Sommaire

Repères biographiques
Ecrits
Sur la vie et l'oeuvre...
Débats, interviews, etc.
Multimedia
Contact
Mailinglist

Maintenant pour 12 euro !

Double DVD:


Liens
Castellano
Deutsch
English
Nederlands

Les étudiants, les intellectuels et la lutte des classes

Ernest Mandel Imprimer
2. Le nouveau rôle de l'Université bourgeoise 

Au cours des vingt-cinq dernières années, la fonction de l'université en Occident s'est progressivement modifiée. Dans ce processus, l'université a, dans une large mesure, été le sujet plus que l'objet d'une évolution sociale programmée qu'on peut résumer en une formule : transition de la seconde à la troisième phase de l'histoire du mode de production capitaliste, ou, plus brièvement, essor du néo-capitalisme.

Au cours des deux phases précédentes du capitalisme, la fonction de l'université était essentiellement de donner aux fils les plus brillants — et, dans une moindre mesure, également aux filles — de la classe dirigeante, l'éducation classique voulue et les moyens de diriger efficacement l'industrie, la nation, les colonies et l'armée.

Former à la pensée méthodique, développer des régies d'érudition indépendante, fournir une base culturelle de classe commune et, sur cette base, assurer les liens informels entre « élites » des différents domaines de la vie sociale (le système du « lien entre anciens condisciples »), tel était le rôle essentiel de l'enseignement universitaire pour la grosse majorité des étudiants.

L'enseignement professionnel spécialisé n'en était qu'un sous-produit. Même dans les sciences de la nature, l'accent était généralement mis sur la théorie pure. Le mode de financement de l'enseignement supérieur donnait en pratique un « monopole du savoir » à la classe dirigeante. La plupart des diplômés de l'université avaient en fait des professions indépendantes — membres des professions libérales et hommes d'affaires — ou étaient de proches associés de personnes ayant une situation indépendante.

Le néo-capitalisme a changé tout cela de façon fondamentale. Deux de ses traits caractéristiques ont contribué à part égale à ce changement: d'une part le besoin de main-d'oeuvre spécialisée sur le plan technique dans l'industrie et dans un appareil d'Etat en augmentation ; d'autre part la nécessité de répondre à la demande croissante d'études supérieures que, suite à l'augmentation du niveau de vie, les classes moyennes, les fonctionnaires, les travailleurs à « cols blancs », et même — dans une moindre mesure — les ouvriers qualifiés, commençaient à rechercher comme moyen de promotion sociale.

L'explosion universitaire à laquelle nous assistons encore à l'heure actuelle a donc été la conséquence d'une demande fortement accrue, et d'une offre non moins fortement accrue de main-d'oeuvre intellectuelle.

L'université n'y était pas préparée, que ce soit au niveau du contenu même des études supérieures ou au niveau de son infrastructure matérielle et de son organisation administrative. Cet échec de l'université à répondre aux besoins du capitalisme a été considéré à juste titre comme une des causes de la révolte étudiante internationale. Mais il est dans la nature de notre société qu'elle peut forcer les universités à s'adapter à ces besoins nouveaux de la classe dominante.

Dans le cadre néo-capitaliste, la réforme technocratique de l'université — la transformation de l'université traditionnelle en université technocratique — est inévitable.

La révolte étudiante n'est pas seulement une réaction face à l'incapacité des universités contemporaines à s'adapter. Elle est dans le même temps une réaction face à la tentative, jusqu'ici trop bien réussie, de réaliser cette adaptation sur la base d'une subordination presque totale aux exigences et aux intérêts du néo-capitalisme.

Le lien entre la troisième révolution technologique — souvent appelée « révolution technico-scientifique » —, la demande croissante de main-d'oeuvre intellectuelle et la réforme universitaire technocratique est un lien évident. La troisième révolution technologique se distingue par une réintroduction massive de travail intellectuel dans l'industrie, la production, et même le procès de travail, réintroduction que symbolise l'électronicien supervisant et surveillant les opérations de production automatisées.

Ainsi se développe un véritable « marché du travail » pour diplômés de l'enseignement supérieur. Des « dénicheurs de talents » font leur choix au sein de toute nouvelle promotion des grandes universités américaines, britanniques et japonaises, et le même procédé se généralise de plus en plus dans les pays d'Europe occidentale. La loi de l'offre et de la demande fixe les salaires des travailleurs intellectuels comme elle le fait depuis deux cents ans pour ceux des travailleurs manuels.

