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Les étudiants, les intellectuels et la lutte des classes

Ernest Mandel Imprimer
Introduction 

De la Deuxième Guerre mondiale à 1968, de nombreux théoriciens qui se réclamaient du marxisme s'avisèrent d'une très grave erreur de Marx : rien moins que sa théorie des classes — il est vrai seulement esquissée, comme l’avait remarqué Lukàcs dans Histoire et conscience de classe. Il est étrange d'ailleurs que ces théoriciens aient continué à se dire rnarxistes après la découverte de cette « erreur » de Marx, car il s'agissait du pronostic de renforcement du prolétariat par l'effet même du développement du mode de production capitaliste, en particulier par l’effet de la paupérisation de la petite bourgeoisie dont le mouvement de monopolisation industrielle devait réduire le champ d'activité. Cette paupérisation d'ailleurs, dans la mesure où elle n'entraînait pas prolétarisation, devait apporter au prolétariat renforcé en nombre l'aide de l’alliance des meilleurs éléments des classes moyennes. Si le développement du capital n'entraînait pas de telles conséquences, c'est tout le réalisme matérialiste de la théorie socialiste qui se trouverait sapé à la base. Un renforcement de la petite bourgeoisie donnant assise politique à la grande ne pouvait que maintenir le prolétariat comme classe inculte, tout juste capable de révoltes sporadiques comme les classes serves du passé ; ou, à tout le moins, en maintenant la théorie marxiste des contradictions du capital, en classe dont la révolution barbare, d'ailleurs dirigée par des éléments extérieurs a elle, ne pourrait déboucher que sur le plus incertain des avenirs.

Il ne manqua pas, pendant longtemps, de faits susceptibles de paraître justifier de telles conclusions. En effet, Marx et Engels n'étaient pas morts que commençait à proliférer une énorme nouvelle petite bourgeoisie de fonctionnaires, d'employés supérieurs, d'ingénieurs, de professeurs, de membres de nouvelles professions libérales, surtout dans ce secteur qui ne s'appelait pas encore « tertiaire », et ceci sans parler de la croissance parallèle d'une bourgeoisie moyenne entourant de ses activités multiples les grandes industries comme un véritable tissu conjonctif. Certes, le prolétariat croissait dans le même temps, et beaucoup plus en chiffres absolus, mais les mécanismes politiques mis au point dans les pays économiquement les plus avancés ligotaient la classe laborieuse dans les rets d'un légalisme et d'un juridisme dont les mirages toujours repoussés étaient soigneusement entretenus par les appareils bureaucratiques du mouvement ouvrier, eux-mêmes produits, entretenus, hypertrophiés par la croissance capitaliste, sa capacité à distribuer en réformes les miettes de ses profits et de menues délégations de pouvoir.

Cette situation produisit les premiers « réviseurs» de la théorie marxiste des classes, dont Bernstein fut le plus éminent et le plus radical.

Mais quand, à la théorie de la révolution mythe s'opposa la très réelle révolution d'Octobre, les conséquences de son éclatement sur le « maillon le plus faible » de la chaîne impérialiste et de son isolement dans la misère économique et culturelle ne pouvait manquer de relancer à plus forte mise la négation du pronostic marxiste : l'apparition d'un système bureaucratique aussi monstrueux que celui du stalinisme allait signifier, pour une nouvelle génération de théoriciens que domine cette fois Burnham pour la cohérence radicale, la substitution de la « managerial révolution » (révolution des directeurs, ou technocrates, ou administrateurs) à la révolution prolétarienne, et d'une société bureaucratique à la société communiste sans classes.

Pourtant, c'est dans les années mêmes où ces théoriciens allaient se multiplier, se diversifier et atteindre au plus grand succès et à l'autorité universitaire qu'à nouveau les structures de classes commençaient à se transformer, et cette fois dans un sens opposé à celui qui avait accompagné l'essor et l’épanouissement impérialistes. 

C'est ce changement, à partir de ses racines économiques et sociales dans ce qu'il a appelé le « troisième âge du capitalisme » qu'Ernest Mandel étudie dans les exposés qu'à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix il a fait sur les deux continents, en espagnol, en anglais et en allemand, mais qui étaient restés inédits dans notre langue.

