociale, même s’ils n’avaient pas une « conscience d’esclaves » et n’étaient pas conscients d’être une classe. Dans la société bourgeoise, à cause de la nature spécifique de la révolution socialiste, le niveau de la conscience de classe est un élément déterminant pour l’aboutissement de la lutte de classes. Mais ce n’est pas un critère décisif pour déterminer si une lutte donnée représente une forme (une phase) de la lutte de classe. Le même critère doit être appliqué, mutatis mutandis, aux sociétés en transition du capitalisme au socialisme.
Selon Callinicos, le fait que nous ayons reconnu que des révolutions sociales avaient eu lieu dans des pays comme la Yougoslavie, la Chine, etc., pour ne pas parler de Cuba et du Nicaragua, représente une « dérive vers le stalinisme ». D’après lui, il ne s’agissait que de « mouvements de libération nationale ». Ainsi, il rejoint tous les adversaires, mencheviks et staliniens, de la théorie (ce serait mieux de dire : la stratégie) de la révolution permanente, tous ceux qui prônent une révolution par étapes, qui estiment qu’il est possible d’accomplir les tâches centrales de la révolution nationale démocratique (indépendance nationale et réforme agraire radicale) sans détruire la domination de classe de l’alliance bourgeoisie-propriétaires fonciers-capital étranger, et sans détruire l’État bourgeois.
En confondant la nature de classe de l’État avec la nature de sa direction politique, Callinicos cherche à accréditer l’idée qu’en Yougoslavie, en Chine, à Cuba, etc., l’État est resté bourgeois, c’est-à-dire qu’il n’y avait aucune différence qualitative entre l’État de Tchang Kaï-chek et l’État de Mao Zedong, entre l’État de Batista et l’État de Fidel Castro. Encore un cas de daltonisme.
Il n’est nul besoin d’aimer Mao, pour comprendre que des questions vraiment fondamentales sont ici en jeu. Les révolutionnaires auraient-ils dû rester neutres dans la guerre civile entre Mihailović et les Oustachis d’un côté, et Tito, de l’autre ? C’eût été une position ouvertement contre-révolutionnaire. Fallait-il considérer l’État « bourgeois » de Mao Zedong comme un « moindre mal », sans plus, par rapport à l’État bourgeois de Tchang Kaï-chek, et ce pour des raisons politiques ? Mais Mao n’a pas du tout créé un État « démocratique ». Son État était fortement dictatorial. Pourquoi donc un « moindre mal » ?
Le soutien critique à l’Armée populaire de libération n’était-il pas justifié précisément parce que nous étions confrontés, non pas à une révolution politique, mais à une révolution sociale, où des dizaines de millions de paysans (et aussi un bon nombre d’ouvriers) luttaient contre leurs ennemis de classe, même si leur direction était bureaucratique. Le renversement du pouvoir bourgeois compradore-propriétaire foncier-impérialiste n’a-t-il pas représenté un gigantesque pas en avant historique pour la Chine ? Ou bien, devrait-on dire qu’il s’agissait d’une « question secondaire » ?
Si l’on identifie révolutions sociales authentiques à directions, idéologies et formes « pures », on aboutit à la conclusion absurde qu’aucune révolution sociale « authentique » n’est possible sans une direction marxiste consciente — et on doit nier, entre autres, que la Commune de Paris fut une dictature du prolétariat.
Les cas de Cuba et du Nicaragua sont encore plus clairs. Personne ne saurait prétendre que la direction castriste et la direction sandiniste étaient « staliniennes », alors qu’elles ont mené une guerre civile avec le soutien enthousiaste de la grande majorité des travailleurs (y compris, à Cuba, un prolétariat urbain important, qui a répondu à l’appel de la direction castriste pour la grève générale). En fait, elles ont même mené leur lutte en se heurtant à l’opposition obstinée et parfois à la trahison ouverte des staliniens locaux et du Kremlin. Est-ce que les partisans du dogme du capitalisme d’État auraient lutté à Cuba et au Nicaragua aux côtés des castristes et des sandinistes ? Ou bien auraient-ils rejoint les abstentionnistes staliniens, en reprenant l’argument selon lequel la révolution sociale n’était pas à l’ordre du jour (avec une explication différente : il n’existait pas de véritable direction marxiste) ?