Un processus de prolétarisation du travail intellectuel est donc en route. La prolétarisation ne signifie pas essentiellement (et dans certains cas pas du tout) une consommation limitée ou un bas niveau de vie, mais une aliénation croissante, la perte d'accès aux moyens de travail et de contrôle des conditions de travail, une subordination croissante du travailleur à des exigences qui n'ont plus aucun lien avec ses talents ou ses besoins propres.

Pour que l'université puisse remplir cette fonction de former les spécialistes salariés réclamés par les grandes firmes, il faut réformer l'enseignement supérieur dans un sens fonctionnel. Les spécialistes de la croissance économique ont « découvert » qu'une des causes du ralentissement de la croissance du produit national brut en Grande-Bretagne, c'était l'accent mis dans les universités sur la science théorique aux dépens de la science appliquée.

La campagne pour l'adaptation de l'enseignement supérieur aux besoins pratiques est encouragée par tous les moyens — alors que dans le même temps, les dirigeants les plus intelligents des grands monopoles reconnaissent qu'à long terme, la recherche théorique pure est plus fructueuse qu'une recherche limitée à des domaines circonscrits d'avance, et ce, même d'un point de vue « purement économique ».

La tendance à rendre l'université fonctionnelle est poussée à l'extrême lorsque l'enseignement et la recherche universitaire sont subordonnés aux projets spécifiques de firmes privées ou de services gouvernementaux (on pense au rôle de certains collèges universitaires britanniques et américains dans la recherche sur les armes biologiques, ainsi qu'aux war games [3] pratiques dans certaines universités américaines et s'occupant de guerres civiles dans tel ou tel pays colonial).

Mais ces cas limites doivent être considérés pour ce qu'ils sont, des exemples extrêmes, et en aucun cas comme l'essence de la fonctionnalisation, qui est le fonds de la réforme technocratique de l'université.

La surspécialisation, l'instrumentalisation et la prolétarisation du travail intellectuel sont les manifestations objectives de l'aliénation croissante du travail et amènent inévitablement à une conscience subjective croissante de cette aliénation. L'impression de perdre tout contrôle sur le contenu et le déroulement de son propre travail est aussi répandue de nos jours chez les soi-disants spécialistes, y compris ceux qui sortent de l'université, que chez les travailleurs manuels.

La reconnaissance de cette aliénation par les étudiants eux-mêmes, liée à un malaise provoqué par les structures autoritaires de l'université, joue un grand rôle comme force motrice de la révolte étudiante.

Il y a soixante ans, les justifications conservatrices ou libérales du système social existant étaient d'autant plus convaincantes que la stabilité du système n'était guère mise en question, même par ses critiques les plus radicaux. Au mieux, une révolution sociale était à l'ordre du jour uniquement dans les pays sous-développés. Pour l'Occident lui-même, c'était là un but vague, rejeté dans le futur.

Deux guerres mondiales, d'innombrables crises économiques et sociales, et plusieurs révolutions ont depuis profondément modifié ce point de vue. Précisément parce que l'ordre social existant est beaucoup moins stable qu'avant la Première Guerre mondiale, la fonction du savoir bourgeois n'est plus dans l'apologie théorique mais dans la réforme concrète et dans l'intervention visant a surmonter certaines crises.

Mais, pour ces raisons mêmes, il est devenu beaucoup plus facile que par le passé de défier le système capitaliste dans les universités tant du point de vue théorique que du point de vue pratique. Le système n'est plus considéré comme une réalité évidente mais simplement comme une variante parmi plusieurs possibles.

Ce qui donne une importance particulière à trois composantes qui ont provoqué la naissance du mouvement étudiant. D'un côté, on trouve un mécontentement croissant face à la société actuelle dont, pratiquement, personne ne peut nier qu'elle est en crise. La réforme néo-capitaliste de l'université, mise en place de façon autoritaire, et dans une large mesure imposée aux étudiants, ne peut qu'accroître ce malaise.

D'un autre côté, les structures d'opposition traditionnelles, c'est-à-dire les partis politiques de gauche et surtout le mouvement ouvrier, ont cessé de jouer leur rôle d'opposition radicale à la société existante, pour des raisons sur lesquelles je ne peux m'étendre ici.