Malheureusement ! Car la France a été profondément contaminée par les théorisations de « la grande erreur de Marx ».

Son plus éminent théoricien, à partir des années cinquante, Herbert Marcuse, qui compense son pessimisme au compte d'une civilisation cybernétique de la consommation aliénant la classe ouvrière au capitalisme par le rêve utopique de la révolution des élites, est peu connu en Europe jusqu'en 1968. En revanche Lucien Goldmann dont les théorisations étaient assez proches de celles de Marcuse sans tomber dans son pessimisme défaitiste, a eu en France une autorité qui lui a suscité maints épigones, dont le plus connu a été Serge Mallet, lequel a pu faire figure, avant 1968, de théoricien du PSU. Moins philosophique et plus militante, cette dernière théorie distinguait, à la suite de Goldmann, «une nouvelle classe ouvrière», les « blouses blanches », celle des industries nouvelles, dont Mallet faisait la porteuse des luttes décisives à venir. Si 1968, par le rôle de moteur que les étudiants ont eu dans la grève générale, paraissait confirmer le rôle dirigeant des « nouvelles couches », l'incapacité de celles-ci à ouvrir une voie politique particulière confirmait au contraire que l'issue dépendait de la classe ouvrière et de sa capacité à se doter d'un parti révolutionnaire. C'est bien la conclusion que tiraient d'ailleurs les avant-gardes surgies de l'événement. Et elles l'exprimaient par les dernières manifestations étudiantes marchant vers Billancourt, tandis que les comités d'action essaimaient dans les usines de la banlieue rouge.

Les théoriciens de la « nouvelle classe ouvrière » et de la révolution des élites n'avaient plus — et ils n'y manquèrent pas — qu'à se repaître du caractère de « révolution culturelle » de Mai 68. Révolution culturelle, elle l'était en effet, et même à proprement parler beaucoup plus que celle de Chine qui lui fournissait son nom. Ce que la révolte étudiante avait apporté allait beaucoup plus loin que ce dont elle avait été consciente. De là, par exemple, naissait un nouveau féminisme, beaucoup plus radical que tous ceux du passé, alors qu'il faudrait une loupe pour en trouver les germes dans les journées de Mai. C'est que, pour les raisons que Mandel met en valeur dans les études qui suivent, la jeunesse intellectuelle n'entrait pas dans la lutte sociale à partir du « besoin matériel immédiat », mais à partir de la critique des institutions, de la tartufferie des valeurs bourgeoises, des mécanismes de la société et du pouvoir politique, bref à partir de la racine théorique, d'où ils embrayaient sur la critique du mouvement ouvrier sclérose, dégénéré. Une soif énorme de redécouverte du savoir révolutionnaire s'emparait de la jeunesse, s'imposait à l'édition et débordait par ondes concentriques de l'université sur toutes les autres couches sociales. 

Il fallait peu de temps, au lendemain de ‘68, pour que les jeunes de cette génération, entrés dans la production, engagent des luttes en inventant des formes de combat et commencent à secouer rudement les directions traditionnelles.

Incontestable « révolution culturelle » certes, mais, en même temps, révolution manquée par l'absence de parti organisant la classe travailleuse au niveau même de son élargissement structurel, et surtout en raison du retard de la conscience par rapport à l'exigence théorique et pratique de la période.

De ce retard, les organisations traditionnelles ont pu encore tirer parti, en cela même que le point atteint par leur dégénérescence mutuelle cristallise les retards de conscience combinés des couches anciennes et des couches nouvelles du prolétariat. 