N’auraient-ils pas dû plutôt se prononcer, comme nous, pour le développement de la lutte vers la destruction de l’armée bourgeoise et de l’État bourgeois et la suppression d’une partie importante, au moins, de la propriété privée ? Pourquoi une telle attitude aurait-elle été incorrecte ? Après tout, c’est justement ce qui s’est passé [10]. Certes, il fallait ajouter à ces revendications, celle de la construction d’un État ouvrier démocratique, basé sur des conseils ouvriers librement élus et la pluralité des partis. Mais un tel État n’a pas existé en Russie, non plus, après 1922. La Russie soviétique était-elle donc déjà un État bourgeois, en 1922 ?
Les implications de ces deux approches différentes dans les luttes de masses d’aujourd’hui dans les pays du tiers monde sont nombreuses. La défense des intérêts spécifiques immédiats de la classe ouvrière est un élément central de notre stratégie générale dans ces pays. Mais, après tout, elle constituait aussi un point central de la stratégie des mencheviks en Russie. Ce n’est pas sur ce terrain que se situait le clivage principal entre bolchevisme et menchevisme, mais dans le fait que les bolcheviks comprenaient que les objectifs nationaux démocratiques ne pouvaient pas être atteints sans une rupture politique avec la bourgeoisie « libérale » et la lutte pour le pouvoir. L’élément décisif ajouté à cette position — élément qu’exprime la stratégie de la révolution permanente, élaborée par Trotsky et pleinement confirmée (positivement ou par la négative) par près de quatre-vingts ans d’expériences historiques — est qu’il est impossible d’accomplir les tâches nationales démocratiques d’émancipation (tâches de la révolution) sans une rupture complète avec la bourgeoisie « libérale », sans pousser le processus d’émancipation (le processus révolutionnaire) jusqu’à la destruction de l’armée et de l’État bourgeois.
Que cela vous plaise ou non, c’est ce que Tito, Mao, Castro et les sandinistes ont fait dans la pratique, indépendamment de leurs idéologies, de leurs intentions initiales et des développements politiques ultérieurs. Quiconque désire expliquer ce qui s’est réellement passé, et non coller à des « théories » tout à fait incapables d’interpréter la réalité, aura bien du mal à nier ce fait évident. Cela est encore plus vrai pour la formule selon laquelle ces directions ont mené ces révolutions à la victoire « sous la pression des masses ». S’il est indéniable que celle-ci a existé, elle ne suffit pas à expliquer ce qui s’est passé. Ladite formule sous-estime le rôle clé du facteur subjectif et les qualités incontestables d’initiative et d’orientation des directions en question.
La pression des masses a-t-elle été moins importante en Grèce qu’en Yougoslavie ? Pourtant, en Grèce, les staliniens ont sauvé l’État bourgeois et ont livré leurs armes. En Yougoslavie, par contre, le Parti communiste a dirigé une révolution populaire jusqu’à la destruction de l’État bourgeois et de l’armée bourgeoise. De même, est-ce qu’en Indonésie la pression des masses était moins importante qu’au Viêt Nam ou en Chine en 1945-1949 ? Pourtant, en Indonésie, le Parti communiste a permis que l’État et l’armée bourgeois restent au pouvoir, ce qui a abouti au massacre d’un million de personnes par la contre-révolution. En Chine et au Viêt Nam, les partis communistes ont renversé l’État bourgeois en battant l’armée bourgeoise. Est-ce une différence « mineure » ?
Certes, l’absence d’un véritable programme de démocratie prolétarienne a, tôt ou tard, des conséquences désastreuses. Mais, pour construire des organisations révolutionnaires prolétariennes démocratiques fortes et efficaces et pour exercer une influence sur le mouvement de masses, il faut savoir dans quel camp se placer, quels arguments avancer et quelle est la hiérarchie des tâches.
Harman essaie de justifier la création, dans plusieurs pays, de petits groupes sur le modèle du SWP britannique en alléguant le besoin d’avoir une théorie servant de guide pour l’action : sans une théorie correcte, il n’y a pas d’action correcte. Jusque-là, c’est bon. Il mentionne même quelques bonnes interventions que des partisans du SWP auraient faites dans les grèves générales en Grèce et dans la lutte antifasciste en France [11].