Dans la mesure où les étudiants critiques ne trouvent pas la possibilité d'une opposition radicale et d'un affrontement à l'intérieur de ces structures, ils tentent d'y parvenir hors des partis, du parlement et des mass media manipulées. Mais comme ils n'ont ni la masse ni le poids social nécessaires pour transformer eux-mêmes la société, leur activité se borne à imiter une révolution sociale afin de donner un exemple qui se réduit à une sorte de spectacle.

Pour certains révolutionnaires étudiants, ce spectacle, de moyen, devient une fin en soi. Ainsi deviennent-ils, en dépit de leur verbiage révolutionnaire, les victimes de l'un des phénomènes les plus typiques d'une société fondée sur une division extrême du travail ; je veux dire le phénomène de la conscience partielle et donc de la fausse conscience.

D'autres révolutionnaires étudiants tentent d'agir rationnellement, c'est-à-dire de montrer à la classe ouvrière par leur exemple la possibilité d'une voie différente, comme un détonateur pouvant provoquer une explosion dans les masses plus larges. Les événements de Mai 1968 en France ont prouvé que ce n'était pas là une perspective irréaliste.

Mais ces événements ont aussi montré qu'une révolte étudiante ne pouvait à elle seule remplacer une avant-garde révolutionnaire de la classe ouvrière politiquement éduquée et solidement organisée.

Il semble donc que les universités actuelles soient prises entre deux forces opposées. D'un côté, la réforme technocratique est mise en place de l'extérieur dans l'intérêt de la classe dominante. De l'autre côté, une opposition radicale naît au sein même des universités, mais, en l'absence de soutien de la part d'autres secteurs de la société, elle s'enlise dans l'utopie et l'impuissance.

Existe-t-il un moyen de sortir de ce dilemme ? Les étudiants — et les « intellectuels » en général — sont-ils condamnés à choisir entre s'intégrer à l'ordre social existant, irrationnel et inhumain — on ferait mieux de l'appeler le désordre existant! — ou s'engager dans des actes de révolte sans espoir, que ce soit individuellement ou dans de petits groupes ?

Répondre à cette question suppose que l'on a une idée de la capacité de la société néo-capitaliste à surmonter ses contradictions internes les plus importantes. Contrairement à Marcuse et à d'autres, nous partons de l'idée que la contradiction la plus importante de la société capitaliste — aussi bien à son stade néo-capitaliste qu'à ses stades précédents — est la contradiction entre le capital et le travail au sein du processus de production.

Nous sommes par conséquent convaincus qu'à long terme les travailleurs ne peuvent être intégrés dans le néo-capitalisme, dans la mesure où la contradiction entre capital et travail resurgira toujours, que cela se produise ou non dans la sphère de la consommation.

En outre, il y a beaucoup de signes qui indiquent que, dans les pays occidentaux industrialisés, le centre de gravité de la lutte des classes est en train de glisser lentement mais sûrement des problèmes de partage du revenu national entre salaires et profits, au problème de savoir qui décide ce qui est produit, comment on devrait le produire, et comment les travailleurs devraient s'organiser pour le produire.

Si notre opinion est confirmée par les événements — et beaucoup de ce qui s'est passé dans les deux ou trois dernières années au sein des usines de trois pays occidentaux importants (France, Italie et Grande-Bretagne) semble en fait le confirmer —, alors le dilemme en question ne recouvre pas tout ce que l'on peut dire du rôle de l'université dans un changement social programmé.

Il existe un moyen de sortir de ce dilemme dans la mesure où existe encore une force capable d'amener un changement radical de la société. Ne se laissant pas piéger par l'instrumentalisation néo-capitaliste, l'université actuelle peut également échapper à l'autre branche du dilemme — la rébellion donquichottesque. L'université peut être le berceau d'une véritable révolution.

Il faut tout de suite ajouter une mise en garde. Lorsque nous parlons de l'«université», nous voulons dire les gens de l'université pris collectivement, c'est-à-dire les professeurs et les étudiants. Nous ne voulons pas parler de l'université en tant qu'institution.

En tant qu'institution, l'université est intégrée au système social existant. En dernière analyse, les étudiants, les professeurs et les travailleurs ne pourront dominer et entretenir des universités tant que le surproduit social ne sera pas collectivisé, c'est-à-dire tant que nous vivrons dans une société capitaliste.