L'histoire ne se répète pas ! Ou, plus exactement, ses répétitions sont toujours des variations. Dans tout reflux consécutif à une crise prérévolutionnaire, les masses ne progressent que vers les organisations réformistes tandis que la progression de l'avant-garde est marquée par les contradictions mêmes qui ont été cause de l'échec. Mais ces deux mouvements ont à chaque fois des traits particuliers. Le gonflement des organisations politiques et syndicales traditionnelles après 1968 a eu lieu en fonction de certaines modifications déjà atteintes par elles, mais les a surtout poussées à des mutations qui aggravent leur inadéquation aux transformations de la société, en dépit, voire en raison même de leur volonté de réalisme moderniste. La social-démocratie française s'est efforcée de renouveler ses bases théoriques par un social-technocratisme qui substitue au vieux mythe de transformation de la société par des « réformes » le nouveau mythe de sa transformation par l'encerclement et la conquête des « centres de décision », surtout économiques, par les « compétents ». On voit ici ce que les théorisations des révisionnistes de l'analyse des structures sociales ont pu apporter en profondeur pour la résurrection d'un PS qui se consumait avec la disparition graduelle des couches arriérées des industries en déclin ou des travailleurs des secteurs parcellisés qu'il organisait seules dans les décennies cinquante et soixante. En peu d'années il allait devenir le premier parti ouvrier, mais composé à un taux très élevé des « nouveaux prolétaires » en blouse blanche ou complet veston, pas encore parvenus à la conscience claire de leur nouveau statut social et bloqués à ce niveau par le parti où ils se reconnaissent. Mais pour combien de temps, à l'heure du chômage massif des techniciens et cadres ? 

On mesure mal encore à quel point le PCF lui-même se gonfle tendanciellement de ces nouveaux secteurs de la classe ouvrière qui lui fournissent de plus en plus son encadrement; les enseignants et techniciens remplaçant graduellement les ouvriers d'usines qui y dominaient depuis sa fondation et surtout depuis 1936. A plus forte raison l'étude reste-t-elle à faire de la dialectique de la composition sociale en mouvement de ce parti et de l’évolution irréversible de la crise du stalinisme qui tendent ensemble à la rupture des derniers liens avec la bureaucratie de Moscou. 

Mais, dans les deux cas, les adaptations théoriques sont incapables d'armer ces partis pour une longue durée alors que la crise économique et sociale se précipite et met à nu les contradictions réelles entre les classes.

Dans l'offensive bourgeoise de « restructuration» internationale — et en particulier européenne — entraînant un « dégraissage »   impitoyable   des  éléments  superflus  de l’encadrement ou des techniciens dépassés par le mouvement des techniques, les illusions sur le « pouvoir réel » des tenants des « centres de décision » s'effondre comme une baudruche. Si la théorie du PCF sur l’« alliance » du prolétariat et l'on ne sait quelle classe intellectuelle aux frontières indéfinies semble mieux tenir, elle n'en est pas moins menacée à terme par la saisie de l'unité d'intérêt et de la nécessité de l’unité de lutte des diverses couches d'une classe travailleuse unique. 

L'évolution de l'extrême gauche issue de 1968 n'a pas non plus favorisé l’élévation de la conscience au niveau des nouvelles réalités de classe. La pesanteur même des réformismes nourris par près de trente ans de boom économique, et la brutalité de la révélation à la jeune génération du haut degré de dégénérescence réactionnaire des partis traditionnels, et surtout de la monstruosité du stalinisme, a jeté l’essentiel de la nouvelle avant-garde vers une reviviscence du gauchisme spontanéiste ou d'un ultra-bolchévisme caricatural (dont le maoïsme, idéalisé par 20 000 km de distance, fournissait la base matérielle illusoire). 

Sur le plan théorique de l’analyse de la structure sociale, ce « contrepied » des réformistes a été représenté de la façon la plus caractéristique par N. Poulantzas qui ... acceptait la même analyse en en changeant seulement les signes de valeurs : les « nouvelles   couches   sociales »   devenant uniformément « nouvelle petite bourgeoisie », ce qui ne pouvait donc que le ramener, par un simple détour, à la notion « d'alliance », c'est-à-dire à la position du PCF, et par la même à l’opportunisme politique du bloc des partis ouvriers avec les formations censées représenter cette « nouvelle petite bourgeoisie ».