Mais il s’agit là d’un argument boomerang. Comment peut-on affirmer sérieusement que la théorie du capitalisme d’État est nécessaire pour comprendre les tâches des révolutionnaires dans une grève générale en Grèce ou dans la lutte antifasciste en France ? Ces tâches n’ont-elles pas été accomplies aussi par des militants qui ont d’autres positions sur la nature sociale de l’URSS ? Cela ne vaut-il pas aussi pour la Grande-Bretagne ? Quelle est la pertinence de la théorie du capitalisme d’État en URSS pour la bataille contre la poll tax, pour la lutte contre la guerre du Golfe de Bush et Major, pour une appréciation correcte de ce qu’un gouvernement Kinnock pourrait faire à l’égard de la classe ouvrière, pour déterminer l’attitude que devraient prendre les ouvriers britanniques face à l’Europe capitaliste, et pour pratiquement tous les problèmes de la lutte de classe en Grande-Bretagne, aujourd’hui et dans le futur ?
Harman nous accuse de préférer « esquiver » la question du stalinisme et de ne pas vouloir la préciser. Nous n’esquivons pas cette question. Nous exprimons une idée plus générale. Nous disons que les questions programmatiques sur la base desquelles les ouvriers avancés doivent s’organiser — et construire des organisations séparées — sont les problèmes centraux de notre époque, les problèmes concernant la révolution mondiale, le renversement du capitalisme. C’est sur ces questions qu’il faut construire des organisations séparées, pour éviter que la classe ouvrière ne subisse de terribles défaites, voire que l’humanité ne soit détruite. Ces questions tournent autour de la question de savoir comment il faut préparer et organiser les ouvriers pour la prise et la gestion du pouvoir et de l’économie. La question de la nature de l’Union soviétique et du stalinisme n’est d’une importance vitale que dans la mesure où elle est liée à ces problèmes centraux.
C’est donc Harman qui esquive la question. Est-il justifié, est-il responsable d’utiliser le dogme du capitalisme d’État pour diviser des organisations révolutionnaires qui interviennent dans les luttes, les soutiennent et avancent des revendications immédiates et transitoires, dans le but conscient de préparer le terrain pour le pouvoir ouvrier ? Est-il responsable de subordonner le mouvement général vers le renversement du capitalisme à la lutte particulière autour du dogme du capitalisme d’État ? Ceci ne correspond-il pas exactement au jugement de Marx, quand il a défini comme secte ceux qui se préoccupent plus de défendre un « point d’honneur » particulier que de donner la priorité aux intérêts généraux de la classe ?
C’est précisément à cause de la tendance prédominante à l’internationalisation du capital et à la « globalisation » des questions de vie et de mort pour l’humanité, que la lutte pour la révolution mondiale, pour une fédération socialiste mondiale, est la question clé de notre époque. Quels qu’en soient les hauts et les bas, la lutte de classe aussi deviendra de plus en plus internationale, à long terme. Il est tout à fait utopique de croire que la classe ouvrière européenne, y compris la classe ouvrière britannique, pourra faire face au défi de la CEE en se cantonnant dans des mesures d’autodéfense à l’échelle nationale, sous quelque forme que ce soit. Seule une unité d’action croissante des ouvriers européens, des ouvriers du reste du monde, pourra leur permettre de s’opposer efficacement à l’action des multinationales, en Europe et hors de l’Europe.
Mais pour agir efficacement à l’échelle internationale, il faut une organisation internationale. Nous ne sommes pas des fétichistes de la IVe Internationale telle qu’elle existe aujourd’hui. Nous savons parfaitement qu’elle est trop faible. Nous sommes pour une Internationale révolutionnaire de masse, composée de partis révolutionnaires de masse dans les principaux pays du monde. La IVe Internationale ne sera, probablement, qu’une des composantes d’une telle Internationale de masse.
Malheureusement, cette Internationale de masse n’existe pas encore. Aucune organisation importante au monde, pas une seule, n’est prête à mettre immédiatement à l’ordre du jour sa création. Dans une telle situation, il serait absurde de renoncer à construire la IVe Internationale. Nous continuerons à la construire, tout en facilitant en même temps tout pas vers des regroupements de révolutionnaires, à l’échelle nationale ou internationale, sur une base de principe. Comme l’expérience l’a démontré, la construction de la IVe Internationale, loin d’être un obstacle, facilite de tels regroupements.
Il n’est pas possible de faire croître la conscience de la nécessité d’un internationalisme prolétarien, basé sur une organisation internationale, sans montrer dans la pratique comment une telle organisation peut et doit agir et comment elle peut se développer. Il ne s’agit pas d’une question organisationnelle au premier chef et sûrement pas d’une question tactique. Elle est au cœur même du programme marxiste et de la tradition marxiste. Il ne suffit pas de rappeler ce que Marx, Engels, Lénine, Rosa Luxemburg, Trotsky, Gramsci, Boukharine et beaucoup d’autres ont écrit sur le thème : « L’Internationale est notre vraie patrie ».