A long terme, l'université en tant qu'institution reste liée par des chaînes dorées au pouvoir de la classe dominante. Sans une transformation radicale de la société elle-même, l'université ne peut entreprendre aucune transformation radicale durable d'elle-même.

Mais ce qui est impossible à l'université en tant qu'institution est possible aux étudiants individuellement et en groupes. Et ce qui est possible aux étudiants individuellement et en groupes peut, sur un plan collectif, devenir temporairement une possibilité pour l'université dans son ensemble.

Le rôle des étudiants comme force motrice et initiatrice d'un renouveau de la société ne date pas d'aujourd'hui. Après tout, Marx, Lénine et Fidel Castro doivent être classés parmi les intellectuels et non parmi les travailleurs manuels.

Jouer à nouveau le rôle de pionniers du mouvement ouvrier contemporain, répandre la conscience socialiste révolutionnaire anticapitaliste au sein de la classe ouvrière, cela est tout aussi faisable pour les étudiants et les intellectuels d'aujourd'hui que pour ceux d'il y a trois quarts de siècle. La tâche est plus ardue, parce que ce n'est pas la première fois qu'elle est tentée, et parce qu'une montagne d'échecs et de déceptions pèse sur la conscience des larges masses.

Il existe cependant de nombreux indices selon lesquels la jeune génération des travailleurs en cols bleus [4] — et en cols blancs — souffre moins de ce scepticisme que la génération précédente. En outre, des liens peuvent se tisser entre étudiants et jeunes travailleurs, comme cela s'est fait dans plusieurs pays occidentaux. Une fois la difficulté initiale surmontée, la tâche devient automatiquement plus aisée qu'au XIXe siècle, dans la mesure où les conditions objectives sont plus mûres.

Ce que l'université peut offrir aux jeunes travailleurs, c'est avant tout le résultat de la production théorique, c'est-à-dire des connaissances scientifiques, et non une chose aussi stérile que le populisme masochiste de certains étudiants qui veulent aller « aux ouvriers », les mains et la tête vides, pour leur offrir leurs muscles et leurs cordes vocales. Ce dont les travailleurs ont le plus besoin, c'est du savoir, d'une critique radicale de la société existante, d'un dévoilement systématique de tous les mensonges et demi-vérités répandus par les mass média.

Il n'est pas facile de mettre ce savoir en termes compréhensibles au service des masses. Le jargon rhétorique et académique est tout aussi stérile que le populisme. Mais le travail de vulgarisation vient après celui d'assimilation de connaissances réelles. Et c'est dans ce dernier domaine qu'une véritable université critique peut aujourd'hui donner sa principale contribution à la transformation de la société. Elle peut offrir une critique de la société existante dans son ensemble et dans ses détails, critique qui sera d'autant plus radicale et pertinente qu'elle sera sérieuse, érudite, et intégrera une grande masse de faits.

Les données de base d'un tel travail sont mille fois plus facilement accessibles aux étudiants et aux universitaires qu'à ceux qui sont obligés de gagner leur vie dans le monde professionnel quotidien. Le rassemblement et le traitement des données de base est un pas concret vers l'autocritique et le changement social pour l'université contemporaine.

Nous avons dit que la contribution la plus importante, au moins au départ, que puisse offrir l'université à la transformation radicale de la société, se situe dans le domaine de la production théorique. Mais elle n'a aucune raison de se limiter à la théorie pure. Elle peut servir de pont vers l'application expérimentale pratique, ou la recherche pratique expérimentale.

Plus nombreux sont les étudiants et plus large la contestation étudiante, plus grandes sont les possibilités d'unir théorie et pratique. Nous possédons un riche stock de littérature sur le problème du travail aliéné — 90 p. 100 en ont été écrits par de savants philosophes, des sociologues ou des économistes, 10 p. 100 par des travailleurs autodidactes. Quelques prêtres et pasteurs ont essayé de compléter un savoir théorique préalable sur ce problème par une expérience pratique dans les usines.