Notre courant, seul, n'a cédé à aucun moment aux différentes formes de la révision. Nous devons reconnaître que notre analyse positive des processus de mutation des classes a été tardive et que ce n'est d'abord que négativement que nous répondions aux théoriciens de la nouvelle classe ouvrière, de l’embourgeoisement du prolétariat et des nouvelles forces sociales non prolétaires de la révolution, ce qui nous faisait apparaître comme « bloqués » dans un dogmatisme qui refusait de prendre en compte le nouveau. Mais, dès le début des années soixante, nous avons fait front aux révisionnismes envahissants [1] tandis que tous les sectarismes et dogmatismes ultra-gauches, voire sous étiquettes trotskystes, refusaient de voir l’élargissement de la classe prolétarienne et se perdaient en infinies contradictions et exaspérations du fait de la reconnaissance comme prolétariat des seuls ouvriers d'usines et de chantiers qui tendent à devenir de plus en plus minoritaires dans la société. L'expression publique de nos organisations même n'a pas toujours évité les dérapages sur cette question, en l’absence de textes fondamentaux adoptés par nos instances internationales.

Les présentes conférences d'Ernest Mandel apportent à notre position théorique la base fondamentale qui lui manquait en notre langue. C'est dans le développement de l’économie capitaliste à son troisième âge que notre camarade met au jour le processus de mutation des classes prévu par Marx comme une inéluctable nécessité, de l’aube de ses recherches à la maturité des travaux inachevés pour la fin du Capital.

Cette assise théorique doit permettre d'aborder en toute clarté nombre de problèmes les plus décisifs pour la stratégie du mouvement ouvrier révolutionnaire. 

— D'abord celui de l’unification de la conscience de classe, c'est-à-dire de la constitution de la classe pour soi. Il est clair, en effet, que si l’extension de la classe travailleuse promet une extension invincible de sa force, le stade actuel du processus laisse encore cette force à l’état potentiel. Voire — contradiction dialectique typique — cette extension commence par un recul de la conscience de la classe en soi qui a même contaminé partiellement les gros bataillons des secteurs traditionnels de la classe ouvrière.  

— D'où l’ouverture de l’éventail de l’organisation de la classe ; l’expression d'un champ plus large de la conscience fausse dans des organisations plus nombreuses de la classe, phénomène que nous esquissions plus haut du point de vue d'un renforcement nouveau du réformisme et de l’apparition de nouveaux réformismes et de nouveaux centrismes. 

— Mais, inéluctablement, la conscience des nouvelles couches prolétariennes ou prolétarisées s'élève au rythme même des crises et luttes sociales (1968 a été caractéristique qui a vu des luttes élevées de secteurs de techniciens). Non seulement l’élévation à la conscience claire tend et tendra à augmenter considérablement la force prolétarienne de manière quantitative, mais la culture de ces nouvelles couches apporte à la classe prolétarienne la capacité d'une élévation qualitative sans précédent, dont on peut dire déjà que, de façon générale, l’importance prise par la revendication d'autogestion socialiste est un signe sans ambiguïté.  

— Enfin, l’expansion de la classe prolétarienne à des couches intellectualisées ouvre la voie à une véritable alliance nouvelle avec l’intelligentsia non prolétarienne, petite-bourgeoise, dont l’évolution de la conscience a toujours été dépendante de la force non seulement matérielle mais idéologique, morale et culturelle du prolétariat. Il n'est sans doute pas inutile de préciser qu'une telle alliance n'a rien à voir avec celles que concluent de temps à autre les réformistes avec un tel parti ou fraction de parti bourgeois s'autoproclamant représentant des classes moyennes. La fraction de la petite bourgeoisie susceptible de se rallier au prolétariat — en particulier l’intelligentsia — saura se donner sa représentation politique adéquate dans les prochaines montées de la lutte des classes, et l’alliance ne pose sans doute aujourd'hui que des problèmes de débats et d'actions unies ponctuelles. 

Ces points de recherche ne sont pas limitatifs, mais ils suffisent peut-être à indiquer à quel point, au contraire des glapissements « nouvellement philosophiques », c’est toujours le marxisme sous sa forme authentique, c’est-à-dire révolutionnaire qui ouvre les voies à la solution des problèmes de notre temps. 

Michel Lequenne


[1] En dehors de nous, il est remarquable que Roy Medvedev, dans l'avant dernier chapitre de son livre De la démocratie socialiste (Grasset) développe à propos de la société de l'URSS des conceptions qui vont dans le même sens que celles qu'on lira dans ce volume.

 

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