On ne peut pas être partisan du socialisme international et de la révolution mondiale et, en même temps, remettre la construction de l’Internationale à un futur lointain sous prétexte qu’il s’agit aujourd’hui d’une question secondaire ou inopportune. On ne peut pas prôner la stratégie de la révolution permanente et en même temps reléguer la construction de l’Internationale à des « temps meilleurs ». Et on ne peut surtout pas axer la construction d’une organisation internationale sur le thème du capitalisme d’État, en oubliant que cette Internationale ne peut être construite qu’en partant des problèmes de la lutte de classes qui se posent dans chaque pays ou, du moins, dans la plupart des pays du monde.
Karl Marx a résumé historiquement les raisons pour lesquelles il faut construire en même temps des partis nationaux et une Internationale, et ce dans un discours prononcé à Amsterdam il y a cent vingt ans, en 1872 :
« Pensons au principe fondamental de la solidarité internationale. C’est seulement si nous fondons ce principe vital sur une base saine parmi les nombreux ouvriers de tous les pays, que nous atteindrons le grand but final que nous nous sommes fixé. La révolution doit être réalisée avec une grande solidarité, voilà la grande leçon de la Commune de Paris, qui est tombée parce qu’aucun des autres centres — Berlin, Madrid, etc. — n’avait développé de grands mouvements révolutionnaires comparables à la puissante insurrection du prolétariat parisien.
« En ce qui me concerne, je continuerai mon travail et je m’efforcerai constamment de renforcer la solidarité entre tous les travailleurs, qui est si féconde pour le futur. Non, je ne me retire pas de l’Internationale et, de même que tous mes efforts passés, le reste de ma vie sera consacré à la victoire des idées sociales qui — vous pouvez en être sûrs — conduira à la domination mondiale du prolétariat. »
Le grand mérite de la IVe Internationale telle qu’elle existe, malgré ses faiblesses, est justement de faire cela. C’est la seule organisation existante qui exprime les intérêts communs et particuliers des travailleurs dans tous les pays ou, comme nous le disons dans notre jargon, dans les trois secteurs de la révolution mondiale ou de la réalité mondiale, la seule qui s’efforce de les unifier dans la pratique.
Il y a beaucoup de gens de gauche à l’Ouest, à l’Est et au Sud qui soutiennent avec enthousiasme soit les luttes de libération dans le tiers monde, soit les luttes de masses contre les dictatures bureaucratiques à l’Est, soit les luttes ouvrières, féministes et écologistes en Occident. Mais, en dehors des marxistes révolutionnaires, principalement la IVe Internationale, aucune organisation ou courant politique n’est prêt à les soutenir en même temps, de la même façon, sans réserve, et sans subordonner aucune de ces luttes à une autre. C’est une grande source de force, qui crée une homogénéité de programme fondamentale et d’intervention beaucoup plus grande que celle que n’importe quel secteur du mouvement ouvrier a jamais connue dans le passé. Cela fait plus de trois décennies que la IVe Internationale ne s’est pas divisée sur l’attitude fondamentale à adopter face à une guerre. C’est quelque chose de nouveau et de remarquable.
Lorsque nous disons que la IVe Internationale est encore trop faible, nous devons ajouter qu’elle est plus forte que beaucoup de gens ne le pensent. Les chiffres que donne Harman sont faux puisqu’il additionne les pertes, mais oublie les gains. Le fait que la IVe Internationale se développe dans toute une série de pays, de quatre continents — pas dans tous les pays, il est vrai — est tout à fait significatif dans un monde où la gauche est généralement dans le désarroi et dans un déclin sérieux. Cela prouve que, tout modestes et faibles que nous sommes, nous répondons déjà à un besoin. Des militants et des organisations de divers pays nous rejoignent sur la base de leur propre expérience de lutte de classe, et des conclusions politiques et programmatiques qu’ils ou elles en tirent.