Pourquoi les étudiants en médecine, en physiologie et en psychologie ne se lanceraient-ils pas dans de telles expériences à grande échelle, dans des entreprises modernes, s'attachant surtout à la description et à l'analyse des expériences de leurs compagnons ouvriers ? Des étudiants critiques en médecine seront mieux à même d'analyser le problème de la fatigue, de la frustration causées par un travail machinal aliéné, par une cadence de travail sans cesse croissante, que des docteurs positivistes, à condition toutefois qu'ils associent une réelle expérience professionnelle à la compréhension des phénomènes sociaux dans leur totalité, et qu'ils l'enrichissent d'une expérience personnelle.

Mais ce n'est là qu'un exemple parmi bien d'autres. Transformer les mass media, d'instruments de conformisme social en moyens de critique de la société, peut être tenté avec précision et s'avérer très efficace. La police utilise des films de manifestations pour s'entraîner à la répression. Des films révolutionnaires d'amateur — que des dizaines de milliers de gens ont le moyen de produire — peuvent aussi bien être utilisés pour entraîner les manifestants à l'autodéfense contre la répression.

La technologie moderne peut être utilisée de mille façons différentes pour montrer l'appareil répressif existant et accélérer l'auto-émancipation des masses. Là se trouve un domaine de recherche inexploité qui devrait tenter les étudiants et les universitaires de toutes les disciplines scientifiques, et dont la première condition est : Commencez vous-mêmes à surmonter la contradiction entre théorie et pratique.

Ici apparaît une autre contribution importante que peut apporter l'université à la transformation radicale de la société. En tant qu'institution permanente, l'université reste soumise au contrôle de la classe dominante. Mais chaque fois que la lutte du collectif universitaire pour l'autogestion prend une dimension telle qu'une percée temporaire a lieu dans ce domaine, alors, pour une courte période, l'université devient une « école d’autogestion » pour le peuple dans son ensemble. C'est ce qui s'est passé à la Sorbonne, à Paris, en mai 1968 ; c'est ce qui s'est passé, aussi, à Chicago, en mai 1970. Ces exemples sont très limités, en étendue et en durée. Mais, dans des circonstances favorables, leur attraction au sein des masses peut être très prometteuse.

En un certain sens, c'est là le problème central du « changement social programmé ». Pour qui et par qui ? Tel est le problème. L'argument avancé par les adversaires de l'autogestion démocratique, dans les universités aussi bien que dans les usines, porte sur la compétence. La société, telle qu'ils la voient, se divise en patrons « compétents » et ouvriers « incompétents ». Laissons de côté le problème de savoir si la « compétence » des patrons est telle qu'elle justifie leur monopole dans la prise de décision. Chaque fois que l'on compare cette soi-disant compétence aux résultats, du moins en ce qui concerne ses fruits sociaux globaux, on a quelques raisons d'en douter.

Mais l'argument décisif contre cette conception ne tient pas à un jugement de valeur de ce genre. Avec le développement des ordinateurs et de l'université technocratique, apparaît un système dans lequel le contrôle des leviers du pouvoir économique, la concentration de ce même pouvoir vont de pair avec un monopole croissant de l'accès à une information tout aussi terriblement concentrée.

Dans la mesure où la même minorité sociale garde une emprise ferme sur le pouvoir et l'information, tandis que le savoir scientifique devient de plus en plus spécialisé et morcelé, un fossé croissant se crée entre la compétence professionnelle spécialisée et la concentration de l'information qui permet de prendre des décisions stratégiques centralisées.

Les membres de la direction d'une firme multinationale peuvent laisser des milliers de petites décisions à des « professionnels compétents ». Mais, dans la mesure où seuls les membres des conseils d'administration ont à leur disposition le résultat final du processus de rassemblement de l'information, ils sont seuls « compétents » pour prendre les décisions stratégiques centrales.

L'autogestion surmonte ce fossé en donnant aux masses l'information nécessaire pour comprendre ce qui est en jeu dans les décisions stratégiques centrales. Tout individu de la masse, « compétent » sur tel ou tel point de détail, joue son rôle dans la prise de telles décisions, chaque fois que la coopération et non la compétition entre individus devient la norme sociale.

Si le système capitaliste survit, malgré la terrible crise des rapports de production capitalistes, crise renforcée par le progrès technologique, l'aliénation croissante des « professionnels compétents » par rapport aux « masses incompétentes » est inévitable. Mais si le système de propriété privée des moyens de production, de prise des décisions indépendantes d'investissement par entreprise, de production généralisée de marchandises, est remplacé par l'autogestion planifiée, démocratiquement centralisée, de tous les producteurs associés, alors surgira un intérêt social général qui éliminera toute « incompétence ». Et cet intérêt social s'exprimera dans la tendance à la généralisation de l'instruction supérieure.

L'élimination croissante du travail non qualifié du processus de production — élimination qui, dans le secteur tertiaire également, n'est qu'une question de temps — rend en fait cette instruction supérieure généralisée absolument nécessaire, dans la mesure ou autrement une partie croissante de la population sera condamnée au statut de laissés-pour-compte, sans emploi au milieu de la richesse générale.

En outre, la réforme universitaire technocratique, l'instrumentalisation de l'université, la réduction de l'enseignement supérieur à un professionnalisme morcelé, super-spécialisé et non intégré à un tout, ce que les étudiants révolutionnaires allemands nomment Fachidiotentum (crétinisme professionnel), tout cela produit de plus en plus une incompétence organisée et généralisée.

L'une des plus dures accusations qu'on puisse porter contre le « désordre » social existant, c'est que, dans une période où le savoir scientifique avance à une vitesse explosive, le niveau de l'enseignement supérieur, loin de s'élever, est en train de baisser régulièrement. L'enseignement supérieur est en conséquence incapable d'exploiter à fond le riche potentiel du pouvoir productif scientifique. En outre, il produit une force de travail incompétente, naturellement pas dans l'absolu, mais relativement aux possibilités créées par la science.

Certains porte-parole du néo-capitalisme, tels les auteurs du projet de réforme universitaire en Allemagne de l'Ouest, disent ouvertement ce qu'ils pensent. Il est donc normal qu'ils attaquent cyniquement le caractère trop libéral de la vieille université humboldtienne [5]. Ils reconnaissent que, de leur point de vue, c'est-à-dire de celui du néo-capitalisme, la liberté des étudiants de lire, d'étudier et d'assister aux cours de leur choix, doit être limitée.

La subordination, non pas à la production aux besoins humains, mais des besoins humains à la production, telle est la véritable essence du capitalisme. 

L'autogestion, par conséquent, est la clé du développement complet à la fois de la compétence scientifique et du pouvoir productif potentiel de la science. L'avenir de l'université et celui de la société se rencontrent là pour, en fin de compte, converger. Quand on dit que beaucoup de gens ne sont pas faits pour l'enseignement supérieur, c'est assurément un truisme... dans le cadre de la société actuelle. Mais il ne s'agit pas là d'une quelconque incapacité physiologique ou génétique, mais d'un long processus de présélection par l'environnement social et familial. 

Si l'on considère qu'une société qui subordonne le développement des individus à la production d'objets renverse l'ordre réel des valeurs, on peut supposer qu'à l'exception de cas marginaux il n'y a rien de fatal dans cette incapacité.

Lorsque la société aura été réorganisée de telle façon que l'éducation des êtres humains aura la priorité sur l'accumulation des choses et qu'elle ira dans le sens opposé à la présélection et à la compétition actuelles — c'est-à-dire qu'elle entourera tout enfant moins doué de tant de soins qu'il pourra surmonter son « handicap naturel » —, alors la réalisation d'une instruction supérieure généralisée ne semblera plus impossible.

Abolition de l'économie marchande, instruction supérieure généralisée, réduction de moitié de la journée de travail, autogestion planifiée généralisée de l'économie et de la société fondée sur l'abondance des biens de consommation, telle est donc la réponse au problème du XXe siècle. C'est alors que le développement social deviendra un processus fondamental d'auto-éducation de la société de chaque individu. C'est alors que le mot « progrès » prendra un sens véritable : lorsque l'humanité pourra déterminer son propre destin social consciemment et en ne faisant confiance qu'à elle-même.


[3] Jeux de simulation, tels celui dont traite le film la Spirale, à propos de la situation chilienne (N.d.T.). 

[4] Les travailleurs manuels, par opposition aux « cols blancs » qui sont les employés de bureau (N.d.T.). 

[5] Humboldt (1767-1835), érudit et homme d'Etat prussien, fondateur et premier recteur de l'université de Berlin. (N.d.T.).

 

Contact webmaster

Avec le soutien de la Formation Leon Lesoil, 20, rue Plantin, B-1070 Bruxelles, Belgique