En refusant de participer à cet effort commun, le SWP se replie, en fait, sur le « national-communisme ». Il a construit une organisation sérieuse et efficace en Grande-Bretagne, mais seulement en Grande-Bretagne. Il déclare maintenant, en fait, au-delà de toute couverture verbale, que son but principal est de consolider et de développer le SWP, fondé sur la théorie du capitalisme d’État. Il subordonne à ce but tout effort de construire une Internationale. C’est pourquoi il se limite à créer dans certains pays des organisations à son image, refusant de se lier à des milliers de révolutionnaires, qui ont tiré les mêmes conclusions programmatiques et pratiques sur la base de leur expérience, nationale et internationale.
Au cours des derniers mois, la dialectique objective du « national-communisme » a commencé à apparaître de façon dramatique dans le cas de deux des organisations les plus fortes se réclamant du trotskysme en dehors de la IVe Internationale, le groupe britannique The Militant et le MAS argentin.
Dans ces deux organisations, des secteurs de la direction ont avancé une tactique nationale gravement erronée sur la base d’une fausse appréciation de la situation mondiale et de son impact à l’échelle nationale. Ils pensaient que la classe ouvrière de leurs pays connaissait une montée de la radicalisation politique à l’échelle de masse, alors qu’il y avait, en fait, une évolution politique à droite, sous les coups de l’offensive mondiale capitaliste et de la crise mondiale de crédibilité du socialisme, en dépit de l’existence de fortes luttes de masse défensives. Ces tactiques erronées ont amené des secteurs de la direction du Militant et du MAS à entrer en collision avec des secteurs de la classe ouvrière et de la base « ouvrière » de leur propre organisation [12].
Tout groupe national, qui n’est pas suffisamment enraciné dans la classe ouvrière internationale par la participation à des mouvements de masse et à une organisation internationale qui fonctionne réellement comme telle, est condamné, tôt ou tard, à commettre des erreurs similaires. C’est parce qu’il est condamné à élaborer des analyses des événements mondiaux en lisant des journaux et des livres, sans pouvoir vérifier et vérifier à nouveau ses analyses par une pratique politique et organisationnelle.
Si le SWP reste replié sur le « national-communisme », cela l’amènera, tôt ou tard, au désastre en Grande-Bretagne aussi. Il est impossible pour ses membres d’atteindre un niveau adéquat de conscience internationaliste sans un niveau adéquat de pratique internationale, ce qui suppose un niveau adéquat d’organisation internationale [13].
Illustrons notre thèse par un exemple « extrême ». Imaginez une situation dans laquelle les ouvriers d’un pays quelconque — y compris, et pourquoi pas, l’Union soviétique — développent des luttes de masse d’une telle ampleur que des conseils ouvriers et populaires surgissent et que la question de leur centralisation est immédiatement à l’ordre du jour. Il est vrai que c’est peu probable dans l’avenir immédiat. Mais les camarades du SWP croient fermement, comme nous, comme tous les marxistes révolutionnaires, que cela aura lieu tôt ou tard, quelle que soit l’échéance.
Ajoutez maintenant à cette première hypothèse une seconde : imaginez que la grande majorité des socialistes révolutionnaires de ce pays, luttant activement pour la centralisation des conseils ouvriers et préparant la classe ouvrière à la prise du pouvoir, soient opposés à la théorie du capitalisme d’État. Ne serait-il pas irresponsable à l’extrême, voire criminel, de scinder leurs forces sur la question du capitalisme d’État et de les affaiblir par rapport à tous les adversaires du pouvoir ouvrier à la veille même de la lutte pour le pouvoir ? Soutiendriez-vous sérieusement qu’il est impossible aux ouvriers de ce pays de prendre le pouvoir sans avoir d’abord accepté le dogme du capitalisme d’État ?
On pourrait répondre que c’est une question caduque, que la lutte directe pour le pouvoir ouvrier n’est nulle part à l’ordre du jour présentement (sauf peut-être une ou deux exceptions). Mais cela n’affaiblit pas notre argumentation. La lutte pour le pouvoir ouvrier ne tombe pas soudainement du ciel. Elle peut seulement être le maillon final d’une longue chaîne de maillons intermédiaires, le résultat de l’expérience et des conclusions tirées d’abord par les ouvriers avancés, ensuite par les masses plus larges, de leurs luttes courantes, de leur confiance en soi et conscience de classe croissantes alimentées par une propagande et une éducation socialistes adéquates.
Dans tous ces domaines, l’activité des organisations révolutionnaires joue un rôle important. Il est très probable que nous ne verrons pas des conseils ouvriers émerger sans expériences préalables de comités de grève élus et de leur tendance à la centralisation ; que nous ne verrons pas des partis de masse révolutionnaires émerger sans l’implantation et l’autorité croissantes des révolutionnaires au sein de ces premières formes d’auto-organisation de la classe en tant que telle.
La propagande aujourd’hui et le début de réalisation de l’idée centrale que le socialisme, en dernière analyse, est l’auto-activité et l’auto-organisation de la classe ouvrière, la lutte pour des conseils ouvriers élus démocratiquement, c’est-à-dire sur une base pluraliste, la lutte pour une autogestion et une planification de l’économie démocratiquement articulées, représentent la seule voie pour surmonter la terrible crise de crédibilité du socialisme à laquelle nous sommes tous confrontés mondialement. Sommes-nous dans le même camp sur cette question vitale ? Si oui, pourquoi ne construisons-nous pas ensemble une Internationale sur cette même base ?
Octobre 1991
[1] Voir Lénine, Œuvres, t. 29.
[2] Voir Grundrisse, édition allemande, p. 234.
[3] Il serait intéressant d’analyser les analogies entre l’interprétation du capitalisme contemporain selon la théorie du « capitalisme d’État » et la théorie stalinienne du « capitalisme monopolistique d’État ». Les conclusions politiques sur l’absence de perspectives révolutionnaires dans les pays impérialistes pour une longue période historique sont encore plus frappantes.
[4] Voir Trotsky, The Soviet Economy in Danger, Writings of Léon Trotsky 1932, Pathfinder, pp. 273-279.
[5] Le caractère fondamentalement erroné de la théorie du socialisme « dans un seul pays » (ensuite « dans un seul camp ») impliquait l’illusion que l’URSS pourrait « rejoindre et dépasser » les États-Unis et les principaux pays capitalistes industrialisés en ce qui concerne la production globale, la production par tête d’habitant et la productivité du travail moyenne, c’est-à-dire maintenir un taux de croissance plus élevé pour une période indéterminée.
[6] Le sommet de la nomenklatura a essayé d’empêcher ou, au moins, de limiter cette indifférence en ce qui concerne les coûts, en imposant par le plan aux managers une série d’objectifs. Mais certains objectifs étaient contradictoires. Dans la pratique on donnait la priorité aux objectifs physiques. Les pressions par en haut allaient dans le même sens, ce qui compromettait le développement équilibré de l’économie et de la société dans son ensemble.
[7] Sous le capitalisme, cela s’exprime le plus clairement par le fait que les calculs des coûts au niveau de l’entreprise excluent tous les coûts « externes ». Ces calculs ne tiennent pas compte surtout des coûts humains. Que dire du « coût » représenté par les enfants qui meurent et dont on ne peut pas connaître le travail et le revenu potentiels ?
[8] La Russie était un cas spécifique puisqu’elle combinait le caractère d’un pays impérialiste (arriéré) avec le caractère d’un pays sous-développé.
[9] Il n’en découle pas que nous sommes favorables à l’autarcie, à laquelle Trotsky s’est constamment opposé. Il en découle qu’il faut être pour le monopole du commerce extérieur. Si ce monopole doit être géré par l’État ou par un organe central des organismes d’autogestion, c’est une autre question.
[10] Contrairement à l’URSS, Cuba a introduit la législation du travail la plus progressiste, encore plus radicale que celle des pays scandinaves ou de l’Autriche.
[11] C’est absolument faux que notre section française a attendu les initiatives de la petite secte se réclamant du capitalisme d’État pour mener une lutte contre Le Pen.
[12] Il va de soi que les révolutionnaires doivent s’opposer sans réserve à la chasse aux sorcières de Kinnock contre The Militant, indépendamment des divergences qu’on peut avoir avec les victimes de cette chasse. Une critique de la tactique adoptée par The Militant aux élections partielles à Liverpool peut aider à contrecarrer les attaques de Kinnock.
[13] La tendance sectaire du SWP se manifeste aussi dans son activité en Grande-Bretagne. Il s’oppose systématiquement au Labour Party, bien que cette organisation soit encore soutenue par l’écrasante majorité de la classe ouvrière britannique. Ce soutien ne sera remis en discussion qu’à la suite d’une radicalisation politique au niveau des masses, qui ne s’est pas produite jusqu’ici. Cela amène le SWP à faire du recrutement à son organisation l’objectif principal de son intervention dans des luttes de masse comme le mouvement contre la poll tax.